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ASHINI

roman d' Yves Thériault

Les prix et distinctions décernes a lauteur d'Ashini ne reflètent qu'en partie l'immense faveur obtenue auprès du public sans cesse grandissant de ce roman qui a connu maintes rééditions et une adaptation radiophonique et cinématographique. Mais s'agit-il d'un roman? Qualifié de poème épique, d'épopée en prose, de poème en prose, de conte poétique, de méditation lyrique, de mémoires romancés, de drame ou de plaidoyer, ce récit semble échapper aux définitions trop rigides d'un genre précis

Ashini livre le message d'outre-tombe d'un vieux Montagnais qui a rejoint les «terres de Bonnes Chasses » après s'être suicidé près de la réserve indienne de Betsiamits. Se retrouvant seul à la suite de la défection de sa fille et de la mort de sa femme et de ses deux fils, Ashini, errant en forêt, conçoit le projet de libérer les siens et de revendiquer toutes les régions entre le lac Attikonak et les chutes Hamilton. Devant l'apathie des Indiens et l'indifférence des Blancs, Ashini se suicide dans l'espoir que son geste désespéré secoue les siens de leur torpeur et provoque le déshonneur des Blancs. Mais, dernier opprobre, ceux-ci inscrivent sur le certificat officiel de décès : «Ashini, Montagnais, 63 ans, suicide dans un moment d'aliénation mentale. »

Résumer ainsi l'intrigue ne traduit nullement le souffle puissant, tout le lyrisme incantatoire qui animent ce récit. Il ne faut pas chercher les sensations fortes d'un roman d'aventures aux multiples péripéties, ni la densité psychologique ou sociologique d'un roman de mœurs, pas plus, d'ailleurs, que les assises idéologiques d'un roman à thèse, même si les propos de l'auteur ont parfois les accents d'un plaidoyer. Il faut, au contraire, se mettre à l'écoute d'une voix intérieure à la fois lointaine et familière, surgissant des profondeurs de la conscience et atteignant, dans la bouche d'Ashini, l'ampleur d'un récit mythique. Thériault lui-même s'est laissé emporter par les exigences impérieuses de ce récit qui l'« a habité jusqu'à faire mal pendant au moins vingt ans. Lorsqu'il a jailli, cela a été tout d'un trait, avec une rapidité incroyable » {Textes et Documents)

Les résonances mythiques du récit prennent une amplitude exceptionnelle lorsque, à la lumière des recherches en ethnologie, en anthropologie ou en histoire des religions, l'on redonne au mot mythe sa valeur d'« histoire sacrée », de « modèle exemplaire », de « révélation transhumaine ». C'est à une telle expérience du sacré et du mystique que nous convie Ashini

Tout le roman reflète une nostalgie du Paradis perdu, du temps parfait des origines. Les lieux sacrés du roman, loin des espaces profanes que constituent la réserve et le territoire des Blancs, se situent dans la forêt de l'Ungava avec ses montagnes, ses arbres et ses lacs. C'est là que se déroulent les gestes rituels, — rite de l'enterrement de la femme d'Ashini, rites de purification et d'initiation, — qui permettent la réintégration de l'espace primordial: «Était-il ainsi le monde premier que Tshe donna à l'homme? Avais-je repéré le canton parfait où mener ma tribu?» L'épilogue montre qu'effectivement Ashini « habite maintenant, au-delà de la vie, les terres de Bonnes Chasses », lieu sacré par excellence

À l'espace sacré correspond un temps cyclique qui nous ramène à son tour au temps des origines. Tout le chapitre vm décrit ce temps paradisiaque ou «temps de l'écorce qui était le temps de la félicité [... le] temps béni de l'écorce ». Chacun des rites a pour but d'abolir le temps profane et de rejoindre le temps sacré des origines. Le rite d'enterrement du début du roman annonce la restauration du temps mythique, du temps parfait des dernières pages dans un au-delà paradisiaque

Ainsi la composition même du roman traduit cette conception circulaire d'un monde à l'image du « mythe de l'éternel retour ». À tous les niveaux de l'œuvre l'on retrouve la nostalgie des origines. L'organisation, les fonctions, la nature de l'espace et du temps de même que l'aventure spirituelle d'Ashini illustrent cette quête insatiable du Paradis perdu

