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LES BLESSURES

recueil de poésies de Jean CHARBONNEAU.

En 1912, Jean Charbonneau fait paraître, à Paris, chez Alphonse Lemerre, un ensemble de poèmes qu'il intitule les Blessures.

Ce recueil est divisé en douze parties de longueurs quasi égales si on excepte celle intitulée « les Blessures », qui est le double des autres. À part cet élément quantitatif, en soi relativement banal, on ne saurait justifier, par le texte lui-même le titre du recueil. Nous devons recourir à un élément non textuel et donner au contenu de la partie « les Blessures » (vingt poèmes, précédés d'un « sonnet liminaire » du même titre) un pouvoir unificateur capable de faire de l'ensemble des poèmes de ce recueil un tout relativement cohérent.

Quelle est la cause de ces blessures ? Charbonnéau nous apporte une réponse possible : le cœur est las de vivre (« les Silencieux »). Tout se passe comme si le poète (l'homme) était incapable d'affronter la réalité : le quotidien, l'histoire, les projets incarnés dans un présent hic et nunc. « Les Blessures » (première partie du recueil) nous apprennent l'existence d'un mal inconnu qui empêche de vivre. « Par un mal inconnu je suis persécuté », peut-on lire dans «le Corbeau ». Sitôt que le poète ouvre les yeux, il fait face à un monde en ruines. « [...] Mon cœur séculaire, ° [...] porte l'abandon fièrement dans sa nuit » (« les Ruines »). Qu'y a-t-il autour de ce cœur ? Le noir délaissement (« Mystère »), le vide (« Monotonie »), le vent de la défaite (« le Bonheur »). « La plus noire, la plus longue des agonies ° [...] C'est de sentir [s]on cœur vivant enseveli », dira le poète (« Tourment »). Voilà pour le présent. Le passé, au contraire, est rempli de rire, d'harmonie, de blancheur et d'ivresse. « C'est le passé tout entier qui m'inspire », affirme Charbonneau (« Obsession »). La tristesse vient du fait qu'on ne réussit pas à oublier. « Que regretterais-tu des jours les plus heureux, ° Sinon d'avoir vécu la vie inoublieuse ?»

De cet ensemble de textes, on peut facilement déduire que les blessures se ramènent toutes à la même : la nécessité de quitter le passé (quel passé et pourquoi ?) pour affronter le présent (quel présent et pourquoi ?). Comme si l'enfance devait toujours se poursuivre ou comme si le temps s'était arrêté quelque part en arrière et que le présent (a fortiori le futur) n'était que mort et dérision. Cette manière de voir rapproche beaucoup Charbonneau de Nelligan, à qui le poème « Vase de tristesse » est dédié et dont l'influence ou la parenté d'écriture et de thème est évidente en ces vers : « Par le chemin des rêves morts, ° Par le sentier plein de tristesse » ( « Convoi funèbre » ).

Si nous acceptons que les Blessures émanent toutes de cette rupture entre le passé et le présent (un passé idyllique et un présent inhabitable), chacune des autres parties du recueil vient amplifier et expliciter ce malaise, en le précisant, d'une part, et en essayant de le dépasser, d'autre part.

Ainsi, dans le « Printemps de la vie » (sept poèmes), voyons-nous le poète implorer vainement le printemps qui arrive d'instaurer une ère neuve. Il n'est pas possible, à celui qui a vu et connu, d'oublier que « Le premier d'entre [s]es chagrins, ° C'est, d'avoir vu pleurer les rosés» (« Premier Chagrin »). L'hiver, qui, hélas, fera dépérir les fleurs et « assombrira le rêve », n'est jamais loin du soleil printanier (« Printemps disparu »). « Les Saisons de l'amour » (dix poèmes) pour leur part seront brèves ou encore affectées par le malheur. De même pour les « Aurores fleuries » (huit poèmes) qui sont et ne peuvent être qu'éphémères, bénéfiques seulement à ceux qui acceptent la « douceur de se savoir dans l'indécis des choses », et qui vont « vers le rêve ou vers la profondeur » (« Solitude »). Quant à l'« Été de la vie » (quatorze poèmes), il est sans odeur réelle, sans chaleur propre, sans éclatement. Il n'est qu'un prétexte à se souvenir des « plaintives chansons qui parlent d'autrefois » (« Demi-clair de lune »), et le poète de s'interroger sur toute cette joie qui lui fait mal et l'oppresse (« Joie »). C'est que tout rappelle un passé heureux absolument en allé.

