Les relations franco-canadiennes avant 1760 ou les héritages de la France

La Nouvelle-France constitue jusqu’en 1760, année de sa conquête par les armées britanniques, un des rares foyers de colonisation pour la France et la plus vaste partie de son empire. Traiter des rapports entre la Nouvelle-France et la France avant cette rupture signifie conséquemment exposer les liens organiques qui rattachent des sociétés éloignées et déjà différentes, mais faisant partie d’un même État.

S’il est impossible de faire état de tous ces liens, il est en revanche possible de relever les plus importants legs culturels ou sociaux laissés par la France au Canada, des héritages qui expliquent le maintien et le développement des relations entre la France et le Québec.


Domaine politique et administratif

En prenant possession du Canada en 1534, Jacques Cartier fait entrer la vallée laurentienne dans l’aire juridique du roi de France. Formellement établie dès 1608 avec la fondation de Québec par Samuel de Champlain, la colonie devient une province en 1663. Elle est alors dirigée par un gouverneur général, un intendant et un conseil souverain.

Si le pouvoir politique change après la Conquête, les structures administratives plus locales, c’est-à-dire la seigneurie pour la colonisation et la paroisse pour l’administration religieuse, civile et militaire, sont conservées. Avec la reconnaissance des ordonnances et des lois civiles françaises qui les régissent, le système seigneurial et surtout les paroisses font en sorte qu’un esprit administratif et judiciaire d’origine française demeure vivace au Canada.


Domaine économique

La traite des fourrures est l’assise économique de l’empire français d’Amérique et la cause première de son expansion. Grâce aux explorateurs comme Cavelier de La Salle ou La Vérendrye, la Nouvelle-France couvre en 1750 les bassins du Saint-Laurent, du Mississipi et du Nelson. Si ce commerce détermine la prospérité de Montréal fondée par Maisonneuve en 1642 et celle de toute la colonie, l’agriculture se développe tout de même durablement. Cette dernière donne naissance à une société paysanne à laquelle on impose, pendant tout le Régime français, un mercantilisme strict qui empêche les colonies de produire ce que la métropole peut leur fournir.

Cette dépendance perdure d’une certaine manière après la Conquête car, dans la mesure où le protectionnisme britannique peut être contourné ou s’assouplit, les Canadiens français recourent à la France pour se procurer des biens, surtout culturels.


Domaine social

De France provient l’immense majorité des 9 000 colons qui font souche en Nouvelle-France. Après de lents progrès, une immigration plus soutenue est rendue possible sous l’intendance de Jean Talon. Ce dernier facilite notamment le passage de quelque 800 jeunes femmes appelées les « Filles du roi », qui comblent un déficit démographique et assurent la croissance de la population. Une autre période de forte immigration survient avec l’arrivée des soldats devant défendre la colonie dans les années 1750. Plusieurs s’établissent au Canada et y conservent le souvenir de la mère patrie.

En société, la Coutume de Paris régit les rapports entre individus et l’Église fournit le premier cadre de socialisation avec ses institutions et ses rites nombreux. Cette dernière agit dans le domaine de l’éducation mais aussi dans les œuvres sociales auxquelles se consacrent les Hospitalières de Québec et de Montréal ainsi que les Sœurs Grises. En général, après la Conquête, les institutions religieuses figurent parmi les principaux moteurs des relations France-Québec jusqu’au début du XXe siècle.


Domaine culturel

La langue et la culture françaises constituent le grand héritage laissé par la France en Amérique. Majoritairement originaires du nord-ouest de la France ou de Paris, les colons possèdent certains traits communs qui favorisent une unité langagière et culturelle très tôt remarquée. Un riche folklore, porté notamment par des traditions, des chants, des contes et des légendes, est aussi transmis.

La religion est un autre aspect de cet héritage. Beaucoup de pionniers de la Nouvelle-France sont inspirés par un esprit missionnaire. La colonie est le théâtre d’un prosélytisme religieux fermement organisé par François de Laval dès 1658. Le catholicisme prend donc une place centrale au Canada. Culture et religion favorisent ainsi le maintien de liens étroits avec la France.


Domaine intellectuel

En Nouvelle-France, les explorations sont parfois le fait de missionnaires ayant pour but d’évangéliser les Amérindiens. Convertir signifie alors pour beaucoup instruire. C’est ainsi que les Récollets, les Jésuites, les Ursulines, la Congrégation de Notre-Dame et les prêtres de Saint-Sulpice ou des Missions étrangères font œuvre d’éducation auprès des autochtones puis des colons. Pour ces derniers, on met sur pied un réseau de petites écoles paroissiales qui desservent une partie de la population. Les Jésuites ouvrent même en 1635 un collège destiné à transmettre la culture classique et scientifique.

Si ces quelques institutions disparaissent à la Conquête, leur modèle est suffisamment enraciné pour que demeure chez les Canadiens une ferme volonté de recouvrer et de développer un système d’enseignement s’inspirant de la France et reposant pour une large part sur l’Église.


Fin de la Nouvelle-France

Entre 1756 et 1763, la France est engagée dans la guerre de Sept Ans. Bien que Louis XV n’entende pas céder ses possessions américaines, il se sait dépendant d’éventuels succès militaires en Europe pour compenser la faiblesse de sa flotte de guerre. Or, le sort des armes lui est contraire. Face à l’extraordinaire effort militaire consacré par la Grande-Bretagne à la conquête du Canada, et en dépit des victoires du marquis de Montcalm, chef des armées françaises, la capitulation de la Nouvelle-France apparaît bien vite inéluctable.

En France, cette perte n’émeut guère : hormis certaines chambres de commerce, rares sont ceux qui s’intéressent vraiment au Canada. Bien au contraire, des personnalités d’influence comme Voltaire, ou des grands personnages de la Cour tels que le ministre Berryer ou Madame de Pompadour, ne cachent pas leur indifférence envers la Nouvelle-France. Pour eux, la cession de la colonie en 1763 représente un prix bien modeste pour conserver les précieuses Antilles françaises. Cette décision sera longtemps perçue au Canada français comme un véritable abandon.

Sébastian G. Longchamps, Carte des possessions françoises et angloises dans le Canada, et partie de la Louisiane, carte géographique, Paris, éditée par l’auteur, 1756. Collections de BAnQ