Chaque chapitre se suffit à lui-même ou répond en écho aux autres. Il en est ainsi des chapitres neuf et douze, parmi les plus beaux, qui décrivent la naissance de la première meute de loups et le combat du vieux loup Kaya contre le jeune loup Kimla, à l'image du combat du vieil Ashini contre l'Homme Blanc. Et, à l'intérieur de chacun des chapitres, autant de récits, de rêves, de souvenirs constituent des micro-récits. Ces « mises en abyme », emboîtements et redoublements sont l'écho formel des répétitions rituelles et rythmiques visant à réactualiser les gestes primordiaux. Le livre contient quatorze chapitres, redoublant ainsi le chiffre sept, nombre sacré entre tous, symbole de l'achèvement cyclique et de son renouvellement, symbole de la totalité de l'espace et du temps, le nombre même des Cieux ; Ashini s'apparente aux livres sacrés, devient «livre de sang», récit premier

Ashini lui-même, nouveau Messie, porte-parole des dieux, prend figure de héros légendaire, d'homme primordial ou de nouvel Adam. Il est celui qui peut rétablir la communication avec l'audelà et retrouver la condition première de l'homme. En véritable chaman, Ashini revit les phases rituelles de l'expérience chamanique, phases initiatiques d'élection, phases de la mort et de la résurrection mystique, afin d'abolir la condition de l'homme déchu et de réintégrer le Paradis originel

L'échec apparent d'Ashini voile l'essentiel de son aventure. La « folie » d'Ashini, comme celle de Menaud dont le rêve et le destin tragique sont semblables {cf. Menaud, maître-draveur*), prend figure d'avertissement. Cette métamorphose de la personnalité est le prélude d'une ère nouvelle, annonce un recommencement possible dont les formes sont imprévisibles. Cari Jung a montré, dans Problèmes de l'âme moderne (1976), l'importance de l'lndien et de ses valeurs dans l'inconscient de l'homme d'Amérique et, en particulier, la figure prédominante du chaman qui incarne l'aspect religieux indien. Cela l'amène à conclure que «l'Américain nous présente donc l'étrange figure d'un Européen ayant les manières d'un nègre et l'âme d'un Indien. Il subit le sort de tout usurpateur d'un sol étranger : [...] les Américains du Nord ont conservé, avec le puritanisme le plus rigoureux, le niveau européen, sans pouvoir empêcher cependant que les âmes de leurs ennemis indiens ne devinssent les leurs. »

II n'y a qu'à parcourir le corpus littéraire québécois depuis les origines pour constater la présence obsédante de l'lndien dans notre imaginaire collectif, comme si la revanche de l'lndien était justement de s'emparer de nos âmes alors que nous avons pris possession de ses terres. Les paroles finales d'Ashini prennent ainsi leur pleine signification : « J'écris donc aujourd'hui ce livre de sang. Point ne sera besoin qu'on le lise. En mon au-delà, je puis faire en sorte que chacun des mots de ma langue tel que je l'inscris sur ces écorces trouve écho en l'Un de mes descendants et que, par le juste retour de tout remords, celui-là transmette le récit. »

Récit premier, Ashini l'est également par rapport aux autres « romans indiens » de Thériault. Non seulement est-il le premier à paraître, en 1960, mais il demeure le récit essentiel, le modèle à imiter. Ainsi la Quête de l'ourse, publiée vingt ans plus tard, intègre de longs passages d'Ashini — récits de la naissance des premières meutes de loups, du combat entre Kaya et Kimla, descriptions de la crue subite des eaux et des rites ancestraux. Antoine, le héros du livre, porte le nom même du fils d'Ashini. Tout se passe comme si le récit d'Ashini se répétait à l'infini, retrouvant toujours les mêmes gestes et rites, les mêmes drames et personnages, dans une éternelle nostalgie des origines. Recoupements, redoublements et emboîtements se répercutent non seulement à l'intérieur même du roman mais à travers tout le cycle indien, voire à travers l'ensemble de l'œuvre. « L'esthétique [de Thériault] est celle du conteur qui reprend toujours les mêmes histoires, les mêmes personnages, les mêmes thèmes », écrit Gabrielle Poulin dans Lettres québécoises. « Dans le ventre du mâle et dans celui de la femelle, tels que les a conçus Thériault, se cachent, comme dans les poupées russes, tous les mâles et toutes les femelles de son univers. »

L'accueil chaleureux réservé à Ashini au moment de sa parution a valu à l'auteur de nombreux éloges. Les critiques ont été particulièrement sensibles à la qualité de la langue, «un langage incantatoire mais simple, dépouillé, classique, d'un lyrisme contenu, presque austère » (Clément Lockquell), à «la phrase [...] charnue, pleine, riche » (Gérald Godin), « au style à la fois riche et mesuré, somptueux et sobre» (Jean Genest). « Thériault maîtrise sa technique d'écrivain », écrit Odoric Bouffard. «Cette histoire [...], il nous la donne d'une façon savamment primitive, avec la poésie du rythme et de l'image. »