L' « Urne penchée » (dix poèmes) nous apprend que « Le poète, comme la fleur, ° Loin de la joie et du bonheur, ° Languit en sa prison profonde » (« Prison ») et qu' « [...] il est mieux, quoique rien ne demeure ° De préférer le rêve à la réalité » (« Une inconnue »). L'homme doit donc prendre ses distances vis-à-vis du présent trompeur, comme nous l'apprend « Bois de santal » (huit poèmes). Il doit devenir comme ces chênes « qui, voyant de loin se faner tant de rosés, ° Implacables devant le changement des choses, ° Les regardant mourir et n'en souffr[ent] jamais » (« les Chênes »). Il doit rêver : c'est encore la meilleure façon d'être sans trop souffrir, « Divine rêverie au bois de volupté » ( « Rêverie » ). Car trop tôt vient l'« Automne de la vie » (neuf poèmes), si bien qu'aucun printemps, ni aucun été ne sauraient exister. Autant se réfugier dans une « Tour d'ivoire » (sept poèmes) pour y construire un monde irréel mais conforme au rêve, un monde qui permette d'arracher le passé à la mort. Il faut surtout ne pas se livrer aux amours d'ici-bas ; le plus court instant donné à ces amours « Fait une plaie au cœur dont on ne guérit pas » (« Fierté »). Sans printemps, sans été, sans véritable automne, reste l' « Hiver de la vie » (neuf poèmes) d'où, sans même avoir vécu, mais coupable du seul désir d'avoir souhaité vivre, le poète prodigue parti vers ses « désirs indomptés » se félicite d'être enfin «revenu vers le rivage heureux ° Où vécurent en paix [s]es ancêtres, les vieux » (« Enfant prodigue »). L'hiver de cet homme qui n'a jamais vu le monde autrement qu'à travers une fenêtre (« Fleurs de neige ») expire finalement, son grand front tourné vers son absolu (« Illuminés »). C'est le seul espoir possible : aller « Vers la splendeur des cimes » (neuf poèmes) sans avoir vraiment cédé à la tentation d'habiter ce monde inhabitable parce que... aliéné : « Triste et seul, je reste dans l'ombre, ° Le cœur plein d'infinis regrets » (« irréductible Orgueil »), et finir dans «l'Or des crépuscules » (sept poèmes) en ayant surmonté la crainte de la mort. Car il ne faut pas croire que « la mort [soit] un noir châtiment », sans quoi « Il vaudrait mieux [...] n'être pas un homme » (« Lâcheté »).

Comme on peut le voir, le discours des Blessures est d'abord moral. Le poète constate l'inadéquation de l'être et de la vie. Inaptitude à la vie inscrite au cœur même du réel et qui oblige à fuir ou à rêver. Dénoncer ce réel, cette matière (« Matérialisme »), dénoncer les vains espoirs humains et enseigner la vraie sagesse, ignorée du vulgaire : telle semble être la trame la plus apparente du discours de Charbonneau. Mais ce discours et cette rhétorique, en eux-mêmes traditionnels et fidèles à l'époque, ne sont peut-être que façade à dépasser. Il faut atteindre le cœur du drame et effectuer une autre dénonciation, indirecte, mais non moins violente, celle d'un monde qui fait un absolu de l'enfance et du passé, et refuse l'épanouissement de la vie. La mort triomphe encore, qui tue le désir et prêche le néant.

