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L'AFFICHEUR HURLE

recueil de poésies de Paul Chamberland

En dépit du ton exacerbé du recueil qui fait suite à Terre Québec*, la critique a généralement bien reçu l'Afficheur hurle de Paul Chamberland, paru aux Éditions Parti pris, en 1965. Clément Lockquell note, par exemple, qu'il n'est pas dupe de l'artifice de l'auteur qui est censé avoir renoncé à la poésie. Guy Sylvestre y décèle, pour sa part, « un accent de sincérité qui ne trompe pas », alors que Gilles Marcotte trouve, comme plusieurs autres, le texte émouvant. On peut même affirmer que les critiques de l'époque manifestent un esprit d'ouverture à l'endroit d'un texte parfois provocateur, se souvenant aussi de la réussite du recueil précédent. Seuls certains d'entre eux mettent en relief les extraits les plus virulents, ceux-là aussi où le poète se pose comme cible en troquant la réalité quotidienne contre l'art. Il est assez étonnant de noter, à ce titre, qu'André Major oppose poésie et politique, lui qui participe pourtant à l'aventure de Parti pris

On peut se demander alors pourquoi l'auteur a cru bon, dans la réédition de 1969, d'y aller d'un avertissement au lecteur qui semble concerner davantage l'auteur lui-même, tenté qu'il fut un moment de récrire en partie son texte. Finalement, deux passages seulement ont été supprimés dans la deuxième édition, et un ajout minime a été effectué à la fin de l'introduction, en italique. Cet avertissement, intitulé «le Lecteur est averti», reconnaît simplement les défaillances de l'Afficheur hurle que l'auteur n'a pas l'intention de renier. Le malaise dans l'écriture crée l'empêchement d'écriture qui, lui-même, causera un défaut d'écriture : Chamberland explique ainsi ce qu'il appelle le « volontarisme » de l'œuvre. D'ailleurs ce malaise appartient, selon lui, à la littérature « canadiennefrançaise » tout entière. C'est précisément pour triompher de cette tension entre écriture et nonécriture que l'afficheur hurle. Et Chamberland de reconnaître sa redevance à Gaston Miron, qui a développé brillamment ces idées dans ses « Notes sur le non-poème et le poème » : l'écriture « québécoise » sera marquée par le passage de l'état de substitution, — l'altérité, — à la prise de possession de soi. Ainsi ce recueil marque, à sa manière, l'inscription dans le politique par la voie poétique. Il n'est pas inutile d'ailleurs de rappeler que l'année 1965 marque l'émergence de ce qu'on appelle la « poélitique ». En effet, sont contemporains de l'Afficheur hurle des textes qui vont dans le même sens, exploitant les mêmes données fondées sur l'aliénation et la quête d'identification : « Un long chemin » et « Notes sur le non-poème et le poème », de Miron, Mémoire * de Jacques Brault, dont « Suite fraternelle » constitue une mise en forme poétique admirable des idées également sous-tendues dans l'Afficheur hurle. Mais qu'en est-il de ce recueil ?

Dédié à ses compatriotes, le livre s'ouvre sur une sorte de déclaration préliminaire en italique où l'auteur se fait circonstanciel dans son écriture : le poème est devenu mortel, «gagné par des marais de silence ». Comme Jérémie le prophète, qui ne savait pas parler, le poète renonce à « la poésie [qui] n'existe plus ° que dans des livres anciens tout enluminés belles voix ° d'orchidées aux antres d'origine parfums de dieux naissants » («J'écris à la circonstance de ma vie... »). Devenu pauvre et de son nom et de sa vie, il ne sait plus que faire sur la terre ; il renonce donc à la poésie, à sa magie ainsi que la concevaient des anciens comme l'Emile Nelligan de « la Romance du vin », par exemple

Si ce texte virulent afflige le conquérant et le condamne, il importe de noter que le poète, dans ce demi-pays où il vit à moitié, dénonce aussi la mort qu'il se donne lui-même à lui-même L'homme colonisé s'affirme dans le courage pour faire cesser, selon la formule du Miron des « Notes sur le non-poème et le poème », «la plainte ininterrompue de sa propre impuissance à être ». C'est pourquoi Chamberland n'a d'autre ambition, tel un essayiste, que de se dire dans sa vérité, une vérité sans poésie, dans un présent également sans poésie

Suit alors la première partie, la plus émouvante du recueil, quinze pages d'un souffle puissant, où le langage exerce un pouvoir évident, à un point tel que le texte qui se gagnera l'accueil du public apparaît composé pour la proclamation, à la manière de Speak white*, mais dans un texte beaucoup plus long et antérieur à celui de Michèle Lalonde

