Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
LE CANADA CHANTÉ

recueil de poésies d' Albert Ferland.

De 1908 à 1910, Albert Ferland fait paraître, sous le titre le Canada chanté, quatre, petits fascicules de poésies. Édités, chez Déom (les deux premiers), puis chez Granger, les opuscules sont magnifiquement illustrés par l'auteur, qui a pu exprimer dans ses remarquables dessins, dont certains sont en couleurs, toute une thématique des saisons dominée par la présence de l'arbre. Les dessins disent peut-être au niveau de l'inconscient ce que l'auteur pouvait plus difficilement exprimer en son temps. Pourtant, l'ensemble des textes et de leur illustration manifeste, chez cet écrivain de l'École littéraire de Montréal, un enracinement qui annonce déjà DesRochers, puis Miron.

Le livre premier, sous-titré les Horizons (1908), comprend neuf poèmes généralement datés, voire circonstanciés. Le plus ancien, écrit en 1895 et déjà paru dans les Soirées du Château de Ramezay* (« Patrie »), rappelle Crémazie et, comme les vers du poète exilé, le texte en fut repris par plus d'une voix : « Canada ! Canada ! terre immense et féconde, ° Nouvelle Gaule assise au nord du Nouveau Monde, ° [...] Généreuse nature, altières Laurentides,° Où l'érable sans fin déroule sa splendeur! » Le poème se termine sur un sixain d'amour adressé au Saint-Laurent, fleuve-matrice de la liberté des pères. Nous, avons déjà là toute la poésie de Ferland : un Canada articulé à la vallée laurentienne (ainsi dans le poème « la Terre canadienne »), un pays farouche dominé par un neuve et les Laurentides, où l'érable devient un symbole d'enracinement vigoureux. Le recueil révèle un grand amour des arbres : les « chers bouleaux » (« Arbres blancs »), les pins, les chênes, les pruches, les cèdres, les sapins, les hêtres, les saules, les mélèzes, les ormes, toute une flore debout dans la dominante du printemps. Le poème « Retour des corneilles » étonne par sa modernité, car ces oiseaux, loin de symboliser la mort, font « chanter la mémoire des vieilles ».

Albert Ferland n'apparaît vraiment comme un poète du terroir qu'à ceux qui lisent mal. Son appel au paysan est celui de la prise de possession d'une Terre sienne. Deux des thèmes que développera DesRochers sont déjà présents: l'appel du Nord (« Prière des bois du Nord ») et de la vie sauvage, puis cette conscience d'avoir un peu dépossédé les Indiens (« Oseraké »). Ferland est plutôt le chantre de la nature montréalaise. Il entend la plainte obscure qui s'élève de « Montréal, où, le soir, l'ombre du mont se porte. ° Où dorment les coteaux qu'un faubourg a masqués ». La métropole constitue d'ailleurs dans la poésie de Ferland une sorte de microcosme du Québec avec l'omniprésente montagne boisée qui domine ce lieu de peuplement urbain, que l'on devine ici accepté. Dans « Soir de juin à Longueuil », l'un des plus beaux poèmes du recueil, nous lisons : « Longueuil au chant menu des grenouilles, s'endort. ° [...] Les toits sont bruns. Déjà, vers l'ouest, se devine ° Une étroite lueur, au-delà des pignons. ° Et l'on songe qu'au loin, touchant les flots profond, ° Montréal dans la nuit montante s'illumine. »

Le Terroir, livre deuxième du Canada chanté (1909), marque un passage dans la vie du poète. Le beau poème « la Passante », dont le titre en rappelle un autre du même intitulé de Nelligan, manifeste une certaine souffrance de l'auteur qui reste désemparé comme un faiseur de rêves dans une société d'épiciers : « Poète, mon enfant, tu me chantes en vain. ° Je suis la Terre ingrate où rêva Crémazie. ° Célèbre si tu veux ma grave poésie, ° Mais pour toi, mon enfant, Je n'aurai pas de pain » (« la Patrie au Poète »). Déjà, la poésie de Ferland se rembrunit : l'allure de chanson du premier recueil prend plus le rythme de la complainte (« Berceuse Atœna ») et emprunte le chemin de la prière (« Prière d'un Huron »). L'idéologie messianique de l'époque, qui inspire le discours du passé plutôt que le pouvoir politique, se lit en filigrane. L'or devient « ce vil dieu qui sur l'homme domine » (« À ma patrie »). On sent le poète moins dynamique, ses arbres, le pin surtout, deviennent plus sombres et la couleur passe au pourpre de la souffrance et de la meurtrissure : « Les feux pourpres du soir tachent le ciel bruni. ° Un grand fleuve de sang, parallèle à la terre, ° Sinistre, semble fuir dans le gouffre infini » (« Soir pourpre »). C'est déjà Saint-Denys Garneau marchant à côté de ses pas.

