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BILLETS DU SOIR

d' Albert LOZEAU.

La triple série des Billets du soir groupe, en un choix peu rigoureux, des articles parus dans le Devoir (auquel Lozeau collabora d'août 1910 à septembre 1920) : méditations, réflexions, rêveries, pseudo-dialogues, commentaires, lettres, portraits, croquis, poèmes, et même un ou deux discours parodiques. Existe-t-il une unité d'optique, une parenté quelconque entre le chroniqueur et l'écrivain ? Notez d'abord, en feuilletant ces Billets douceâtres, que c'est à titre de poète que Lozeau prétend s'exprimer sur l'actualité (rarement) et sur la vie quotidienne. Il ne cherche pas à changer de peau, mais seulement de fauteuil ou de fenêtre : « Le Vers, un jour, dit à la Prose : ° Je suis un roi très généreux : ° Je souffre ta feuille à ma rosé ° Et mon parfum sert à tous deux. » Les thèmes de sa poésie se retrouvent dans les Billets : l'automne, les feuilles, les livres, l'harmonie du soir, la poussière des étoiles et du temps... « La vaine fumée des cheminées m'offre une image de moi-même, et je me complais en elle. » Du spectacle des cheminées d'usines l'auteur passe aux maisons, retrouve sa pipe. Il s'exile de lui-même, mais revient à soi presque aussitôt, comme si ces sorties étaient étroitement contrôlées. Pas d'aventure, pas de risque, pas même de paradoxe : une sagesse conventionnelle, bleue et grise, teintée d'un noir discret que conteste aussitôt l'émergence du blanc.

Les Billets de Lozeau ressemblent davantage aux Lettres* de « Fadette »(pseudonyme d'Henriette Dessaulles), à Autour de la maison* de « Michelle Le Normand » (pseudonyme de Marie-Antoinette Tardif), qu'aux Billets du matin de Jules Lemaitre ou à ceux (du soir également) de Jules Fournier. Lorsque Lozeau parle des livres, il s'agit des siens ou du livre en général, comme dans « Vers d'amour » : « Vous vivez aux pages du livre ; ° Le Livre vit quand l'homme est mort. » Jamais il ne commente ses lectures. Il est rare qu'il cite textuellement La Fontaine, Montesquieu, Moréas ou la comtesse de Noailles... ; il se contente de résumer un mot de Sully Prudhomme, de mentionner un titre d'Henri Estienne. Il dépose une feuille morte entre deux pages de Louis Mercier, son maître. Il rend hommage au dominicain Marc-Antonin Lamarche, orateur et critique. « Je lis parfois les Revues scientifiques ; il m'arrive de parcourir une chronique médicale sans en être trop incommodé », note-t-il dans un billet assez vif et amusant (« Ces savants ! »). Il note en riant, à propos de l'origine des espèces, que « le docteur Carrel a déclaré qu'à son avis, il est impossible que l'homme descende du singe ».

Le discours, assorti d'un dialogue, « Du français ! » (ou « Éloge du langage français »), faussement pathétique, ampoulé et idolâtrique, semble être une parodie involontaire de ses Lauriers et Feuilles d'érable*. Certains morceaux de bravoure sont surchargés : « l'Heure silencieuse », polychrome et vibrante, bavarde dans l'ouate. Le remplissage souligne parfois le vide et confirme la banalité. Lozeau ne sait pas parler des enfants, ni les faire parler. Il nous casse les pieds avec les poupées et les lettres de son affreuse petite cousine, mais il fait la leçon aux moineaux, caresse sa chatte, s'enchante des hirondelles avec bonheur. Des proverbes interviennent, çà et là, pour lancer ou relancer une discussion : la musique adoucit-elle les mœurs ? est-il pire eau que l'eau qui dort ? Des opinions émises par la bouche d'interlocuteurs imaginaires appartiennent à l'auteur : « II n'y a de véritable harmonie que celle qui provient de la nature elle-même. » « Un discours », qui se présentait comme une parodie des élections, se transforme en ode aux neiges d'antan et à la poudrerie. Ailleurs, Lozeau décrit minutieusement les arborisations du givre, où il voudrait que le vent lui dessine « une adorable jeune fille toute pâle ». Dans le long apologue, « Célibataire malgré lui », l'amoureux qui rime « de vagues élégies » à la blonde, des « alexandrins ardents » à la brune, des « vers charmants » à la châtaine, avait publié l'Âme solitaire*. L'humour est un peu appuyé.