Texte/témoignage écrit au «je », texte pressé, sans ponctuation et qui s'enfle soudain dans l'envolée lyrique. Son art tout entier vient du fait que, dénonçant le sort de demi-révoltés dont l'aliénation est subtilement entretenue, il émeut, d'entrée de jeu, profondément le lecteur : exister à partir d'une mort quotidienne, vivre sa mort « à perdre haleine », voir ses proches s'interroger sur sa propre « déréliction », se donner «le défi de naître », accepter «le devoir de la colère ». Et l'auteur d'affirmer qu'il habite «une terre de crachats » où les poètes se suicident, où les femmes s'anémient. Le lecteur va-t-il le trouver fou? Le texte devient alors éloquent dans son délire; il répète, il cherche ses mots, il prépare le cri final, cœur même de cette poésie : « [N]on non je n'invente pas je n'invente rien # je sais º je cherche à nommer sans bavure tel que c'est ° de mourir à petit feu tel que c'est de mourir poliment ° dans l'abjection et dans l'indignité tel que c'est ° de vivre ainsi ° tel que c'est de tourner retourner sans fin dans c un novembre perpétuel dans un délire de poète fou ° de poète d'un peuple crétinisé décervelé ° vivre cela le dire et le hurler en un seul long cri ° de détresse qui déchire la terre du lit des fleuves ° à la cime des pins ° vivre à partir d'un cri d'où seul vivre sera possible » (« J'habite en une terre de crachats... »)

Le texte se poursuit, insidieux, qui convainc au moins du mal cruel dévorant celui qui parle du dedans et du dehors, deux notions fondamentales si chères à Miron. Du dedans, c'est le long murmure intérieur qui débouche sur le cri; du dehors, c'est la perception donnée par les images et les rôles de l'autre, « l'occulteur ». Le dehors et le dedans devraient s'unir, permettre à tout être d'entrer en soi pour retourner au monde et vice versa ; voilà que, chez Chamberland aussi, le vrai monde est au large des veines, que jamais un miroir n'offre de vrai visage. Et les gens de passer sans qu'on les reconnaisse, sans qu'on ait le temps de les appeler : « [I]ls passent ce sont des gens qui s'absentent pour toujours ». Immobilité et déperdition séculaires. Peuple et pays peau de chagrin

Ainsi va la condition canadienne-française, celle qui assigne des faux rôles dans le faux décor du pays de l'autre. Le poète ne peut se prêter à cette collaboration avec celui qui occulte : un seul nonvisage surgit en lui et qui grouille de la « décomposition de mille visages parents ». Homme honteux, homme à qui l'humanité est refusée, «homme agressé dans chacun des [siens] et qui ne tient pas de conduite sensée cohérente devant les hommes tant qu'il n'aura pas réussi à effacer l'infamie que c'est d'être canadien-français » ! Homme dédoublé, homme angoisse, homme «combustible du progrès » : le poème prend le mors aux dents pour chanter la dépossession des frères et camarades, « bêtes obscures humiliées », aux visages d'étrangers dans leur propre terre matrice, dans un monde de l'effritement où l'homme n'est plus que « précaire et fou, comme un éphémère en sursis ». Le reste de cette première partie monte dru de la ruelle Saint-Christophe où la vie le « dispute aux poubelles », où l'histoire appartient aux autres, dans la «faim de sous-développé à faux luxe », dans l'immobilisme, la rature et la neige qui ne permet pas la lecture des signes : « peuple de métaphysiciens » qui a « la vocation de l'éternité ». Pureté du néant, lieu de l'absence, cœur affolé, comme déboussolé

Moins codé poétiquement que Suite fraternelle (v. Mémoire), le poème qui suit le développement sinusoïdal du délire n'en demeure pas moins constamment gagné par le chant/champ poétique. À titre d'exemple, citons : « [C]'est hier ° les grands silences bleutés du froid m'investissent me ° détruisent ° fixent en moi l'espace affolé du grand loup blessé à mort » (« C'est hier... ») ou encore : « immobile # je perce à fond toutes les géométries du ° froid º les rails délirants de l'idée pure me transpercent ° m'éblouissent longue giclée de galaxie perdue dans le ° cerveau du vide » («Immobile... »)

