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LA VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE MARIE DE L'INCARNATION

de dom Claude MARTIN.

Marie Guyart, dite de l'Incarnation, naît à Tours le 28 octobre 1599, de Florent Guyart, maître boulanger, et de Jeanne Michelet. En 1617, ses parents la donnent en mariage à Claude Martin, maître ouvrier en soie. En 1619, elle devient veuve avec la charge d'un jeune fils âgé de six mois. Employée chez son beau-frère, elle ne tarde pas à manifester son talent pour les affaires. En 1631, elle entre au monastère des ursulines de Tours. Le 4 mai 1639, elle part pour la Nouvelle-France en vue de fonder un pensionnat pour jeunes filles indiennes et françaises. Elle arrive à Québec le 1er août 1639. Pendant plus de trente ans, elle participe aux affaires de la colonie et de la jeune Église du Canada, entretient avec la mère patrie une vaste correspondance, rédige des dictionnaires et un catéchisme dans les principales langues indiennes du pays, et devient la conseillère non seulement des Indiens mais aussi de nombreux notables de la colonie. Elle meurt à Québec le 30 avril 1672.

MARIE DE L'INCARNATION n'est pas un auteur au sens strict : elle a beaucoup écrit, mais pas en vue de la publication. Nous n'avons d'elle que des écrits de circonstance : des relations de son expérience spirituelle, des lettres, des notes de retraite, un commentaire sur le « Cantique des Cantiques ». Grâce à son fils, Claude Martin, devenu bénédictin de la congrégation de Saint Maur, une partie importante de ses écrits a été conservée. Il a publié successivement la Vie (1677), les Lettres (1681), les Retraites (1682) et l'École Sainte (1684).

Ces textes ont été réédités entre 1929 et 1939 par dom Albert Jamet, moine de Solesmes, sous le titre Marie de l'Incarnation [...]. Écrits spirituels et historiques. Dom Guy Oury, également de Solesmes, a complété le travail entrepris par dom Jamet en publiant la Correspondance (1971) et une biographie critique (1973).

Le premier tome des Écrits spirituels et historiques contient la première « Relation », les « Lettres de conscience », les « Exclamations et Élévations » et l' « Entretien spirituel sur l'épouse des Cantiques ». Le deuxième tome comprend les « Relations d'oraison », la « Relation » de 1654 et le « Supplément ».

Les deux « Relations » (1633 et 1654) sont la source première pour la connaissance de la vie intérieure de Marie de l'Incarnation. Celle de 1633 fut rédigée à la demande du père de la Haye, jésuite : « Il m'obligea de lui écrire la conduite de Dieu sur moi dès mon enfance, et enfin tout ce qui s'était passé dans le cours des grâces qu'il avait plu à la divine Majesté me faire. » Marie vivait alors au monastère des ursulines de Tours et avait consulté le religieux au sujet des souffrances intérieures qui l'affligeaient. Elle avoue son intention d'écrire également « tous [les] péchés et imperfections de toute [sa] vie en ce [qu'elle] pourrai[t] [se] souvenir, à ce que, par ce moyen, il jugeât mieux de [sa] disposition ». Le père de la Haye détruisit la partie de l'écrit concernant les péchés, conserva l'autre et la remit aux ursulines de Saint-Denis-en-France, quelques années avant sa mort en 1652. Celles-ci la firent parvenir à Claude Martin au moment où il préparait la Vie de sa mère. Ce dernier choisit un bon nombre de passages qu'il utilisa dans sa rédaction.

La « Relation » de 1633 décrit les étapes de l'ascension mystique de l'ursuline durant les trente-trois premières années de sa vie. Marie n'a pas encore la vue d'ensemble de l'action de l'Esprit en elle qui caractérisera la « Relation » de 1654, mais elle raconte avec beaucoup de détails et de finesse psychologique des faits encore récents. Elle y parle de son grand désir d'union avec le Verbe incarné, de sa soif de pureté intérieure, de son application à Dieu au milieu de grands travaux, et de diverses grâces reçues. La proximité par rapport aux événements décrits confère à la « Relation » de 1633 une exactitude particulière.

La « Relation » de 1654 est sans aucun doute l'oeuvre capitale de Marie de l'Incarnation et mérite de figurer au rang des écrits les plus importants de la littérature mystique chrétienne.

À la demande répétée de son fils et sur l'ordre de son directeur, le père Lalemant, Marie rédigea cette « Relation » au cours des années 1653-1654. En mai 1653, lors des exercices spirituels, Dieu lui fit voir l'unité de son action dans sa vie. Elle écrivit aussitôt un plan ou un « Index » qui lui servit de point de référence pour la rédaction. Le manuscrit, comprenant deux cents pages, fut composé au milieu de distractions sans nombre et apporté en France par le père Martin de Lyonnes à l'automne de 1654. Deux ans plus tard, Marie composa un complément à la « Relation », en réponse aux questions de son fils. Celui-ci en a édité une vingtaine de fragments qu'il intitula « Supplément ».