Plusieurs « billets » ont pour sujet la situation sociale et matérielle du poète, (qui se compare à un forgeron), les problèmes de l'édition et de l'art. Il s'agit de vagues revendications, de plaintes timides plutôt que d'analyses. Les Billets véhiculent les idéologies de l'époque, à la fois catholiques et patriotiques, et une pointe d'antisémitisme du cru de l'auteur. Dans « Croquis juif », lourdement raciste au début, la morale rattrape la justice en conclusion. Il est intéressant de voir Lozeau; écologiste avant la lettre, s'attaquer à la suie et au bruit des klaxons, se porter à la défense du Mont Royal, des arbres, des oiseaux, des chevaux, des noms de rues en récusant l'anonymat new-yorkais des numéros. « Sortons de la ville, la beauté est ailleurs », conseille le paraplégique confiné à son balcon et à sa terrasse, et dont le « Carnet de voyage » contient ces notes : « Parc Lafontaine. Des tramways autour. La montagne est encore ce qu'il y a de mieux. Nous y reviendrons. » En attendant, il rêve à la mer devant ses poissons rouges. Ou il parle avec succès de sa chambre (« Parva domus » ) et de « Déménagements » très montréalais.

À court d'inspiration, Lozeau en est souvent réduit aux variations saisonnières de la température et du temps : « L'air est vraiment à la première communion... ». Lorsqu'il veut être drôle, il recourt aux plaisanteries d'usage sur la flemme des ronds-de-cuir et l'inconstance des femmes. Il raconte au moins deux bonnes histoires. « Anti-droguiste » contient la curieuse ordonnance d'un médecin (psychanalyste ?) qui ne croyait pas aux médicaments : « Prendre un petit couteau, trois fois par jour, entre les repas, dans un véhicule huileux non médicinal. » « Un tempérant » met en scène un consommateur qui se fait servir dix verres d'absinthe au cours d'une soirée, sans les boire: « C'est pour l'exemple : je suis de la tempérance », dit le client. « Dans la rue » est un bon instantané où deux cantonniers ( « Queue méquier ! » ) et une jument municipale qui les suit au « pas administratif » traversent la rue.

Lozeau, qui écrit : « Moi qui d'ordinaire n'ai pas pour un sou d'esprit d'observation... », manque aussi d'imagination. Ne signe-t-il pas « Un rêve », qui aboutit à telle plate conclusion : refusons tous les cadeaux des adultes, puisque nous ne savons pas « s'ils sont enveloppés d'hypocrisie ou de franchise ». Le parallèle entre l'eau (spirituelle) et le pain (odorant, charnel, purifié par l'hostie) n'a rien de bachelardien, pas plus que le symbole du drapeau tricolore qui flotte, « sans une brûlure à ses plis triomphants », « seul entre les clochetons latéraux » d'une église incendiée. Pourquoi l'auteur de l'Âme solitaire et du Miroir des jours* n'a-t-il pas tenté d'écrire un journal intime plutôt que ces Billets qui, décidément, sont « la partie la moins intéressante de son œuvre » (Marcel Dugas), et son moins honorable fleuron ?

Laurent Mailhot.