Au cœur de ce long poème qui, dans un deuxième temps, se poursuit en poèmes numérotés jusqu'à six et dédiés à Thérèse (« Poèmes à Thérèse »), la femme du poète prend la place, avant les camarades, de l'interlocutrice privilégiée. Ces textes, du moins les cinq premiers, forment une pause de douceur dans le ton violent du texte. Ils prennent l'image de la tendresse sous l'allure plus lente de leur questionnement. Le premier, « les coulées d'avril sur tes épaules » finissant comme il commence, ainsi qu'un carrousel reprend toujours sa ritournelle, évoque la ville gagnée par « l'indélébile fadeur du papier monnaie » qui fait oublier ce corps pourtant promis au soleil. Le deuxième interroge encore : peut-on toujours aimer et vivre « hors du monde », « hors des visages habituels » ? Comment « échapper à l'autoroute glaciale qu'est devenue la vie » (« 2 »), que sont devenus les camarades «dans l'engrenage Amérique ° dans la mangeuse d'hommes qui détraque les points ° cardinaux de la vie » (« 3 »), questionne le troisième texte. Et le poète de se demander ensuite ce qu'il deviendrait sans sa femme, dernier repère de douceur, dernier signe qui permet le décodage de la vie, des visages («4»). Et qu'arrive-t-il quand le rapport du «je » au «tu » de l'être aimé, dans la suite « 5», est brouillé par l'anarchie des mille voix, par l'émiettement du tissu quotidien ? Dernière pause dans le doute, le texte « 6 » constate que «la vie est à reprendre d'un bout à l'autre » ; la femme seraitelle «sauvée par cette façon qu'[elle a] de [se] dérober sans cesse » ?

La troisième et dernière partie, longue d'une vingtaine de pages, reprend le chemin aigu et difficile de la colère. La sérénité n'est plus possible, il faut crier. Et le poète crie sans désemparer : le poème n'existe pas, mensonge. Les rôles doivent être refusés, surtout ce rôle de l'écrivain entretenu pour touristes. On ne peut être « Peter Elliott Trudeau dans sa baignoire » ! Le poète dénonce, accuse, il s'en prend autant à l'Anglais qu'à ses collaborateurs, au nombre desquels il faut compter l'Église, qui fait boire le vertige dans la « Cuisine des anges ». Le cri atteint son zénith en s'en prenant aux institutions aliénantes et assassines qui entretiennent dans le rôle d'écrivain inoffensif: « strip-teases de journal intime », Place des Arts et Terre des Hommes, toute prostitution d'un art qui trahit le réel dépossédé

Si le ton monte jusqu'à l'insulte, jusqu'à la grossièreté même, il ne fait pas perdre de vue la solidarité avec l'homme de partout humilié par le capital et sa langue yankee. Saluant Miron et sa lutte exemplaire, le poète avec lui transgresse l'ordre établi : « [H]omme ignoré des langages acquis je tracerai toujours plus avant l'alphabet des révolutions » (« Ce que je suis je le défendrai... »). Sa morale devient celle du cri. À ce titre déjà pointe le Chamberland à venir, celui qui s'en prendra à l'utilisation de la sexualité pour opprimer. La pseudo-virilité du pouvoir phallocrate {cf. l'encart « Pour homme seulement ») apparaît déjà comme un subtil repaire d'une violence à maintenir

Il y aurait encore beaucoup à dire sur l'Afficheur hurle. Ce texte, nous l'avons noté, rejoint hautement la dénonciation du sort fait, de l'intérieur et de l'extérieur, à l'homme/femme canadienfrançais, un être contre nature qui ne peut opérer de salut qu'en retrouvant l'innocence de l'ancienne unité perdue. À sa manière, Chamberland rejoint la voix/voie de celles et de ceux qui fondent le territoire en dénonçant ce que Miron a appelé le « non-lieu historique ». À « la fatigue culturelle » de l'homme canadien-français qu'évoquaient déjà et Hubert Aquin dans Parti pris et Miron dans ses « Notes sur le non-poème et le poème » succède la colère. Le poète l'assume comme un devoir afin que ses camarades d'ici s'arrachent à la contrehistoire pour reprendre le fil de leur destin. En accueillant aussi unanimement l'Afficheur hurle, la critique de l'époque manifeste que ce long cri éditorial, — le mot est de Chamberland, — avait trouvé des lecteurs qui se sont sentis concernés. Davantage. Chamberland, poète, réussissait ce défi de maintenir la pertinence de la colère pendant un si grand nombre de pages. Tel est l'art remarquable de l'Afficheur hurle qui, en pondérant une écriture de la violence et de la tendresse, faisait accéder l'histoire dans l'imaginaire poétique québécois

André Gaulin

OEUVRES

L'AFFICHEUR HURLE Poème

[Montréal], Éditions Parti pris, [1964], 78 p.; avec un «Avertissement» inédit, [1969], 1V,78p

ETUDES

Robert Barberis « À la semaine des lettres » le Quartier latin (supp.), 31 mars 1966, p. 10