Le recueil se termine d'ailleurs par une longue liste des principaux souscripteurs du Canada chanté, gens de l'élite traditionnelle, cléricale et politique. Le fascicule, présenté en hommage à monseigneur Paul Bruchési, archevêque de Montréal, contient dix poèmes datés et circonstanciés dont quatre sont dédicacés à des religieuses. Le poète a-t-il voilé son discours pour le conformer au goût de son auditoire ?

Aussi le poète trouvera-t-il refuge dans ce qui fait le cœur même de sa poésie, l'Âme des bois. C'est le titre du troisième opuscule du Canada chanté, paru également en 1909. Grâce toujours à la datation des poèmes, nous pouvons d'ailleurs constater que certains textes sont antérieurs à ceux du deuxième livre : c'est encore le poète qui souffre et qui attribue son mal à la ville : « Pour nous sont des déserts ces lieux d'hommes » (« Fierté »). La poésie lui sert de refuge contre une réalité qu'il n'accepte pas ou avec infiniment de réticence. Ainsi, six des dix poèmes du fascicule, qui ont comme lieu d'écriture le Mont Royal, manifestent l'ennui (« Ennui d'automne »), une mort reliée au passé (« les Arbres morts », texte dédié à sir Wilfrid Laurier !), une nostalgie de l'enfance (le très beau texte « les Ouaouarons »), voire la peur de vivre : « C'est la brune. L'Arbre est farouche ° Je n'écoute plus ses chansons. ° L'âme s'inquiète des sons ; ° L'effroi nocturne étreint la bouche » (« Soir d'octobre »). Le printemps du premier livre et son incantation à la vie sont devenus l'automne rouille : ce sont « les heures d'octobre où naufrage l'été... » (« l'Âme de l'automne »). C'est déjà Octobre chanté par la poésie québécoise de l'Hexagone, mais sans cette déclinaison au futur de toute cette poésie, car le poète s'écrie dans un poème dédicacé à Olivar Asselin : « Rayons, rayons, ne mourez pas ° Sur les penchants de ma patrie » (« Ennui d'automne »).

Le quatrième fascicule du Canada chanté, la Fête du Christ à Ville-Marie, n'ajoute rien à son entreprise sinon qu'il la colore du nationalisme catholique de son temps : « À jamais sois le Dieu de notre Laurentie, ° Bénis le Canada, règne où nous sommes nés ! » Cinq poèmes seulement où l'espace politique est devenu équivoque, où l'arbre disparaît presque pour faire place à une église énorme d'architecture ultramontaine. Le discours sur l'union de la langue et de la foi prend toute l'avant-scène.

Le Canada chanté marque bien une métamorphose par l'absurde presque et décrit bien le climat dans lequel toute une génération de poètes a dû s'étioler. Cette course à reculons, Ferland l'a faite en marquant pourtant les grands jalons d'une poésie d'avenir enraciné. S'il n'a pas la musicalité d'une poésie nelligannienne, c'est peut-être qu'il a essayé d'écouter son époque pour qui la forme n'avait guère d'importance: Cet art aboli par la morale donne quand même chez lui un bonheur d'expression (« la Passante », « Soir de juin à Longueuil »), une remarquable justesse de l'adjectif et cette habileté d'avoir quand même su se dire dans une poésie trop officielle.

André Gaulin.

OEUVRES

LE CANADA CHANTÉ,

Livre premier, les Horizons, Montréal, Déom frères, 1908, 32 p. ; livre deuxième, le Terroir, l'Auteur [et Déom frères], 1909, 29 p. ; livre troisième, l'Âme des bois, l'Auteur [et Granger frères], 1909, 32 p.; livre quatrième, la Fête du Christ à Ville-Marie, l'Auteur [et Granger frères limitée], 1910, 24 p.

ETUDES

[Anonyme], « Ce qu'on dit en France des œuvres littéraires de nos jeunes Canadiens », la Presse, 14 septembre 1912, p. 5, 10 ;

« Intéressante Causerie sur Albert Ferland. M. Maurice Hébert parle à l'Université d'Ottawa de l'auteur du Canada chanté, poète délicat », la Presse, 29 octobre 1930, p. 32.

Claude Bâcle [pseudonyme de Claude-Henri Grignon], « les Poètes à Saint-Sulpice », l'Avenir du Nord, 30 décembre l92l, p. 2, et 6 janvier 1922, p. 1-2.

Germain Beaulieu, « Critique littéraire. Le Canada chanté », le Nationaliste, 2 février 1908, p. 3 ;

Nos immortels, p. 103-112.

Alphonse Beauregard, « le Canada chanté. Le Terroir », le Terroir, septembre 1909, p. 329-332. —

Biblio [pseudonyme d'Ernest Bilodeau], « Deux mots sur Albert Ferland », la Patrie, 29 octobre 1930, p. 6.

