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L'ARGENT EST ODEUR DE NUIT

roman de Jean FILIATRAULT

Au centre de ce sombre roman, deux désirs : désir d'argent, désir de chair. Les deux, parfois séparément, parfois intimement mêlés, alimentent l'action jusqu'à sa conclusion

Éclusier, assurant depuis des années le quart de minuit sur le canal Lachine, Georges Éthier, dont la femme attend incessamment son neuvième enfant, trouve tout près du canal, après y avoir vu un couple s'étreindre, un portefeuille gonflé de billets de banque. Pauvre comme Job, la subsistance mal assurée, les besoins se faisant pressants, Georges résiste mal à l'envie de garder le contenu pour lui, pour Rosa qui veut accoucher de son dernier enfant dans une chambre d'hôpital loin de la marmaille criarde, pour sa petite Gaétane, chétive et handicapée, enfin pour toute la famille qui vit dans le besoin, entassée dans trois pièces exiguës

Le propriétaire du portefeuille, Félix Dastou, le presse de le lui rendre, faute de quoi sa belle aînée, Georgette, sera vite dévergondée. L'argent remis et compté, Dastou s'aperçoit qu'il en manque. Éthier ne peut rendre la totalité. S'ensuit une altercation au cours de laquelle Dastou est tué

Jusque-là, le récit, raconté à la troisième personne, privilégie le point de vue de Georges Éthier. Dans la seconde partie, les mêmes événements, par une succession de retours en arrière, sont repris, mais cette fois racontés du point de vue de Berthe Richardson, femme affectivement frustrée du commerçant Joseph Richardson, et maîtresse malheureuse et exploitée de Félix Dastou, car c'est d'elle que fut soutiré l'argent trouvé

Qu'à l'intersection de la vie de ces deux protagonistes se dresse le sinistre personnage de Félix Dastou, cela est tout à fait conforme aux idées reçues, — et sans doute aussi, hélas ! à la triste réalité, — selon lesquelles la misère affective et la misère matérielle sont le terrain d'élection du monde interlope ; c'est là qu'il prend racine et s'épanouit. Rapace, le truand se nourrit à même la misère du monde

La structure du roman obéit fondamentalement à la figure du chiasme. Dans la première partie, l'action, temporellement, progresse linéairement tandis que, dans la seconde, elle est fondée sur l'analepse. Quant aux personnages principaux, Georges, affectivement comblé, est matériellement démuni, cependant que Berthe Richardson vit à l'aise dans un désert affectif. Alors que Georges n'a que des paroles amères au sujet du trop grand nombre d'enfants dont le ciel l'a « gratifié », Berthe finit par penser qu'un enfant eût pu rendre sa vie acceptable. Cette figure chiasmatique se transforme en parallélisme lorsque le texte touche aux besoins de chacun. Comme, tout au long de la première partie, se répète, telle une obsession, la grande misère de Georges à cause de sa ribambelle d'enfants, ainsi est constamment soulignée, dans la seconde, la carence affective de Berthe. S'il est vrai qu'Éthier n'a succombé à la tentation qu'à un moment hautement critique, c'est-à-dire bien malgré lui, il est aussi vrai que le texte, dans la seconde partie, révèle une Berthe Richardson obéissant à des pulsions qu'elle est incapable de maîtriser

Paru pour la première fois en 1961, l'Argent est odeur de nuit constitue véritablement une œuvre charnière qui annonce, en s'érigeant sur les débris de l'ancienne, la constitution d'une nouvelle échelle de valeurs, soutenue par le discours freudien, qui rivalise avec le discours religieux

François Gallays

OEUVRES

L'ARGENT EST ODEUR DE NUIT

[Montréal], le Cercle du livre de France, [1961], 187 p. ; le Cercle du livre de France ltée, [1967], 162 p

ETUDES

[Anonyme] « Des « Poches » canadiens » le Devoir 16 décembre 1967, p. 14

« Roman canadien et Cinéma » le Petit Journal 11 octobre 1964, p. A-92

« Spectacles et Concerts. Hier soir, lancement simultané de cinq nouveaux livres » la Presse 7 avril 1961, p. 12

Gabriel Aubin «l'Univers romanesque de Jean Filiatrault » Thèse de maîtrise ès arts Montréal. Université de Montréal, 1966, IV.101 f

André Belleau « Chroniques. La littérature. Découverte de l'humain» Liberté décembre 1961, p. 788-790

« Jean Filiatrault : la côte Saint-Paul, le canal Lachine, la pauvreté... » la Presse (supp.), 3 avril 1965, p. 11. —

Gérard Bessette «l'Argent est odeur de nuit de Jean Filiatrault » LAC 1961, p. 7-8, 27

« French-Canadian Society as Seen by Contemporary Novelists » Queen's Quarterly Summer 1962, p. 177-197 [v. p. 190]

«Jean Filiatrault: «Notre milieu nous marque tous, aussi individualistes que nous puissions être » » le Devoir 21 octobre 1961, p. 13

Pierre Daviault « Présentation de M. Jean Filiatrault à la Société royale du Canada » MSRC n° 16 (18 novembre 1961), p. 21-39

Roger Duhamel « Documentation littéraire » le Droit 19 décembre 1964, p. 7

« Romans et Nouvelles » UTQ July 1962, p. 558-559

Jean Éthier-Blais « Un roman de Jean Filiatrault. L'Argent est odeur de nuit" le Devoir 1 er avril 1961, p. 11

Jean-Charles Falardeau «les Milieux sociaux dans le roman canadienfrançais contemporain » Recherches sociographiques janvieraoût 1964, p. 123-143 [reproduit dans Québec, février 1965, p. 20-30]

« Brèves Réflexions sur notre roman contemporain » Liberté novembre-décembre 1965, p. 468-470

Gilbert FOREST « Propos sur la littérature canadienne (III) » Collège et Famille décembre 1963, p. 238-244 [v. p. 243-244]

Évelyn Gagnon « Essai d'interprétation de MM. Van Schendel, Marcotte et Filiatrault. L'amour, la religion et la révolte dans nos lettres » l e Devoir 29 février 1964, p. 5

Paul Gay « l'Argent est odeur de nuit » le Droit 25 mars 1961, p. 7

Réal Girard « l'Univers familial dans l'œuvre de Filiatrault » M. A. Thesis Edmonton, University of Alberta, 1970, v.111 f

Jean Hamelin «les Lettres. Une somme d'argent perdue : point de départ du prochain roman de Jean Filiatrault » la Presse 28 janvier 1961, p. 22

Michèle A Mailhot « Deux romans de la nuit » Châtelaine juillet 1961, p. 57

Jean Paré « les Lettres. Une tragédie siamoise : celle des pauvres et des solitaires » la Presse 11 mars 1961, p. 24

Yves Préfontaine « Engagement vs Enracinement » Liberté novembre 1961, p. 719-722

Réjean ROBIDOUX ALC t. III, p. 250

Ben-Zion Shek Social Realism in the French-Canadian Novel p. 237

Antoine SIROIS «le Roman canadien-français, miroir de la société » Campus estrien (n° spécial), avril 1968, p. 4

J. S Tassie ALC t. III, p. 159

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