Dans la « Relation » de 1654, Marie décrit en toute simplicité l'action merveilleuse de Dieu en elle, depuis les premiers appels du Seigneur jus qu'à son état actuel. « Dans le dessein donc que j'ai commencé pour vous, écrit-elle à son fils, je parle de toutes mes aventures, c'est-à-dire, non seulement de ce qui s'est passé dans l'intérieur, mais encore de l'histoire extérieure, savoir des états où j'ai passé dans le siècle et dans la Religion, des Providences et conduites de Dieu sur moi, de mes actions, de mes emplois, comme je vous ai élevé, et généralement je fais un sommaire par lequel vous me pourrez entièrement connaître, car je parle des choses simplement et comme elles sont. »

Ce qui fait la richesse de ce document c'est le témoignage vivant d'une personne qui a vécu sous l'emprise de Dieu. Marie n'enseigne pas, elle raconte en témoin ce qu'elle a elle-même expérimenté. Elle parle avec simplicité, sans artifice ; elle décrit de façon directe, elle analyse avec clarté et avec une finesse psychologique rare l'action de l'Esprit dans ses facultés humaines. En cela elle est bien de son temps et de sa race, « française de tête et de coeur ».

Dès l'âge de sept ans, elle avait reconnu Jésus dans un songe et lui avait dit son désir d'être à lui. À vingt ans, elle entre dans la voie mystique par l'expérience du Sang du Christ qui la sauve. Trois manifestations trinitaires, en 1625, 1627 et 1631 constituent des points forts de son expérience. Au cours de la deuxième, elle expérimente la grâce très rare du mariage spirituel. Vers les années 1634-1635, elle reçoit l'esprit apostolique, qui l'oriente vers les missions et en fera en 1639 la première femme missionnaire des temps modernes.

L'ascension mystique de Marie de l'Incarnation se concentre autour des années 1620-1631 et comporte relativement peu de phénomènes extraordinaires. Après cette période, elle entre dans un état de stabilité intérieure où elle connaît peu de visions ou d'expériences extraordinaires.

Même si la « Relation » a été écrite à la hâte sans avoir été relue, elle révèle des talents de grand écrivain. La langue, qui demeure celle de la première moitié du XVIIe siècle, est parfois embarrassée, mais le style est clair et direct. Marie raconte admirablement et décrit la réalité concrète de la vie mystique avec assurance, discrétion et sobriété. Cette femme qui s'analyse avec autant de lucidité que de finesse, mesure l'impossible défi d'exprimer adéquatement avec des mots humains son expérience intérieure.

Dom Jamet estime à 12 000 ou 13 000 le nombre de lettres écrites par Marie de l'Incarnation. Il ne reste aujourd'hui que deux cent soixante-dix-huit lettres ou fragments de lettres.

Dès la mort de sa mère en 1672, dom Claude Martin se mit à colliger tous les documents utiles à la biographie et à l'édition des écrits. Dans la Vie, parue en 1677. il invita tous les correspondants de sa mère à lui céder leurs lettres. Dès 1681 il les publia en les groupant sous deux titres : « Lettres historiques » et « Lettres spirituelles ». Comme pour les écrits cités dans la Vie, il se permit de nombreux remaniements tout en respectant le fond de la pensée. Cette édition de 1681 demeure la source de toutes les éditions subséquentes. Malheureusement Claude Martin n'a pas conservé tous les originaux, qu'il a distribués à des amis. Avec la Révolution française, la plupart de ces lettres ont été détruites ou ont disparu.

En 1876, le chanoine Richaudeau, aumônier des ursulines de Blois, publia une nouvelle édition de la correspondance, afin de la rendre accessible à un plus grand public. Il y ajouta huit lettres encore inédites, rajeunit l'orthographe et adopta, pour la présentation des lettres, l'ordre chronologique.

Dom Albert Jamet a consacré les tomes III et IV des Écrits spirituels et historiques à la correspondance. Cette nouvelle édition, de lecture facile et pourvue d'une annotation précieuse, est demeurée inachevée et se termine avec les lettres de 1652.

La Correspondance publiée en 1971 par dom Guy Oury reprend l'ensemble des lettres de l'ursuline missionnaire. Dom Oury a mené avec précision l'étude des quelques originaux, des copies et des textes remaniés. Il a ajouté d'autres documents utiles à la connaissance de Marie de l'Incarnation.

