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L'AQUARIUM

roman de Jacques GODBOUT

Premier roman de Jacques Godbout, l'Aquarium se passe dans une Ethiopie de fiction où un groupe d'hommes et de femmes de tous azimuts, engagés pour la construction d'un pont, croupissent dans la Casa Occidentale en attendant la fin de leur contrat et leur visa de sortie. À la veille de la saison des pluies, l'un d'entre eux s'enlise dans un marais. Ses compagnons le regardent s'enfoncer dans les sables mouvants sans même chercher à lui porter secours. La victime laisse derrière elle peu d'amis mais beaucoup d'argent, que Monsignore, le missionnaire du groupe, « récupère » avec l'aide de son jeune assistant homosexuel, Pauline, alors que se déroule l'interminable saison des pluies (deux mois), pendant laquelle les contractuels s'engluent dans leur «aquarium», en cherchant le désennui dans le tabac, l'alcool et le sexe, et que se prépare une révolution dans le pays. Gayeta, le chef des révolutionnaires, vient solliciter l'aide du narrateur, qui ne démontre aucun enthousiasme particulier. Au gré du lent déroulement de la saison des pluies qui noie tout, hommes et choses, les pensionnaires, piégés dans leur prison humide, vivent leurs problèmes personnels et interpersonnels dans une atmosphère étouffante d'incompréhension, de veulerie et de mesquinerie. L'un d'eux, Vladimir, renouvelant en quelque sorte le geste d'omission du groupe, s'abstient de tendre à sa femme Israël le médicament qui la sauverait. On assiste alors à une absurde procession funéraire au cours de laquelle, embourbés dans la boue du jardin, les membres du groupe procèdent à l'enterrement de la malheureuse. Le vol de l'argent de «Lui» ranime les passions et donne lieu à un étrange procès qui devrait permettre d'élucider l'affaire. Mais le débat, comme les personnages, piétine d'une façon dérisoire. Arrive à point nommé une lettre d'Andrée, l'ex-compagne de Lui qui lui réaffirme son amour « et un peu de haine » et lui annonce son arrivée imminente. C'est le narrateur qui, s'étant approprié la lettre, reçoit Andrée, dont il tombe aussitôt amoureux. L'un et l'autre profitent de la confusion causée par le vol de l'argent et le mouvement révolutionnaire qui s'amplifie pour s'emparer à leur tour de l'argent de Lui et s'enfuir au moment même où prend fin la saison des pluies

Dès ce premier récit, — vécu, si l'on en croit la dédicace, — s'affirme la manière de Godbout : construction originale, rythme approprié, personnages bien campés, style brillant. Le roman se déroule en vingt-quatre chapitres, partagés en deux parties inégales, la première comportant le double de chapitres de la seconde, mais un nombre presque égal de pages. Les trois premiers chapitres, racontés par un narrateur omniscient, relatent une visite faite par Monsignore au bordel. Tout en servant de présentation de lieux et de personnages, mais surtout d'atmosphère, ils constituent à n'en pas douter un exercice littéraire écrit avec beaucoup de virtuosité et ressemblant à un morceau de bravoure. Car c'est à partir du chapitre IV que sont précisés personnages, lieux, caractères et situation par un narrateur «je » qui se substitue au narrateur omniscient. Le rythme s'accorde au lent déroulement de la saison des pluies dans laquelle les personnages, véritables escargots, s'engluent misérablement, cependant que leur parviennent, étouffés dans la grisaille et l'humidité, les premiers bruits de la révolution. Quand « Je » et Andrée prennent la décision de quitter subrepticement le pays, l'action se précipite, et c'est à un haletant compte à rebours que l'on participe, dans les derniers instants. La première partie, — exception faite des trois premiers chapitres, — comporte une somme considérable d'analepses, qui donnent l'impression d'un récit en zigzags, tandis que le déroulement de la deuxième partie est presque essentiellement linéaire. Certains critiques ont blâmé le changement de narrateur, mais ne pourrait-on pas estimer que le narrateur «je», par un procédé hautement habile, se confond au narrateur omniscient en la personne de l'écrivain, au lieu de s'y substituer? Les deux passages où intervient ce narrateur omniscient mettent en scène Monsignore, un prêtre, succombant au péché de la chair puis à celui de l'avarice. Ils constituent par le fait même un jugement moral porté sur la société contemporaine, jugement renforcé par l'humour et l'ironie du romancier, ainsi qu'on le découvre dans tous ses romans

