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LA CLAIRE FONTAINE

recueil de poésies d' d'Englebert GALLÈZE (pseudonyme de Lionel Léveillé).

En 1913, Lionel Léveillé publie un deuxième recueil de poésies, la Claire Fontaine, presque uniquement consacrées au terroir. Le poète, qui semblait s'orienter, dans son premier recueil, les Chemins de l'âme*, vers une intériorité de plus en plus grande, change sa trajectoire. S'est-il laissé embrigader par les terroiristes alors tout-puissants à l'École littéraire de Montréal ? En tout cas, il donne à son recueil une allure tout à fait folklorique. Les trois parties, inégales, s'intitulent « Canot d'écorce », « Feu d'érable » et « Chansons ». Un long poème à la croix du chemin couronne le tout. De la première partie surtout ressort une intention évidente de s'inspirer de la chanson traditionnelle, d'adopter son rythme, de reproduire ses refrains. Ainsi le poète se restreint à l'intérieur d'un cadre étroit qui ne favorise pas toujours la poésie. Des poèmes comme « Canot d'écorce », « Petit Poisson » et « Vive la Canadienne » sont directement inspirés des chansons du même nom, bien qu'il ne s'agisse pas de simples paraphrases.

D'une homogénéité remarquable, la deuxième partie est entièrement consacrée au foyer rural. « Feu d'érable » rappelle le confort des maisons canadiennes pendant les rudes soirées d'hiver. « Les Quêteux », sorte de ballade consacrée aux héros quasi légendaires d'une prime enfance, vantent les gaillards robustes qui parcouraient les campagnes avant l'interdit des municipalités. « L'Épluchette », poème à strophe-refrain, s'inspire directement de la chanson « Venez garçons et filles... » pour célébrer l'arrivée du maïs nouveau. « L'Habitant », certainement le poème le plus platement prosaïque du recueil, regroupe tous les clichés habituels sur le sujet jusqu'à l'éloge du « gros lard et de la soupe aux pois ». « Le Champ paternel » est de la même veine. Il vante la fidélité des « Vertueux héritiers et de l'aïeul simple et fort ».

La section intitulée « Chansons » contient quelques élégies amoureuses. « Oui, je me souviens » et « Femme » expriment un pieux regret des amours envolées. Puis la muse satirique du poète s'attaque aux bourgeois qui le méprisent : « Non ! ces blêmes gueux, les poètes fous, ° Du sage gras et cossu qui les raille, ° Dans leur cœur hautain, ne sont point jaloux » (« Ces gueux »). Les commerçants et les snobs sont aussi attaqués dans des poèmes aux vers courts, aux rythmes heurtés, saccadés même, pour parodier un style de vie mécanique et exprimer une indignation difficilement contenue.

Heureusement, bon nombre des poèmes de cette dernière partie traitent des grands thèmes du lyrisme traditionnel. Dans « Songe », le poète compare les temps radieux de sa jeunesse avec la morosité de sa vieillesse. « Le Parc », malgré sa parenté évidente avec les Fêtes galantes, reste un très beau poème symboliste, même si le symbolisme en est trop ouvertement dévoilé à la fin : « Et tu diras : < Atome infime de soleil, ° Qui luttes, triste et las, contre la nuit funèbre, ° L'effort de ma pensée inquiète est pareil ° À ta mince lueur filtrant dans les ténèbres > ». Comme les Parnassiens, Léveillé rédige aussi son hymne à la Beauté. Toutefois son attitude n'a rien de celle d'un Leconte de Lisle. Conscient de ses limites, il se contente de l'admirer à distance : « Je la suis sans rien espérer, ° Comme son chien ou son esclave », sachant bien qu'elle appartient plus à d'autres qu'à lui.

Les grands actes de la vie inspirent son lyrisme. « Connaître » raconte l'aventure malheureuse de Prométhée, qui fut puni pour avoir voulu rivaliser avec les dieux. « Vivre » s'interroge sur le sens de la vie, et « Mourir » s'étonne que les croyants n'aspirent pas davantage à leur délivrance. Ces thèmes nettement romantiques se développent d'après la rhétorique lamartinienne, aux accents qui contrastent avec la simplicité des chansons populaires.

Le long poème qui termine le recueil, « la Croix du chemin », sujet qui devait être proposé au concours de la Société Saint-Jean-Baptiste quelques années plus tard (v. la Croix du chemin*), n'est pas un éloge de la coutume ancestrale de planter des croix aux carrefours, mais une réflexion sur la destinée humaine. Comme un promeneur égaré, l'homme cherche. Il croit trouver dans la fortune, dans la science, le chemin de sa destinée ; mais, heureusement, il rencontre une croix qui lui indique le vrai sens de la route.

Ce deuxième recueil ne répond pas aux attentes du premier. Léveillé croit avoir trouvé dans la chanson folklorique un moyen terme qui concilierait les exigences du régionalisme avec son besoin d'épanchement. Mais cette formule, bien que fertile en rythmes nouveaux, n'est pas vraiment adaptée au lyrisme qui lui tient à cœur. Les amours perdues, le sort du poète, la vieillesse prochaine sont des thèmes inépuisables et qui ne cessent de l'intriguer.

Maurice Lemire.

OEUVRES

LA CLAIRE FONTAINE. Poésies,

Montréal, Librairie Beauchemin limitée, [1913], 114 p.

ETUDES

Alphonse Beauregard, « la Claire Fontaine », le Canada, 15 février 1913, p. 1.

Jean Charbonneau, l'École littéraire de Montréal, p. 199-209.

Émile Chartier. « Étude. Lionel Léveillé dit Englebert Gallèze (1875-1955) », Lectures, novembre 1962, p. 59-60.

Claude-Henri Grignon, Ombres et Clameurs, p. 156-163.

Albert Laberge, Peintres et Écrivains d'hier et d'aujourd'hui, p. 211-214.

Edmond Léo [pseudonyme d'Armand Chossegros], « Causerie littéraire. La Claire Fontaine d'Englebert Gallèze », le Devoir, 29 mars 1913, p. 1. —

Léon Lorrain, « la Claire Fontaine par Englebert Gallèze », le Nationaliste, 16 février 1913, p. 6.

Madeleine [pseudonyme de madame Wilfrid-A. Huguenin], « Chronique », la Patrie, 10 février 1913, p. 4 [reproduit dans la Bonne Parole, mars 1913, p. 10].

Jeanne Paul-Crouzet, Poésie au Canada, p. 249-262.

Adjutor Rivard, « les Livres. Englebert Gallèze. La Claire Fontaine », Bulletin du parler français au Canada, avril 1913, p. 336-337.

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