Georges Boulanger, « Quelques chantres du terroir », le Terroir, juillet-septembre 1928, p. 40, IX-X.

Jean Charbonneau, Des influences françaises au Canada, t. I, p 97-107 ;

l'École littéraire de Montréal, p. 127-132.

Émile Chartier, « Étude. Albert Ferland (1872-1943) », Lectures, janvier 1963, p. 115-116.

Colette [pseudonyme d'Édouardine Lesage], « Vie au foyer. L'Âme des bois », la Presse, 13-novembre 1909, p. 6 ;

« Vie au foyer. Nos poètes », la Presse, 3 septembre 1910, p. 63.

Auguste Dorchain, « Revue des livres. Le mois poétique. Les poètes du Canada », les Annales politiques et littéraires (Paris), 26 juillet 1908, p. 75-77 [reproduit dans l'Action sociale, 15 août 1908, p. 4].

Louis-Joseph Doucet, « Chronique de la quinzaine. Les Horizons par M. Albert Ferland », le Passe-Temps, 7 mars 1908, p. 75.

Roger Duhamel, « Un chantre ému du pays canadien », le Devoir, 20 novembre 1943, p. 8.

Albertine Fermnd-Angers, « Albert Ferland, poète fier (1872-1943) », Qui ? Art. Musique. Littérature, juin 1952, p. 65-80.

Gérard-Marie (frère), «Albert Ferland. 1872-1943». Thèse de maîtrise ès arts, Ottawa, Université d'Ottawa, 1953, VII, 132 f.

Casimir Hébert, « Pour la patrie. Le mouvement des livres canadiens », le Semeur, décembre 1907, p. 119-120.

Maurice Hébert, « Albert Ferland, l'homme et l'œuvre », le Canada français, décembre 1930, p. 244-256, et janvier 1931, p. 328-344 [reproduit dans ...Et d'un livre à l'autre, p. 133-1771.

Jeanne Le Ber [Irène Branchaud], « Albert Ferland, l'homme et l'œuvre ». Thèse de doctorat ès lettres, Ottawa, Université d'Ottawa, 1965, XI, 373 f.;

ALC, t. II, p. 150-177.

Albert Laberge, Peintres et Écrivains d'hier et d'aujourd'hui, p. 205-209.

Ernest Lafortune, « le Canada chanté. Les Horizons », la Presse, 8 février 1908, p. 16.

Jules Léger, le Canada français et son expression littéraire, p. 172-173.

Edmond Léo [pseudonyme d'Armand Chosségros], « Causerie littéraire. Le Canada chanté, par Albert Ferland », le Devoir, 17 janvier 1911, p. 1.

Lionel Léveillé « l'Actualité. M. Albert Ferland », le Devoir, 12 novembre 1943, p. 1, 6.

Albert Lozeau, « À propos des rimes », le Nationaliste, 9 février 1908, p. 4.

Madeleine [pseudonyme de madame Wilfrid-A. Huguenin], « le Canada chanté. Les Horizons », la Patrie, 1er février 1908, p. 26 ;

« Poète, de chez nous. M.Albert Ferland », la Patrie, 21 mars 1908, p. 7 ;

« Chronique », la Patrie, 20 décembre 1909, p. 4 [l'Âme des bois].

Gérard Malchelosse, «Albert Ferland», le Pays laurentien, août 1916, p. 213-215.

Marie-Victorin [Conrad Kirouac], « Albert Ferland », le Devoir, 20 novembre 1943, p. 12 ;

« Albert Ferland, poète de la nature laurentienne », Bibliothèque des jeunes naturalistes », 1er janvier 1944, 4 p.

Jean Ménard, la Vie littéraire au Canada français, p. 146-150.

Gaëtane de Montreuil [pseudonyme de madame Charles Gill, née Georgina Bélanger], « le Regretté poète Albert Ferland », le Devoir, 13 novembre 1943, p. 2.

Adjutor Rivard, « les Livres. Albert Ferland. Le Canada chanté », Bulletin du parler français au Canada, octobre 1909, p. 74-77.

Camille Roy, « Notes littéraires. Le Canada chanté par M. Albert Ferland », le Passe-Temps, 20 février 1908, p. 51 [reproduit dans l'Action sociale, 22 décembre 1909, p. 4, et dans Érables en fleurs, p. 9-16].

Jane-M. Turnbull, Essential Traits of French-Canadian Poetry, p. 154-164.

Valdombre [pseudonyme de Claude-Henri Grignon], « Ceux d'hier. Le Captif Albert Ferland », le Nationaliste, 13 mars 1921, p. 2.

Plan du site | Droits d'auteur | Confidentialité | Déclaration de services aux citoyens | Accès à l'information
© Bibliothèque et Archives nationales du Québec