OEUVRES

BILLETS DU SOIR,

1re série, Montréal, Imprimerie du « Devoir», 1911, 125 p. ; 2e série, 1912, 128 p. : 3e série, 1918, 125 p. [Tous les billets de la première série parurent dans le Devoir, p. 1 :] « À la ligne », 23 août 1910. « Tombé des deux », 1er septembre 1910. « Par le style », 8 septembre 1910. « Dépit poétique », 15 septembre 1910. « Le Naturel », 24 septembre 1910. « Mauvaise Humeur », 1er octobre 1910. «Du français !», 6 octobre 1910. « Le Moineau », 15 octobre 1910. « Analogies », 20 octobre 1910. «L'Art souverain», 24 octobre 1910. «Dernières Feuilles», 27 octobre 1910. «Un discours», 3 novembre 1910. «L'Heure harmonieuse», 4 novembre 1910. « La Fumée », 11 novembre 1910. «Lignes inégales», 21 novembre 1910. « Ma chatte », 25 novembre 1910. « Le Vers », 30 novembre 1910. « Mon cheval », 6 décembre 1910. « Vers d'amour », 15 décembre 1910. « Derrière les vitres blanches », 19 décembre 1910. « L'Illusion », 22 décembre 1910. «Les Bons Pères», 10 janvier 1911. «Le Miroir», 13 janvier 1911. « Encore ma chatte », 2 février 1911. « La Passion », 6 février 1911. « Les Deux métiers », 10 février 1911. « Unique Amour », 14 février 1911. « L'Heure silencieuse », 18 février 1911. «Un travail dur », 23 février 1911. « Ces savants !», 25 février 1911. [Tous les billets de la 2e série, à l'exception de « Étude de < moines > », parurent d'abord dans le Devoir également :] « l'Eau », 21 mars 1911. « Le Téléphone », 23 mars 1911. « 1,2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 0», 6 avril 1911. «Le Printemps », 10 avril 1911. «Déménagements», 20 avril 1911. «L'Heure nonchalante», 24 avril 1911. «Enfin!», 28 avril 1911. «Le Buste », 4 mai 1911. « Pour lire à la Fête des arbres », 9 mai 1911. « Croquis juif », 17 mai 1911. « Le Mécontentement », 20 mai 1911. « Pauvres Bêtes », 26 mai 1911. « Guerre au bruit », 3 juin 1911. « Le Drapeau », 13 juin 1911. « Carnet de voyage », 16 juin 1911. « Les Convulsions », 20 juin 1911. « Tout passe », 23 juin 1911. « Poissons rouges », 27 juin 1911. « Au feu », 29 juin 1911. «Ma petite amie», 12 juillet 1911. «Lettre d'enfant», 18 juillet 1911. «Si...», 2 août 1911. « Anti-droguiste », 4 août 1911. « L'Homme nouveau », 22 août 1911. «La Nouveau-née», 30 août 1911. «Feuille volante», 2 septembre 1911. « Frère, il faut mourir », 12 septembre 1911. « Réflexions d'un ignorant », 2 octobre 1911. « Parva domus », 6 octobre 1911. « À mademoiselle Frimousse », 20 octobre 1911. « Le Parapluie », 2 novembre 1911. « Lettres de femmes », 14 novembre 1911. «Un tempérant», 20 novembre 1911. «Où est-elle?», 24 novembre 1911. «La Lettre», 30 novembre 1911. «Un rêve», 12 décembre 1911. «Mise au point», 19 décembre 1911. «Petites Chansons», 19 mars 1912. «Soyons contents», 11 avril 1912. «Le Tunnel», 15 avril 1912. [La plupart des billets de la 3e série parurent d'abord dans le Devoir également :] « Hôpital d'oiseaux », 1er juin 1912. «< La Toune > », 29 juillet 1912. « Deux amis », 8 août 1912. « Sous les pommiers », 15 août 1912. « Le Bain de Jeanne », 20 août 1912. « Bibittes », 22 août 1912. « À la gloire de l'automobile », 30 août 1912. « Un crime », 3 septembre 1912. « La Paix », 21 septembre 1912. «Septembre-octobre», 25 septembre 1912. « Inconcevable Étourderie », 3 octobre 1912. « Le Choix », 22 octobre 1912. « Le Vent d'automne », 25 octobre 1912. « < Test Case > », 8 janvier 1913. « Vive Contrariété », 16 janvier 1913. « Femmes et Chiens », 25 janvier 1913. « Les Vers d'amour », 11 février 1913. «Précoce Manie», 16 juin 1913. «Les Hirondelles», 9 août 1913 [sous le pseudonyme « Prosper »]. « Deux odeurs », 11 novembre 1914. « Complainte », 5 février 1916. «En marche», 1er mars 1916. «Cauchemar», 30 juin 1916. «Mon docteur», 6 juillet 1916. «Tintamarre dominical », 11 juillet 1916. « L'Entrevue », 15 janvier 1917. « Une figure», 22 janvier 1917. « L'Auteur », 21 février 1917. « Oreilles de cheval [de bois] », 28 février 1917. « À Renard », 12 janvier 1918. «Célibataire malgré lui», 7 août 1918. « Propos d'hirondelles », 13 août 1918. « La Vigne », 19 août 1918. « La Montagne », 27 août 1918. « Mon jardin », 31 août 1918. « À l'aventure », 9 septembre 1918. « Les Feuilles », 16 septembre 1918.