Caroline Bayard « Bibliographie de Paul Chamberland » Avant-postes p. 123-125

Caroline Bayard et Jack David « Paul Chamberland, la poésie, le vécu : recherche et expérimentation » VI décembre 1976, p. 155-172 [reproduit dans Avant-postes, p. 93-121]

Marcel BÉLANGER « Paul Chamberland : de l'anarchie à l'utopie » Estuaire septembre 1979, p. 95-100

Jacques Bouchard «la Poésie comme volonté et comme représentation dans l'œuvre poétique de Paul Chamberland » Thèse de maîtrise ès arts Québec, université Laval, 1971, IX.123 f. [v. f. 57-83]

« Paul Chamberland : inexplicablement restait la poésie » Études littéraires décembre 1972, p. 429-446

Paul Chamberland ALC t. IV, p. 577-579

[En collaboration] «Entrevue: Paul Chamberland » Hobo-Québec 1973, p.B-9,12-15

Thérèse Fabi «Paul Chamberland : le Québécois hurlant » l'Action nationale mars 1975, p.597-609

Gisèle FILION « Quand auteur et metteur en scène collaborent » le Quartier latin 2 mars 1967, p. 3

Paul-André FORTIER dans Joseph Bonenfant [directeur] Études de littérature québécoise p. 35-44

Jacques Geoffroy «l'Art et les Autres » le Courrier de Berthier 9 février 1967, p. 10. –

Richard GIGUÈRE «D'un «équilibre impondérable » à une « violence élémentaire ». Évolution thématique de la poésie québécoise 1935-1965 : Saint-Denys Garneau, Anne Hébert, Roland Giguère et Paul Chamberland » VIP vol. VII (1973), p. 51-90

Gérald GODIN « les Arts et les Autres. Après le Prix de la Province » le Magazine Maclean janvier 1965, p. 46-47

Pierre DE GRANDPRÉ Histoire de la littérature française du Québec t. III, p. 317-327

L'Illettré [pseudonyme de Victor-Lévy Beaulieu] « Arts. Livres » Point de mire février 1970, p. 17

Naïm Kattan «Lettre de Montréal. Une nouvelle littérature?» Canadian Literature Spring 1965, p. 47-51

Maximilien Laroche « Note sur le style de trois poètes : Roland Giguère, Gatien Lapointe et Paul Chamberland » VIP vol. II (1969), p. 91-106 [v. p. 98-101]

Denis LÉVESQUE « Poésie — Québec. Quelques aspects de notre poésie. L'Afficheur hurle » le Carabin 1 er avril 1965, p. 9, 8

Clément LOCKQUELL «Une humanité anonyme et provisoire » le Soleil 23 janvier 1965, p. 28

Pierre Maheu « le Québec en mots dits. Lettre à Chamberland » Parti pris janvier 1968, p. 43-44

André Major « l'Afficheur hurle de Paul Chamberland » LAC 1965, p. 92

« Résonances de notre « explosion » poétique. Cinq poètes à l'œuvre » le Petit Journal 4 juillet 1965, p. 24

Jean-Louis Major «Paul Chamberland : l'Afficheur hurle [...] » le Droit 27 février 1965, p. 7

« Parti pris littéraire » Incidences mai 1965, p. 46-58

Gilles Marcotte « Littérature. Paul Chamberland » la Presse (supp.) 23 janvier 1965. p. 6: le Temps des poètes p. 184-191

Madeleine MONETTE « le Discours et l'Instance du sujet. Analyse d'un texte de Paul Chamberland » Thèse de maîtrise ès arts Montréal, Université du Québec à Montréal, 1974, 391 f

Yves Préfontaine « Poésie pas morte ! D'une révolte positive » Maintenant juin 1965, p. 212-213

Guy Sylvestre «l'Afficheur hurle de Paul Chamberland » le Devoir 20 février 1965, p. 13 [reproduit dans Québec, mai 1965, p. 90-93]

« Livres en français. La Poésie » UTQ July 1965, p. 465-475 [v. p. 473-475]

J[ean]-Y[ves] T[HÉBERGE] « l'Afficheur hurle. Une poésie d'un poids immense » le Canada français 4 février 1965, p. 24

« Une bonne nouvelle » le Canada français 7 janvier 1970, p. 22

« Huit poètes dont Paul Chamberland » le Canada français 16 août 1972, p. 54

Michel Van Schendel « Poésie québécoise 1960-1965: l'apprivoisement du vertige ou la Rencontre des nouvelles traditions » LAC 1965, p. 13-22 [v. p. 21-22]

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