De même est-ce avec beaucoup d'adresse que Godbout peint et décrit ses personnages, entre autres le personnage hors champ de « Lui ». En effet, on connaît suffisamment de détails sur son comportement pour que soit plausible le rapport de forces instauré avec ses compagnons. À la vérité, ses portraits et descriptions représentent des personnages types : le personnage principal est un mou, un velléitaire, — comme dans le Couteau sur la table * et Salut Galarneau ! *, par exemple, — qui aura besoin d'une aide extérieure pour agir et assumer son destin. Quant aux comparses et figurants, ils manifestent presque tous un caractère bien typique : par exemple le révolutionnaire Gayeta, l'homosexuel Pauline, le prêtre lubrique Monsignore, la femme salvatrice Andrée... Certains ont voulu voir dans cette galerie de portraits et dans l'idéologie qu'ils véhiculent une allégorie politique dirigée allusivement contre le défunt régime duplessiste. Certes, on peut soutenir que le thème fondamental du roman pose le problème d'une soif de libération, doublé d'un besoin plus ou moins défini d'affirmation d'identité, et que ce thème reproduit assez fidèlement les préoccupations de la société québécoise des années 1960. On retrouve donc, d'une façon constante, la manifestation d'une solide conscience sociale fondée sur un esprit lucide, en même temps que gouailleur et parfois sarcastique, surtout par son anticléricalisme évident

Enfin, c'est également par le style que brille ce roman, dont les sentences faussement magistrales, étayées de réminiscences littéraires ou historiques judicieusement choisies, de jeux de mots légers ou graves, concourent à gagner la complicité du lecteur. L'ironie, le goût du paradoxe et de l'insolite marquent sans cesse le récit et lui confèrent une vivacité et un dynamisme entraînants. Ces procédés rhétoriques sont complétés par un usage subtil de la parenthèse, qui chuchote l'indicible ou ajoute une réflexion discrète, et de la phrase ébauchée ou inachevée, qu'il est inutile de compléter car le reste se devine tout seul. On ne peut rester indifférent devant les thèmes proposés par Godbout, car ils n'ont toujours pas vieilli, ni devant la brillance de son écriture. Leur combinaison intelligente empêche de n'y voir que du clinquant, et les excès de l'un compensent pour les artifices de l'autre. Faut-il ajouter que le talent d'observateur du cinéaste Godbout s'exerce avec un art extraordinaire? Il plante un décor d'une manière naturelle, avec une aisance remarquable : il n'est que de relire les trois premiers chapitres pour s'en convaincre. Jamais, d'ailleurs, sa plume ne se repose, à ce niveau. Inutile d'ajouter que l'image de l'aquarium, avec tout ce qu'elle comporte de gluant, de mouillé, de trempé, d'humide, est particulièrement soignée et produit des effets tant moraux que physiques

Un moment hésitante, la critique a généralement bien reçu l'Aquarium, sauf, parmi les quelques exceptions, René Garneau que Godbout, «écrivain haïssable [...] au style déplaisant», a irrité. Jean Hamelin estime que ce roman «fait éclater les cadres de la tradition chez nous » et y observe une « technique nouvelle d'expression » qui l'apparente au nouveau roman. «On y admire une désinvolture, une souplesse, une habileté technique, une facilité verbale, qui n'ont peut-être pas d'égales dans nos lettres », affirme Gilles Marcotte. André Belleau a aimé « le dessin sûr, aigu, rapide, l'aisance et l'élégance de l'expression ». Pierre de Grandpré, qui semble éprouver de la difficulté à saisir le roman, soutient que « le défaut congénital des romans-poèmes comme celui-ci [...] c'est justement qu'il faille arracher le thème, les personnages et le sens des épisodes à leur gangue ». Il souligne cependant l'« universalité de son thème», «la cruauté et [...] la lâcheté de notre monde occidental », et en loue le romancier. Pour Joseph Costisella, exception faite de réserves d'ordre moral, «l'élégance et la légèreté de la phrase » sont admirables. Gérard Bessette ne trouve pas la technique tout à fait au point à cause du double narrateur mais il estime que «l'Aquarium sera peut-être, comme étape, aussi important que Poussière sur la ville * ». Réjean Robidoux et André Renaud, qui jugent ce roman «passionnant », lui consacrent une intéressante étude formelle dans le Roman canadien-français du vingtième siècle *