ETUDES

[Anonyme], « Billets du soir », le Devoir, 29 septembre 1911, p. 1.

A, B., «Critique littéraire. Billets du soir par Albert Lozeau», le Quartier latin, 9 janvier 1919, p. 4.

Adrien Douville, « Dernières Lectures », le Devoir, 23 décembre 1911, p. 6.

Pierre-J. Dupuy, « Sur un livre récent », la Revue nationale, janvier 1919, p. V-VI.

Fadette [pseudonyme de madame Romuald- Maurice Saint-Jacques, née Henriette Dessaulles], « Livre de M. Albert Lozeau », le Devoir, 28 novembre 1918, p. 5.

Jules Fournier, « Bibliographie. Billets du soir (deuxième série), par M. Albert Lozeau », l'Action, 26 octobre 1912, p. 1.

Alphonse DE GRANDPRÉ, « Journaux, Livres et Revues. Les Billets du soir de M. Albert Lozeau », l'Action française, février 1919, p. 83-88 [reproduit dans le Devoir, 1er mars 1919, p. 7].

Orner Héroux, «le Souvenir d'Albert Lozeau. La conférence de Mgr Roy », le Devoir, 21 novembre 1927, p. 1.

Edmond Léo [pseudonyme d'Armand Chossegros], « Causerie littéraire. Billets du soir par Albert Lozeau », le Devoir, 5 juin 1911, p. I ;

« Causerie littéraire : Billets du soir. Nouvelle série par Albert Lozeau », le Devoir, 21 septembre 1912, p. 1.

L[ionel] L[éveillé], « les Billets du soir d'Albert Lozeau », le Nationaliste, 4 juin 1911, p. I

Madeleine [pseudonyme de madame Wilfrid-A. Hucuenin], «Chronique», la Patrie, 3 juillet 1911, p. 4 ;

« Chronique. Billets du soir », la Patrie, 23 septembre 1912, p. 4 (reproduit dans le Devoir, 25 septembre 1912, p. 51.

Yves DE MARGERIE, Albert Lozeau, p. 5-14. 75-87.

Père Plexe [pseudonyme], «Billet [sic] du soir. Pour les écureuils», le Devoir, 29 novembre 1918, p. 1.

D[amase] P[OTVIN], «Bibliographie. Billets du soir», le Terroir, novembre 1918, p. 48 [reproduit dans le Devoir, 14 décembre 1918, p. 81.

Lucien Rainier [pseudonyme de Joseph-Marie Melançon], « Albert Lozeau », le Devoir, 18 janvier 1930, p. 25 [reproduit dans Claude Lavergne, Lucien Rainier, p. 77-82].

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