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FRANGES D'AUTEL

recueil collectif de poésies compilées et publiées par Serge USÈNE (pseudonyme d'Eugène SEERS).

Petite plaquette non paginée de soixante-dix-neuf pages, Franges d'Autel est tout simplement un recueil collectif de poésies, publié par « Serge Usène » (Louis Dantin), en août 1900. L'ensemble comprend vingt-six poèmes provenant de huit auteurs : Louis Fréchette, Albert Ferland, Jean-Baptiste Lagacé et Amédée Gélinas ont signé chacun un poème ; trois pièces viennent de « Lucien Renier » mieux connu sous le nom de « Lucien Rainier » (pseudonyme de l'abbé Joseph-Marie Melançon), et autant d'Arthur de Bussières ; cinq textes sont d'Émile Nelligan ; le reste, environ les trois quarts du recueil, est constitué de dix pièces portant la signature de « Serge Usène » et d'une seule, « Procession », celle de Louis Dantin. Le tout est « illustré de grandes compositions et de dessins de Lagacé ».

Le recueil intrigue par deux points insolites : ni le nom de l'éditeur, ni celui du compilateur, ne figurent sur la page de titre. On devine cependant que le compilateur, l'éditeur et l'auteur principal de la plaquette ne sont nul autre que « Serge Usène », anagramme d'Eugène Seers, qui se révèle également ici sous un autre pseudonyme, celui de Louis Dantin, utilisé pour la première fois dans les Débats, le 10 juin 1900.

À l'époque, très peu de gens savaient qui était Eugène Seers. En 1900, il était âgé de trente-cinq ans. Après des brillantes études à Montréal et à Bruxelles, des séjours à Paris et à Rome, il était revenu au pays ; il faisait partie de la congrégation des pères du Très Saint-Sacrement. En réalité, il vivait un peu à l'écart de sa communauté, miné par un drame intérieur de nature philosophique et religieuse. Après avoir cédé aux larmes de ses parents, il avait repris la soutane en 1897 et se consacrait exclusivement à la rédaction de la revue de sa communauté, qui avait pour titre le Petit Messager du Très Saint-Sacrement. Elle était le rejeton montréalais de la revue qui, portant le même titre, se publiait à Paris. À partir de janvier 1898, Seers fut son principal animateur et, pendant au moins trois ans, il s'occupa de la rédaction et de l'impression des fascicules. Il toucha aussi l'orgue à la chapelle.

Or, dix-neuf des vingt-six poèmes publiés dans Franges d'Autel ont déjà paru dans le Petit Messager du Très Saint-Sacrement. Dix des poèmes de Dantin y virent le jour entre avril 1898 et décembre 1899 : « Lorsque le pélican », « Deus absconditus », « Paysage », « le Nénuphar », « les Étoiles », « Ima Summis », « Soleil d'hiver », « Mysterium Fidei », « le Voile » et « l'Hostie du maléfice », longue légende parue dans les livraisons de juin à décembre 1899, à l'exception de celle de novembre. Y parurent aussi « la Première Nuit d'Exposition dans la Nouvelle-France » de Louis Fréchette, « Bene scripsisti de me » d'Amédée Gélinas, « Noël » de Jean-Baptiste Lagacé, «À ma sœur» d'Albert Ferland, « Messe basse » de « Lucien Renier », « les Communiantes », « la Réponse du crucifix », « les Déicides » et « Petit Vitrail » de Nelligan. Bref, la plupart des poèmes de Franges d'Autel proviennent du Petit Messager du Très Saint-Sacrement et sont imprimés exactement selon le plomb et les formes servant à l'impression de la revue. Cela explique pourquoi « l'Hostie du maléfice » ne constitue pas une entité mais paraît dans le recueil en six tronçons et à six endroits différents, correspondant ainsi à la publication en six livraisons dans le Petit Messager du Très Saint-Sacrement.

Tous les poèmes qui figurent dans Franges d'Autel sont de teinte religieuse. Les auteurs décrivent et chantent l'Eucharistie, l'Amour éternel, les fêtes religieuses (Noël, Pâques, Fête-Dieu), les devoirs d'un prêtre, le sacrifice d'une vierge, les scènes bibliques, le Mystère de la Redemption... Dans ce sens, le volume peut prétendre à une certaine unité de ton. La démarche poétique est dans la plupart des cas descriptive et narrative. Plusieurs textes donnent cependant l'impression que la religion, plutôt qu'un acte vrai de foi, est un exercice de rhétorique. Cette remarque s'applique surtout aux poèmes de « Serge Usène ». On dirait que, dans ses textes, l'idée abstraite et spéculative s'oppose au sentiment religieux, peu accentué, et ces heurts apportent de faibles résonances au niveau strictement lyrique : les textes sont ainsi plus perceptibles au niveau du style et de la versification. Dantin n'est pas un poète né : il est plutôt un penseur et c'est pour cette raison qu'il réussira si bien dans le domaine de la critique littéraire.