Gilles DORION

OEUVRES

L'AQUARIUM Roman

Paris, Éditions du Seuil, [1962], 156 p

ETUDES

[Anonyme] « la Semaine saisie au vol. Un « nègre-blanc » du Canada français : Jacques Godbout » le Figaro littéraire 19 mai 1962, p. 8:

«les Livres. L'Aquarium, par Jacques Godbout» Bulletin du Cercle juif octobre 1962, p. 2

«Jacques Godbout écrivain, cinéaste » Jeunesses littéraires du Canada français mai 1965, p. 1-3

« Godbout (Jacques), l'Aquarium » Mes fiches février 1966

« Entretien avec Jacques Godbout » Incidences printemps 1967, p. 25-35

Robert Abirached « Jacques Godbout : l'Aquarium » Nouvelle Revue française août 1962, p. 342-343

P. A J « l'Aquarium par Jacques Godbout » les Nouvelles littéraires 22 mars 1962, p. 4

Alexandre Amprimoz « Review. Collectivism and Four Québec Writers » The Tamarack Review Summer 1977, p. 82-90

Alison Baxter-Walker « Étude sémiologique des personnages dans l'œuvre romanesque de Jacques Godbout » Thèse de maîtrise ès arts Québec, université Laval, 1977, VIII.292 f

André Belleau «Jacques Godbout ou le Libre Exercice» Liberté juin-juillet 1962, p. 474-475

Yvon Bellemare « la Technique romanesque de Jacques Godbout » Thèse de Ph. D Québec, université Laval 1980, xxviii,335 f

Gérard Bessette « l' Aquarium de Jacques Godbout » LAC 1962, p. 17-19

Mackenzie Gilchrist BIRRELL «le Temps dans les romans de Jacques Godbout» Thèse de maîtrise ès arts Vancouver, University of British Columbia, 1971, iv,122 f

Maurice Blain Approximations p. 223-232

Aurélien Boivin « Biographie [et] Bibliographie » Québec français mai 1977, p. 35-36

Aurélien BOIVIN Gilles DORION André Gaulin et Christian Vandendorpe «Jacques Godbout. Entrevue » Québec français mai 1977, p. 29-32. –

Alain Bosquet « les Grandes Distractions » Combat 26 novembre 1962, p. 7

A CELERIER «l'Auteur est a Pans. J. Godbout, quoi de neuf au Canada » Libération 15 mai 1962, p. 9

Cécile Cloutier « le Nouveau Roman canadien » Incidences mai 1965, p. 21-27 [v. p. 25-26]

Joseph COSTISELLA « l'Aquarium de Godbout » le Droit 23 juin 1962, p. 8

René Daoust « Jacques Godbout : l'Aquarium » Relations décembre 1962, p. 355

Robert ESCARPIT « la Voix au chapitre — L'Aquarium par J. Godbout » le Canard enchaîné 23 mai 1962, p. 5

Luc ESTANG « De la saga à la révolution » le Figaro littéraire 17 mars 1962, p. 5

Jean Éthier-Blais « Romans et Théâtre » UTQ July 1963, p. 505-521 [v. p. 508-509]

Jean-Charles Falardeau «les Milieux sociaux dans le roman canadien-français contemporain » Recherches sociographiques janvier-août 1964, p. 123-143

René Garneau «Jacques Godbout : révolte plutôt que révolution » Mercure de France juillet-août 1965, p. 556-560 [reproduit dans Gilles MARCOTTE [compilateur], Présence de la critique, p. 23-26]

Robert Globensky « Rhétorique romanesque chez Jacques Godbout » Thèse de maîtrise ès arts Montréal, McGill University, 1976, VI.260 f

Christiane HOUDE « la Problématique de l'écriture dans l'œuvre romanesque de Jacques Godbout» Québec français mai 1977, p. 33-35

Gérald GODIN « Jacques Godbout... on est un petit peu usés» le Magazine Maclean septembre 1964, p. 63-64

