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LES JARDINS SECRETS

roman de Normand Rousseau

Le quatrième roman de Normand Rousseau, les Jardins secrets, que son auteur définit comme un roman «anti-policier», a remporté en 1979 le Prix Esso du Cercle du livre de France. La critique a surtout retenu du texte la recherche formelle dont il témoigne et sa portée sociale.

Le roman est constitué de l'alternance irrégulière du journal intime que tient le jeune Gontran Gauthier en 1973 et du récit à la troisième personne, des interrogatoires que mène le commissaire de police Romuald Fortier, chargé de mener l'enquête entourant le suicide de Gontran et le meurtre de deux de ses camarades de classe. L'enchevêtrement des deux types de récit a pour objectif de faire apparaître la complexité de ce qui semblait être à l'origine une affaire toute simple.

Gontran s'est suicidé après avoir ouvert le feu, en classe, sur plusieurs de ses condisciples ; l'un est mort. Dans son journal, il raconte qu'il aurait, de plus, violé Rachelle, l'étudiante dont il était épris, avant de mettre le feu à son lit, ce qui entraîne la mort de la jeune fille. S'il est vrai que Gontran a bel et bien tué un étudiant et que Rachelle est morte après avoir subi les sévices décrits dans le journal, le commissaire Fortier n'est pas sûr que Gontran soit le coupable dans les deux cas. Il découvre finalement qu'une partie du journal de Gontran est complètement fictive et que son auteur est un mythomane ; s'il a rêvé d'assassiner Rachelle, c'est cependant son père qui passe aux actes après avoir lu son journal. La justification du crime, que décrit le narrateur du journal avec un luxe de détails scabreux, se trouve dans le passé de ce père, ex-militaire qui est le modèle auquel Gontran ne cesse de se mesurer, mais qui est surtout profondément troublé par les infamies dont il s'est rendu coupable pendant la Deuxième Guerre mondiale et qu'il n'a jamais confiées à personne. L'enquête policière permet de faire défiler, en une seule journée, tous les acteurs du drame et, ultimement, de faire se dévoiler la vérité. Le père de Gontran se suicide à son tour, laissant une lettre contenant ses aveux.

S'inspirant d'un fait divers qui s'est déroulé à Ottawa en 1975, Rousseau a voulu faire un portrait des difficultés des adolescents modernes. La crise existentielle de Gontran (« L'enfer, c'est moi »), son attrait pour la mort, la violence et la haine sont les sujets fondamentaux du journal, inscrits dès l'incipit : « Un jour, je tuerai quelqu'un ». Jour après jour, le narrateur exprime ses rêves de domination : une virilité mythique le guide, et ses idoles s'appellent Hitler et Staline. Il décrit ses relations avec sa famille, qu'il fuit en se réfugiant dans sa « chambrecachot-forteresse » ; avec les autres étudiants ; avec un mystérieux Pierre Tremblay, rebaptisé Franz en l'honneur de Kafka, et relate sa découverte douloureuse de la sexualité. L'impuissance, qui est la métaphore centrale du roman, est aussi bien sexuelle que métaphysique. Les effets délétères de la pornographie — Gontran possède des revues et des affiches erotiques, ainsi qu'un vibromasseur, une poupée gonflable et un « nécessaire à sadisme » — et l'incommunicabilité expliquent en partie les gestes de Gontran. « Les jardins secrets » du narrateur sont ces aspects de sa personnalité dont aucun de ses proches n'avait conscience.

Plusieurs critiques se sont interrogés sur la structure duelle du récit. Réginald Martel ne voit pas en quoi l'« invraisemblable enquête policière » apporte quoi que ce soit au journal, mais André Vanasse souligne l'excellence de cette technique. Yvon Bellemare a montré que la structure, du moins dans son traitement de la temporalité, est plus complexe que la simple alternance des récits ne donne à le penser, entre autres parce qu'elle comporte un certain nombre d'incohérences temporelles. Si certains ont insisté sur les qualités morales de l'œuvre (Jacques Michaud), d'autres ont déploré les faiblesses de la psychologie des personnages (André Vanasse).

Benoît Melançon

OEUVRES

LES JARDINS SECRETS. Roman,

Montréal, Pierre Tisseyre, [1979], 254 p.

ETUDES

[Anonyme] « Prix Esso du Cercle du livre de France 1979 », Lettres québécoises, hiver 1979-1980, p. 11.

Yvon Bellemare « le Temps dans les Jardins secrets de Normand Rousseau », RUM, janvier-mars 1983, p. 113-127.

Aurélien Boivin « les Jardins secrets», Québec français, mars 1980, p. 8-9.

Murray Maltais « Normand Rousseau. À l'ombre des jardins secrets », le Droit, 24 novembre 1979, p. 17. —

Réginald Martel « Autour et à propos d'un prix de roman », la Presse, 24 novembre 1979, p. D-3.

Jacques Michaud « les Jardins secrets de Normand Rousseau. La violence comme un autre amour et une autre vie », le Droit, 2 février 1980, p. 20.

Normand Rousseau « Technique de l'écriture », Hobo/Québec, printemps-été 1981, p. 49.

Ginette-Julie Stanton « le Prix Esso du CLF à Normand Rousseau », le Devoir, 19 octobre 1979, p. 15.

Régis Tremblay « Normand Rousseau, prix du Cercle du livre de France », le Soleil, 19 octobre 1979, p. A-10 ;

«Normand Rousseau, prix du Cercle du livre de France. Notre littérature doit sortir de la québécitude », le Soleil, 27 octobre 1979, p. E-8.

André Vanasse « les Jardins secrets », Relations, avril 1980, p. 124-126.

Robert Viau les Fous de papier, p. 240-248, 253-254.

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