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AUX TEMPS HÉROÏQUES

recueil de poésies de l'abbé Arthur GUINDON.

Long recueil de deux cent quatre-vingt-six pages de textes historico-religieux, Aux temps héroïques parut en 1922. Ce qui surprend dans l'art de son auteur, le sulpicien Arthur Guindon, c'est la fulgurance de ses images, leur pouvoir d'évocation et une sorte de transgression du monde par l'absurde allant jusqu'à l'autodestruction, jusqu'à l'auto-immolation. Autant les causes nationalistes et religieuses servent-elles de prétextes rassurants au poète, autant son imaginaire débridé déroute-t-il : ce n'est pas tant le discours qu'il tient qui fascine ; c'est la lecture que le lecteur contemporain ne peut pas ne pas faire des traces qui témoignent de l'inconscient collectif. Guindon, en son temps, est condamné à une sorte de purgatoire où l'ignorance autant que l'interdit auquel il est soumis comme sulpicien le tient depuis toujours.

Les Temps héroïques qu'évoque Guindon sont évidemment ceux de la domination française ; ses héros sont naturellement les missionnaires, les explorateurs, voire les Amérindiens, pourvu qu'ils permettent de trouver, dans le fait d'être victimes, leur justification, leur condition même d'héroïsme. Brébeuf, Dollard ou Cadieux sont d'une âme symbolique et expriment le visage multiple de la peur et de la solitude où l'idéologie dominante de l'époque trouvait le plus souvent ses assises.

Le premier poème du recueil, inspiré de Forestiers et Voyageurs* de Joseph-Charles Taché, « le < Noyeux > du Récollet », met en scène un sauvage, précisément le barbare qui a noyé le père Viel. Et le « cruel < noyeux > » est là, « faisant sa pénitence », car « la victime a sauvé le bourreau de l'enfer ». Partout, l'on sent les influences de la plus grande culture humaniste imprégnée des mythes grecs, les images torturées d'un Dante, — ainsi ces narrations des martyrs chrétiens, — le tout réinterprété dans un contexte québécois servant de prétexte à de saisissants tableaux. On comprend alors que le discours historique ne soit qu'un discours superficiel : « la Tentation du père de Brébeuf » se voudrait une défense de la foi dont la justification est dans une attitude de victime. « Le Premier Jour de Montréal » commence par un parallèle entre la nature « vierge » et la « brutalité », le « gouffre » du « progrès » urbain étant assimilé au « délire ». Et quand Guindon s'attache de plus belle à narrer « l'Expédition de Dollard » en vingt chants et une élégie, il rend bien ce messianisme de l'époque qui voyait dans le sacrifice de la croix le modèle même à développer...

Ce mythe de Dollard, qui a suscité ses monuments, ses discours, ses batailles, est gênant jusque dans ses fondements : il est porteur de l'inconscient collectif. Le Canadien français des années 1920 saisit instinctivement que son ennemi a cessé, depuis belle lurette, d'être ces « sauvages » qui sont tout au plus la caricature de l'occupant anglais. Le décryptage du long poème de Guindon, — près de cent pages, — va dans ce sens. Dès la première ligne on s'apprête à immoler un Agnier pris à espionner et on le compare au gerfaut, un de ces oiseaux de proie, symbole de la puissance despotique et sanguinaire ; pour le mettre à mort, on l'a « baptisé », c'est-à-dire désinvesti de ses pouvoirs maléfiques, rendu à l'innocence de l'offrande, et c'est comme une confession qui pousse « le sauvage » à dire au Blanc : « L'Iroquois veut ton sang et jure de le boire ° Dans le crâne vidé de cette robe-noire ». Foi et Patrie sont, on ne peut plus, des symboles interchangeables : aussi Guindon s'embarrasse-t-il peu de la réalité amérindienne : ces « sauvages » sont peints comme des démons ; leur conseil de guerre tient de grandes cérémonies païennes qui ne sont que des « simulacres » de cérémonies : « À coups de hache, à coups de masse, à coups d'épieu, ° On triomphe des Blancs, on en fait des massacres ». Pourtant ce texte a la force, l'intensité, la fascination que peut exercer la peinture d'un Jérôme Bosch dans son attrait morbide. La gêne frôle l'indécence dans son portrait de « l'Iroquois » (sous-titre du chant III) : Guindon le décrit « Comme les bêtes, nu ; comme un dieu, sans histoire » ; aussitôt qu'il l'a fait dieu, il n'est pas de plus grand plaisir que de se l'offrir « palpitant sur l'arbre de torture ». Rien ne nous est épargné de cette longue tradition descriptive, qui date des Relations* des jésuites, où la victime dépasse en horreur les bourreaux eux-mêmes ; ce sadomasochisme va jusqu'à l'autodestruction. Dollard doit avoir au moins un courage égal et des vertus qui en font un symbole : Guindon n'y manque pas, Dollard « épouse le courage » et « une ardente foi consacre cet hymen ». Le pénible discours idéologique n'a d'égal que la finesse, l'équilibre, l'intensité de cet art, de ce style, de cette écriture qui fascine. Guindon devient un génie estropié...

En de rares moments seulement, il se laisse prendre par le merveilleux, ses images deviennent surréalistes, dégagées de tout le malsain de son vécu aliénant. Il témoigne de son temps tout en y échappant par le surréalisme de son écriture.

Les quatorze dessins d' Aux temps héroïques sont certes inégaux, mais, chaque fois que Guindon décante de l'anecdote Historique la charge du contenu, la force d'évocation est décuplée. Le dessin de Lambert Closse est un délice de naïveté, alors que le poème le fait plutôt victime d'un idéal. Cette distance, chez l'auteur, vaut également parfois pour les textes : par exemple, la description de l'arrivée de Dollard au Long-Sault, juste à la barre du jour, nous donne droit à une fastueuse interprétation « anthropomorphique » d'une nature tout droit sortie de l'Olympe... Mais quand Guindon se laisse absorber par l'anecdote historique, par Frontenac, par les jésuites et par des incidences édifiantes, il est conforme à ses sources et le narratif éclipse l'imaginaire. Ainsi, la longue et ennuyante complainte de Cadieux laisse à peine percevoir quelques lueurs étranges.

Gaétan Dostie.

OEUVRES

AUX TEMPS HÉROÏQUES,

Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1922, 286 p.

ETUDES

Félix CHARBONNIER, « Un historien poète. Arthur Guindon, prêtre de S. Sulpice », l'Action française, septembre 1923, p. 156-167.

Camille Roy, « Courrier de littérature canadienne. La poésie qui se fait », le Canada français, octobre 1922, p. 133-143 [v. p. 134-137].

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