Les spécialistes ne se sont jamais penchés sur « l'Hostie du maléfice », que Dantin qualifie de légende. (À rappeler que sa première œuvre littéraire, « le Froment de Bethléem », parue dans le Très Saint-Sacrement de Paris, en décembre 1889, et signée E. S., était aussi une légende d'une grande rigueur de composition et une belle réussite symbolique.) Ce long texte de six cent quatre-vingts vers, divisé en six parties, à versification diversifiée, raconte l'histoire du seigneur Guido qui, pour venger la mort de sa jeune femme Berthe, profane la sainte hostie et se range du côté de Satan. Le récit abonde en paysages sombres, en voix déchirantes. À lire attentivement ce conte, on n'hésiterait pas à y voir une habile transcription du drame que Dantin porte en lui. « Dieu puissant, disait-il, et qui vois ma torture, ° Es-tu donc de moitié dans les cruels complots ° Que trame le destin contre ta créature ?» Ce Faust éprouvé parviendra, cependant, à la fin du récit, à se réconcilier avec Dieu.

Le recueil Franges d'Autel est intéressant du point de vue strictement formel. On y trouve trois sortes de constructions : poèmes en vers suivis (« Lorsque le pélican... » et « la Première Nuit d'exposition ») ; plusieurs poèmes strophiques (quatrains de différentes structures, quintils, huitains hétérométriques, distiques) ; enfin, la place d'honneur revient au sonnet. Si Arthur de Bussières et « Lucien Renier » se contentent de sonnets ordinaires, « Serge Usène » compose des sonnets diptyques. Leur forme révèle plusieurs particularités. Le poème « Deus absconditus » mis à part, les deux volets des autres sonnets diffèrent par la disposition de leurs rimes. Deux sonnets sont de facture classique : premier volet d' « Ima Summis » et deuxième volet du « Voile ». Les dix autres sonnets, — « Deus absconditus » (deuxième volet), « le Voile » (premier volet), « Soleil d'hiver », « Nénuphar », « les Étoiles », — sont construits sur quatre rimes, ce qui constitue une nouveauté dans l'histoire du sonnet en terre canadienne. Dantin emploie avec doigté les quatrains à rimes embrassées et à rimes croisées, en passant souvent d'une forme à l'autre dans l'espace des huit premiers vers du sonnet. Mais la grande originalité de la construction se trouve surtout dans les tercets limités à deux rappels sonores. On y rencontre les combinaisons que voici : ccd — dcd — ; cdc — dde — ; ccd — ccd — ; cdd — ccd. Ainsi, les douze sonnets de Dantin, regroupés en six sonnets diptyques, joliment disposés sur deux pages illustrées, témoignent de l'art varié du sonnet. Bien plus ! Par ces combinaisons, survenues pour la première fois dans la forme fixe du sonnet au Canada, Dantin se révèle comme un novateur. Sous son influence, Nelligan compose, lui aussi, un sonnet — diptyque, « les Déicides », — mais dont la disposition des rimes ne s'éloigne guère de la facture classique. En revanche, son poème – miniature de onze vers, « Petit Vitrail », clôt le recueil par une musique de mots et de rythmes tout à fait exceptionnelle : le maître et l'élève se rencontrent sous le signe de l'art. Yves Garon suppose que le recueil Franges d'Autel fut peut-être aussi intitulé d'après ce vers de Nelligan « Devant les grands autels à franges », qui fait partie du poème « Chapelle dans les bois ».

Aujourd'hui oublié, le recueil préparé par Dantin est important, néanmoins, dans l'histoire des anthologies québécoises. Il fut préparé avec goût, voire avec raffinement. Il s'agit là du premier choix de poésies religieuses au Canada français. Certes, d'un poème à l'autre, la valeur strictement esthétique change. L'œil scrutateur trouverait dans l'écriture tantôt romantique, tantôt parnassienne, tantôt allégorique et symboliste, plusieurs défauts de style et de goût. Il reste cependant que le souci de ciselure artistique est partout perceptible. Au point de vue des formes poétiques, ce recueil a surtout révélé aux amis des lettres la finesse de l'art du sonnet.

Paul Wyczynski.

OEUVRES

FRANGES D'AUTEL,

Montréal, [s.é.], 1900, [79 p.]

ETUDES

Paul Beaulieu, « l'Oeuvre poétique de Dantin », Études françaises, février 1966, p. 73-98.

Gustave Comte, « Notes d'art », les Débats, 10 juin 1900, p. 4.

Yves Garon, « Louis Dantin. sa vie et son œuvre ». Thèse de D.E.S., Québec, université Laval, 1957, VI, 156 f. ;

« Louis Dantin : sa vie et son œuvre ». Thèse de doctorat ès lettres, Québec, université Laval, 1960, 641 f. ;

dans Emile Nelligan, Poésie rêvée. Poésie vécue, p. 59-78 ;

ALC, t. II, p. 301-314.

A[lphonse] L[eclaire], « À travers les livres et les revues. Franges d'Autel », la Revue canadienne, 1900, p. 396-397.

Gabriel Nadeau, Louis Dantin, sa vie et son œuvre, "Manchester, Éditions Lafayette, 1945, p. 110-137.

Paul Wyczynski, Émile Nelligan. sources et originalité de son œuvre, p. 24-26.

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