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MA CORRIVEAU

suivi de Victor-Lévy Beaulieu

Créée au Théâtre d'Aujourd'hui le 16 septembre 1976 dans une mise en scène d'André Page, Ma Corriveau est une pièce qui reprend, à la manière de Victor-Lévy Beaulieu, l'histoire de Marie-Josephte Corriveau, une Canadienne accusée d'avoir tué ses deux maris et sévèrement jugée sous le régime britannique. En concevant ce « procès-conte », basé sur des faits authentiques, le but de l'auteur n'est pas de reconstituer la légende, mais d'entraîner le lecteur dans un univers fantasmagorique où il se laissera ensorceler par le charme de Jos Violon, un vieil homme dont le rêve ultime est de redonner vie à la Corriveau dans l'une de ses fabuleuses histoires. Ainsi, pour l'accompagner, il fait apparaître, d'un simple claquement des doigts, ses amis Tom Caribou, Titange, Fefi Labranche et Zèbre Roberge, qui jadis ont travaillé avec lui « d'ins Chanquiers » de la Mauricie, puis ensemble, ils ressuscitent la Corriveau et participent à son procès.

De la légende, déjà fort complexe, Beaulieu propose une version moderne, mettant en scène deux Corriveau : la Corriveau blanche et la Corriveau noire dont l'attitude malveillante crée chez la première un état de servitude absolue, impliquant à l'intérieur de l'histoire une opposition. Étant donné l'époque dans laquelle se situe l'action (1763) et vu la portée historique et politique que l'auteur veut donner à la pièce, cette division intentionnelle du personnage en deux parties antagonistes, qui engendre au niveau même de l'action une situation conflictuelle, illustre la dualité et l'incommunicabilité qui régnent entre deux nations, en l'occurrence l'Angleterre et la Nouvelle-France (le Québec), au moment où l'une exerce une entière domination sur l'autre.

Cette connotation symbolique ajoute une signification à l'œuvre et rattache le conte à une réalité toujours actuelle. Néanmoins, confronter ainsi le passé et le présent permet au lecteur de se retrouver hors du temps en compagnie de personnages caricaturés et de sentir naître une émotion graduelle qui détermine l'organisation même de l'espace. En effet, la structure des lieux (suggérée par Michelle Rossignol qui en a fait la toute première mise en scène pour l'École Nationale de Théâtre en 1973), en proposant trois niveaux de scène, où Jos Violon occupe le premier rang, Tom Caribou et compagnie le second, et les deux Corriveau le troisième, provoque une montée du langage permettant à la vérité d'éclater au moment où l'intensité dramatique est à son maximum.

En empruntant au folklore des situations et des personnages au parler populaire qu'on retrouve chez les précurseurs de la littérature québécoise (Louis Fréchette, Philippe Aubert de Gaspé...), Beaulieu parvient à perpétuer la tradition orale et contribue à transformer le conte en légende nationale. Toutefois, d'aucuns n'ont pas apprécié que Beaulieu, lors de la représentation, ait altéré le sens de la pièce par des images du Québec d'antan, allant, comme l'a remarqué Jean-Paul Daoust, jusqu'à traiter les comédiens « d'abrutis » et à comparer leur jeu à « une annonce de Labatt », alors que d'autres ont trouvé la pièce fascinante tant par l'originalité du sujet que par la version « enquébécoisée » que l'auteur lui a donnée. Par contre, même si Ma Corriveau a pu provoquer quelques controverses, elle demeure une pièce qui occupe une modeste place dans le répertoire de Beaulieu.

Servant d'appendice à Ma Corriveau, la Sorcellerie en finale sexuée questionne, sous la forme du pamphlet, le rôle des sorcières de même que celui, parfois analogue, de leurs successeurs les fous, dans un monde où la lutte pour le pouvoir ne cesse de progresser. Divisé en neuf parties, ce court écrit remonte dans la nuit des temps à la recherche de la Sorcière, « créature inventée par l'Église » pour un monde assoiffé d'horreur. Comme elle trouve là une bonne occasion de tenir le pauvre monde sous sa coupe, la Sainte \ufffd\ufffdglise — qui ne se prive d'aucun des plaisirs qu'elle lui interdit — le culpabilise et lui ordonne de dénoncer le magicien noir qui le fait souffrir, et cause tous les troubles et infamies de la terre. Comme cette Église est misogyne, le magicien noir devient rapidement la Sorcière, femme vendue à Satan par tous ses vices. Les tortures endurées par ces femmes y sont minutieusement décrites, Beaulieu basant ses recherches à cet effet sur une biblio graphie assez imposante. Quelques millions de vies humaines plus tard, la fureur s'étant un peu calmée, les pouvoirs de ce monde doivent se trouver un autre bouc émissaire. Le fou paraît tout désigné pour cette tâche « [L]e Pouvoir se durcit, voulut exterminer cette nouvelle Bête monstrueuse, enfant illégitime de la Sorcellerie et de la Superstition — la folie ! ». L'lnquisition devient institution. Les anciens persécuteurs des Sorcières se sont recyclés en psychiatrie. Une gamme impressionnante de nouveaux traitements voient le jour. Bains d'eau glacée, mise aux fers, cellules non chauffées où les internés sont nus, propension volontaire de maladies telles la gale et la petite vérole, toutes ces horreurs ont pour but de guérir l'âme du malade. Le « Kébec » ne se trouve pas exempté de Fous et de Sorcières. Alors que chez les « Sauvages » ils y font figure importante en tant que liens avec les dieux, les nouveaux débarqués de l'Atlantique avec leur sainte Inquisition et leur visage pâle ne les observent pas du même œil. Le missionnaire doit alors combattre en terre nouvelle. Cette réalité de la vieille France n'est, une fois entrée dans les mœurs, qu'une pâle copie des vices d'autrefois : « [Q]ue devient la Magie noire lorsqu'il suffit d'une image de l'Enfant-Jésus pour arrêter toute machination ? ». L'unique et véritable Sorcière québécoise qui peut justement prétendre à ce titre demeure la Corriveau, image du Mal intégral et du démonisme. Dans la société moderne, la mystification n'existe plus. Le peuple réclame son droit à la sexualité et à la folie, vit ses aliénations en dépit