Plusieurs ont ete sympathiques au drame du héros et à la cause qu'il défendait. Certains ont cru voir dans ce livre la transposition symbolique du destin collectif du peuple québécois. Ils ont cependant déplore le manque de réalisme d'Ashini, son romantisme un peu désuet qui recrée le « mythe du bon sauvage »

Mais aucun n'a résisté aux sortilèges d'une nature évoquée avec un lyrisme et un amour évidents. « Ashini, c'est la fraîcheur des sous-bois, la liberté des grands espaces, la poésie de l'homme qui sait écouter le vent dans les feuilles, le cri de l'oiseau dans la ramure, le doux murmure du ruisseau à travers les bois » (Gaston Rioux). Ashini nous enseigne les voix de la nature et ouvre notre être aux dimensions insoupçonnées qui nous habitent. Devant la difficile réconciliation des forces de vie et de mort, du rêve et du réel que le suicide du héros illustre de façon tragique, le récit propose l'ouverture sur le sacré et le mythe ; aventure d'éternité qui habite depuis toujours le cœur de l'homme

Maurice ÉMOND

OEUVRES

ASHINI

Montréal et Paris, Fides, [1960], 173 p. ; [1961] ; [1965], 164 p.; [1966]; [1967]; précédé d'une chronologie, d'une bibliographie et de jugements critiques, [1969]; 145 p.; [1970]; 164 p. ; [1971], 145 p. ; [1975] ; [1980], 143 p

ETUDES

[Anonyme] « Ashini » le Droit 21 janvier 1961, p. 14

« Ashini, le dernier Nomade de la Côte Nord » le Bien public 27 janvier 1961, p. 4

«Ashini à l'écran» le Soleil 27 mars 1961, p. 21

« les Livres. Ashini, roman par Yves Thériault » Bulletin du Cercle juif janvier 1961, p. 2-3

«Ashini d'Yves Thériault, à la radio » la Semaine à Radio-Canada 11 janvier 1964, p. 11

« Thériault (Yves), Ashini » Mes fiches mai 1966

« Sur toutes les scènes du monde. Ashini d'Yves Thériault ou l'Histoire des Indiens du nord » Ici Radio-Canada 8-14 mai 1971, p. 11. –

André Belleau le Livre de l'année 1962 p. 256-257

Michel Bernard « Chroniques des lettres canadiennes-françaises. Mythes et contes du Québec » l'École p. 861-862

Julia Agnes Berry « le Thème de l'étranger dans les œuvres de Theriault, de Langevin et de Bessette » M. A. Thesis Winnipeg, University of Manitoba, 1968, IX.96 f. [v. f. 17-22]

Aurélien BOIVIN « Chronologie, Bibliographie et Jugements critiques » édition de 1980 p. 126-141

André Brochu « Onzième leçon. Agaguk (fin) — Ashini » le Réel, le Réalisme et la Littérature québécoise FRA-2603F, Montréal, Université de Montréal, 1974-75, p. 77-81 l'Instance critique p. 156-205

Odoric BOUFFARD «les Livres canadiens. Ashini » Culture septembre 1961, p. 368-369

Gilles BOYER «Ashini ou la Condition de l'Indien » le Soleil 11 mars 1961, p. 14

Geneviève DE CHANTAL «Actualités littéraires. Prix du Gouverneur général » le Droit 3 mars 1962, p. 12

S D « Notes bibliographiques. Yves Thériault : Ashini » RUL mars 1962, p. 686-687

Roger Duhamel «le Livre de la semaine. Ashini, roman montagnais ! » la Patrie (du dimanche) 5 mars 1961, p. 23

« Roman et Théâtre » UTQ July 1961, p. 484-499 [v. p. 486-488]

Maurice Émond Yves Thériault et le combat de l'homme p. 89-98

«Ashini ou la Nostalgie du paradis perdu » VIP vol. IX (1975), p. 35-62. –

Jean-Charles Falardeau Notre société et son roman p. 99-100

Gilbert Farthing « Books in Review. An Indian Tragedy, Yves Thériault : Ashini [...] » Canadian Literature Autumn 1961, p. 84-85

Paul Gay « Ashini » le Droit 4 février 1961, p. 10

« Yves Thériault, le primitif» le Droit 30 janvier 1965, p. 7

Jean Genest « Livres récents. Yves Thériault : Ashini » Collège et Famille juin 1961, p. 160