Jean-Noël Pontbriand.

OEUVRES

LES BLESSURES,

Paris, Alphonse Lemerre, 1912, 228 p.

ETUDES

[Anonyme], « Poésies canadiennes éditées chez Lemerre [...] », le Nationaliste, 21 janvier 1912, p. 6 ;

« les Blessures. Un livre de Monsieur Jean Charbonneau, édité à Paris », le Pays, 2 mars 1912, p. 1 ;

« les Blessures », la Presse, 8 mars 1912, p. 14 ;

« Un livre attendu. Les Blessures », la Patrie, 6 juillet 1912, p. 11 ;

«la Tribune des artistes (...) », la Patrie, 28 septembre 1912, p. 2 ;

« Dans le monde des lettres. Notre enquête. Votre premier livre ? Réponse de M. Jean Charbonneau », la Revue moderne, juin 1935, p. 11.

Colette [pseudonyme d'Édouardine Lesage], «Des vers», la Presse, 13 avril 1912, p. 2.

Maurice D'Auteuil, « Chez M. Jean Charbonneau », la Revue des livres, mai 1935, p. 34-35.

DICK [pseudonyme], « Chronique. Un livre nouveau », la Presse, 17 août 1912, p. 6.

Rosaire Dion-Lévesque, « Chronique littéraire. Jean Charbonneau », l'Impartial (Nashua, New Hampshire), 12 janvier 1951, p. 2.

Roger Duhamel, « Deux poètes canadiens d'il y a un demi-siècle », la Pairie, 4 janvier 1953, p. 56.

F.-X. Le Noblet Duplessis, «Ce que l'on dit en France des œuvres littéraires de nos jeunes Canadiens », la Presse, 14 septembre 1912, p. 5, 10.

Fantasio [pseudonyme d'Éva Circé-Côté], « les Blessures par M. Jean Charbonneau », le Pays, 18 janvier 1913, p. 6.

Ph.-Emmanuel Glaser, «Petite Chronique des lettres», le Figaro, 10 septembre 1912, p. 3 [reproduit dans la Patrie, 24 septembre 1912, p. 7, et partiellement dans le Pays, 5 octobre 1912, p. 3]. —

Réginald Hamel, John Hare et Paul Wyczynski, Dictionnaire pratique des auteurs québécois, p. 126-128.

Marcel Henry [pseudonyme de Marcel Dugas], « Propos littéraires. M. Ernest [sic] Beauregard, M. Jean Charbonneau, M. Hector Beraier, la Revue française et M. Paul Morin», l'Action, 28 septembre 1912, p. 1, 4 [reproduit en partie dans la Justice (Ottawa), 4 octobre 1912, p. s].

Eugène Hollande, «Nos poètes en France», le Pays, 22 mars 1913, p. 9.

Albert Laberge, Peintres et Écrivains d'hier et d'aujourd'hui, p. 189-197. —

Francine Lacroix, « Bio-bibliographie de Jean Charbonneau », Montréal, École de bibliothécaires, Université de Montréal, 1943, 72 f.

Edmond Léo [pseudonyme d'Armand Chossegros], « les Blessures, par Jean Charbonneau », le Devoir, 24 août 1912, p. 1.

Léon Lorrain, «Causerie littéraire. Un recueil de poésies », le Nationaliste, 11 août 1912, p. I.

Madeleine [pseudonyme de madame Wilfrid-A. Huguenin], « les Blessures », la Patrie, 26 février 1912, p. 4 ;

« Chronique », la Patrie, 16 septembre 1912, p. 4.

Philalèthe [pseudonyme], « À propos des Blessures de Jean Charbonneau », la Vérité (Québec), 31 août 1912, p. 42. —

Pierre Ponce, « Bibliographie. Les Blessures de Jean Charbonneau », la Libre Parole (Québec), 24 août 1912, p. 1. –

Paul Wyczynski, ALC, t. IV, p. 89-92.

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