de tous les Pouvoirs aux mains tentacules qui dévorent la liberté de chacun pour mieux régner sur le monde. Voilà la conclusion à laquelle arrive l'auteur, dans la même langue claire et avec la même force brute qu'on lui conna\ufffd\ufffdt. Le style, concis et flamboyant, sert très bien un texte polémique visant à faire prendre conscience au peuple qu'il doit vivre sa quête de liberté et non pas seulement la jouer, folie et démence exigeant toujours une certaine démesure.

Marie-Josée Blais Caroline Vachon
  • OEUVRES

    MA CORRIVEAU

    suivi de
  • OEUVRES

    LA SORCELLERIE EN FINALE SEXUÉE,

    [Montréal], VLB éditeur, [1976], 117[1] p.

ETUDES

[Anonyme] [sans titre], le Devoir, 15 septembre 1976, p. 10 ;

« Ma Corriveau, prolongée », le Devoir, 21 octobre 1976, p. 15 ;

« Victor-Lévy Beaulieu », le Magazine littéraire, mars 1978, p. 73 ;

« Ma Corriveau au Centre culturel », le Nouvelliste, 3 juin 1978, p. 24 ;

« le Théâtre de l'Atrium joue Ma Corriveau », le Nouvelliste, 27 octobre 1978, p. 13. —

Bernard Andrès « Moi, la Corriveau, j'vas r'virer le Kébec à l'envers », VI, décembre 1976, p. 293-295.

Pauline Arsenault « le Discours du deuil chez Victor-Lévy Beaulieu », dans [En collaboration], Itinéraires et Contacts de cultures, p. 27-36. –

Victor-Lévy Beaulieu « le Livre du Québec», le Magazine littéraire, mars 1978, p. 69-70. —

Christian Bouchard « le Théâtre de Victor-Lévy Beaulieu et la Folle du logis», Québec français, mars 1982, p. 52-53. —

Jean-Paul Brousseau « Ma Corriveau, folie et sorcellerie », la Presse, 18 janvier 1979, p. A-13.

Renée Cimon « Ma Corriveau suivi de la Sorcellerie en finale sexuée », Nos livres, mars 1977, n° 83.

Martine Corrivault « Ma Corriveau au Théâtre d'Aujourd'hui », le Soleil, 11 septembre 1976, p. D-6 ;

« la Corriveau de Beaulieu au Théâtre d'Aujourd'hui », le Soleil, 24 septembre 1976, p. A-13.

Jean-Paul Daoust « Ma Corriveau », Jeu, hiver 1977, p. 81-82.

André Dionne « le Théâtre qu'on joue. Septembre-octobre 1976. Ma Corriveau au Théâtre d'Aujourd'hui », Lettres québécoises, novembre 1976, p. 20.

Sheila Fischman «Scott, Paré top translators », The Montréal Star, June 8, 1978, p. B-9 ;

« We're still havented by cultural timidity. Literary phenomenon », The Gazette, February 23, 1979, p. 16.

Lise Gauvin « Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau suivi de la Sorcellerie en finale sexuée », LAQ, 1976, p. 179-180 ;

« From Octave Crémazie to Victor-Lévy Beaulieu : Langage, Literature, and Ideology », Yale French Studies, n°6s (1983), p. 30-49 [v. p. 46-48], —

Adrien Gruslin « Ma Corriveau de VLB au Théâtre d'Aujourd'hui », le Devoir, 18 septembre 1976, p. 24. —

Philippe Haeck la Table d'écriture. Poéthique et modernité. Essais, p. 325-329.

Jacques Laflamme « Sur un article de Victor-Lévy Beaulieu », le Devoir, 4 décembre 1976, p. 36. —

Laurent Mailhot Essais québécois 1837-1983, p. 617 ;

« Théâtre », UTQ, Summer 1977, p. 395-399 [v. p. 398].

Réginald Martel « Pour la vie. V.-L. Beaulieu en écho », la Presse, 9 avril 1977, p. D-3.

Benoît Melançon « VLB personnage et institution », Études françaises, printemps 1983, p. [s]-16.

Jean O'Neil « De la difficulté qu'il y a à faire vivre des légendes », la Presse, 17 septembre 1976, p. A-11. —

Denise Pelletier « Ma Corriveau, du théâtre étonnant », Progrès-dimanche, 5 novembre 1978, p. 80.

Pascale Perrault « Au Théâtre d'Aujourd'hui Ma Corriveau : bonne ou mauvaise fille ? », , le Journal de Montréal (supp.), 25 septembre 1976, p. 16.

Gabrielle Poulin « Spectateur et Spectacle », Relations, mars 1977, p. 93.

Rudel-Tessier « Victor-Lévy Beaulieu propose une Corriveau en deux personnes », la Presse, 18 septembre 1976, p. D-8.

Lawrence Sabbath « Playwright's sentiments puzzling. Play exploits legend of husband-killer Ma Corriveau », The Montréal Star, September 17, 1976, p. C-5.

Gail Scott « A woman wronged or evil ? New Corriveau offers both », The Gazette, September 17, 1976, p. 31.

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