Gérald GODIN «Yves Thériault l'innombrable » LAC 1961, p. 21-22

Élie Goulet «Ashini» l'Action catholique 25 février 1961, p. 4

Franz Hellens «la Vie littéraire. Ashini» le Soir (Bruxelles), 18 mai 1961, p. 8. —

Gilles HÉNAULT « le Réalisateur Charles Desmarteau annonce : Ashini de Thériault fera le sujet d'un film qui sera distribué dans le monde » le Devoir 19 janvier 1961, p. 7

Jean-Paul Labelle «Yves Thériault: Ashini» Relations avril 1961, p. 110

Hélène Lafrance dans Richard GIGUÈRE [éditeur] Réception critique de textes littéraires québécois p. 68-112 [v. p. 88-90]

Romain LÉGARÉ «Une poésie de plein air dans deux livres récents : la Folle de F.-A. Savard et Ashini de Y. Thériault » Lectures mars 1961, p. 199-201

Camille Lessard « Ashini n'est pas un roman » l'Action catholique 17 juin 1961, p. 4

Clément LOCKQUELL « Ashini, roman d'une amitié universelle » le Devoir 4 février 1961, p. 12

Michèle A Mailhot « Un Indien, un chêne et une folle » Châtelaine mai 1961, p. 74

Jean MÉNARD « II. Le Roman et le Conte » RUO avril-juin 1961, p. 307-317 [v. p. 316]

Allison MITCHUM « Yves Thériault : The Conscience of Contemporary Canada ? » Revue de l'Université Laurentienne novembre 1972, p. 68-75

« Flight : A Comparative Ecological Study based on Contemporary French and English Canadian Fiction » l a Revue de l'Université de Moncton mai 1973, p. 93-95

Jean Paré « Ashini à l'écran ! » la Presse 19 janvier 1961, p. 25

« Interview éclair. Charles Desmarteau va tourner Ashini: qui est-il?» la Presse 28 janvier 1961, p. 17

Gabrielle POULIN « le Roman I. Le « Saint », le « bon sauvage » et le « chevalier »» Lettres québécoises automne 1980, p. 18-22 [v. la Quête de l'ourse, p. 20-21]

J.-L Prévost « Analyses — Bibliographie. Littérature/Romans. Romans français. Thériault (Yves): Ashini» Livres et Lectures mars 1962, p. 145

R Proslier «Romans français. Ashini par Yves Thériault » les Nouvelles littéraires 9 février 1961, p. 3

Claude Racine « la Critique sociale dans Ashini d'Yves Thériault » Cahiers de Sainte-Marie (Littérature canadienne) 1968, p. 49-56

Julia RICHER «Chronique des publications récentes. Ashini» Notre Temps 28 janvier 1961, p. 5

Gaston Rioux « Bibliographie. Comptes rendus bibliographiques » RUO juillet-septembre 1962, p. 364

Françoy ROBERGE « les Livres. Parutions récentes. Chez Fides » Sept-Jours 10 janvier 1970, p. 32

Guy Robert «Littérature 1960 » Revue dominicaine avril 1961, p. 152-153

Son presque homonyme [pseudonyme] «Ashini, le dernier nomade de la Côte Nord » le Bien public 27 janvier 1961, p. 4

Jeanne Saint-Pierre «Jeanne St-Pierre nous parle de deux livres remarquables. Ashini » Notre Temps 18 novembre 1961, p. 5. —

Jean-Paul SIMARD Rituel et Langage chez Yves Thériault p. 101-115

Susan Storring « le Problème minoritaire dans quelques romans d'Yves Thériault » M. A. Thesis Fredericton, University of New Brunswick, 1965, iv.68 f

Caroline TANGUAY «Ashini ou le Passage du « démonique »» Thèse de maîtrise ès arts Ottawa, Université d'Ottawa, 1967, XI,195 f. —

Yves Thériault Textes et Documents p. 64-66

Adrien Thério « À retenir pour vos lectures. Ashini de Yves Thériault » Lettres québécoises automne 1981, p. 86

Bernard VALIQUETTE « Chronique littéraire. Ashini» Échos-Vedettes 23 avril 1966, p. 31

Marcel Valois [pseudonyme de Jean Dufresne] « les Lettres. Ashini : l'univers concentrationnaire et le Messie des Montagnais » la Presse 4 février 1961, p. 22

Jean-Paul Vanasse « le Canada c'est pour les blancs » Liberté mai-août 1961, p. 651-653

Auguste VIATTE « Bibliographie. Littérature et Romans. En « Poche », Thériault (Yves): Ashini» Livres et Lectures mars 1970, p. 134

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