Pierre DE GRANDPRÉ « le Point de vue de Pierre de Grandpré sur l'Aquarium de Jacques Godbout » le Devoir 7 avril 1962, p. 28 [reproduit dans Gilles Marcotte [compilateur], Présence de la critique, p. 139-142, sous le titre « Quand le roman se fait vision et allégorie »]

Jean Hamelin "l'Aquarium, de Jacques Godbout» le Devoir 31 mars 1962, p. 10

Éva KUSHNER dans Fernand DUMONT et Jean-Charles Falardeau [éditeurs] Littérature et Société canadiennesfrançaises p. 221-222

L L «Jacques Godbout: l'Aquarium » Lettres françaises 29 mars 1962, p. 2

Michèle A Mailhot «Un aquarium, un cheval, un secret» Châtelaine juillet 1962, p. 49

Gilles Marcotte «les Livres. L'Aquarium tropical de Jacques Godbout » la Presse (supp.), 24 mars 1962, p.8

« Jacques Godbout veut écrire un roman d'Amérique » l a Presse 16 juin 1962, p. 7

le Roman à l'imparfait p. 139-169

Claire Martin « l'Homme dans le roman canadien-français » Incidences avril 1964, p. 5-8 [v. p. 6]

Jean Paré « le Poisson qui a sauté hors de l'aquarium » le Nouveau Journal (supp.), 17 mars 1962, p. III

« l'Envers et l'Endroit de l'exil » le Nouveau Journal (supp.), 24 mars 1962, p. IV

Jean-Guy Pilon « Jacques Godbout » la Presse 22 décembre 1962, p. 9. –

Raymond Plante « la Marche aux amours heureuses. (Notes sur l'œuvre romanesque de Jacques Godbout)» VIP vol. VIII (printemps 1974), p. 163-172

Yvon Raoul « De l'évasion à l'acceptation d'une réalité sociale québécoise dans l'œuvre romanesque de Jacques Godbout» M. A. Thesis Hamilton, McMaster University, 1971, v,94 f. [v. f. 13-35]

André Renaud « Lecture de Jacques Godbout » le Droit 8 mai 1971, p. 7

Gérard Richard «Jacques Godbout romancier» l e Petit Journal 12 juin 1966, p. M-4-M-5, M-16

Réjean ROBIDOUX ALC t. III, p. 243

Réjean ROBIDOUX et André Renaud le Roman canadien-français du vingtième siècle p. 196-205

Fernand Roy « la « Plus-value » des mots « écrits » : une condition de la « plus-value » capitaliste ? ou la lettre et l'image du lit dans les romans de Jacques Godbout » Protée automne 1975, p. 9-20

« Production du romanesque. Les romans de Jacques Godbout : un mythe québécois de l'écriture ?» Thèse de doctorat 3e cycle Paris, Université de Paris – VIII, 1975, X1,185 f

Clément Saint-Germain «Notices bibliographiques. Littérature canadienne. Godbout (Jacques), l'Aquarium » Lectures avril 1962, p. 228-229

Paule Saint-Onge «The French-Canadian Novel — 1962 » The Canadian Author and Bookman Spring 1963, p. 4

Gaston Saint-Pierre « Jacques Godbout : « Mon roman n'est pas de la nouvelle vague » » le Devoir 2 décembre 1961, p. 11-12

Ben-Zion Shek Social Realism in the French-Canadian Novel p. 273

Patrick Straram « Panoramique... Écritures : roman, cinéma (2) » le Devoir 19 mai 1962, p. 12

Michel TÉTU «Jacques Godbout ou l'Expression québécoise de l'américanité » LAQ 1970, p. 270-279

Gisèle TURPIN « l'Aventure intérieure chez les héros des romans de Jacques Godbout» Thèse de maîtrise ès arts Moncton, Université de Moncton, 1971, 143 f. [v. f. 23-63]. —

Serge Wagner «le Monde actuel dans l'œuvre de Jacques Godbout jusqu'en 1968 » Thèse de maîtrise ès arts Montréal, McGill University, 1969, 201 f. [v. f. 32-73]

Auguste VIATTE « Crise dans la littérature canadienne ? L'Aquarium de J. Godbout » la Croix 15-16 avril 1962, p. 5

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