La plupart des lettres qui nous restent ont été rédigées à Québec, en des conditions particulièrement difficiles : les soirs d'été, à la chandelle après des journées de travail bien remplies. Il fallait répondre au courrier avant le départ des vaisseaux pour la France, en automne. Marie écrit à la hâte des centaines de lettres sans s'accorder le luxe de se relire.

Dans de telles circonstances il faut s'attendre à des gaucheries de style, à des incohérences, à des répétions inévitables. Mais, par ailleurs, Marie s'exprime avec aisance et clarté : « Marie de l'Incarnation écrivait facilement, s'exprimait au courant de la plume avec une aisance parfaite. Un vocabulaire peu étendu, sans doute, avec des répétitions de mots à quelques lignes de distance, mais une manière précise et suggestive de faire connaître sa pensée. Même lorsque la rédaction a été interrompue, la phrase repart après quelque hésitation. »

Les correspondants de Marie de l'Incarnation sont nombreux et variés. Elle écrit aux bienfaiteurs de France, aux supérieures des communautés d'ursulines et d'autres ordres, à ses amis personnels, à sa famille, à sa nièce Marie Buisson et surtout à son fils Claude. Cet échange de lettres avec son fils est sans doute la plus riche correspondance entre mère et fils de toute l'histoire de la spiritualité. Marie a écrit souvent à monsieur de Bernières, à Caen, de longues lettres traitant de problèmes spirituels ; malheureusement ces documents ne sont pas parvenus jusqu'à nous.

Les lettres de la missionnaire sont un véritable journal des premières années de la colonie. Par leur date de publication (1681), elles sont la première correspondance sur la Nouvelle-France. Marie y aborde tous les sujets : la géographie, le climat, la vie des Indiens, le progrès de l'évangélisation, les événements, les problèmes, la francisation, les guerres, le commerce, etc. En femme pratique, elle porte un regard juste et détaché sur les réalités de la jeune colonie. On trouve cependant dans ses lettres peu de faits qui ne sont pas connus par ailleurs, surtout par les Relations* des jésuites dont elle a pu se servir à maintes reprises.

La Correspondance est l'unique source pour connaître la vie spirituelle de Marie après 1654. Elle y ouvre son coeur avec confiance et révèle les secrets de sa vie intime avec Dieu. On y voit son union profonde avec le Verbe incarné s'épanouir dans le don concret de sa vie pour la jeune Église du Canada. Les lettres des dernières années nous permettent de deviner à quelle intimité Dieu a conduit sa servante. Certaines lettres sont de véritables petits traités sur un point de la vie spirituelle. Marie a le don d'exprimer avec clarté et de façon attirante ce qu'elle a ellemême vécu dans sa relation à Dieu.

Les éditions récentes des écrits de Marie de l'Incarnation ont relancé les études à son sujet et ont ouvert à un public plus vaste cet héritage. Ses écrits révèlent la femme d'action, réaliste et équilibrée, mêlée intimement à l'histoire de la Nouvelle-France naissante. Ils lèvent le voile aussi sur sa vie d'intimité intense avec Dieu. Témoin vivant de l'action merveilleuse de Dieu en elle, Marie de l'Incarnation mérite de figurer au rang des grands mystiques chrétiens. Elle demeure vivante et rayonnante au-delà des siècles, et ses écrits lui permettent de livrer à notre temps son message d'optimisme et de paix.

Robert MICHEL.

OEUVRES

LA VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE MARIE DE L'INCARNATION, première supérieure des ursulines de la Nouvelle France,

À Paris, Chez Loüis Billaine, 1677, [34], 757 p. Lettres de la vénérable mère Marie de l'Incarnation, première supérieure des ursulines de la Nouvelle France, divisées en deux parties, À Paris, Chez Loüis Billaine, 1681, 675 p. ; Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyart), première supérieure du monastère des ursulines de Québec, nouvelle édition augmentée de huit lettres inédites et annotée par l'abbé [P.-F.] Richaudeau, Paris et Leipzig, Vve H. Castertnan, 1876, 2 vol. : t. I : XIX, 557 p. ; t. II : 560 p. Marie de l'Incarnation, Ursuline de Tours : fondatrice des Ursulines de la Nouvelle-France. Écrits spirituels et historiques, publiés par dom Claude Martin, réédités par dom Albert Jamet [...], À Paris, Chez Desclée de Brouwer & cie [et] À Québec, à « l'Action sociale » lim., 4 vol. : t. I : 1929, 424 p. ; t. II : 1930, 512 p.; t. III : 1935, 417 p. ; t. IV : 1939, 422 p. [inachevé]. Marie de l'Incarnation, ursuline (1599-1672). Correspondance, nouvelle édition, par dom Guy Oury, Solesmes, Abbaye Saint-Pierre, 1971, LXV, 1071 p.

ETUDES

Marie-Emmanuelle CHABOT, « Guyart, Marie, dite de l'Incarnation », DBC, I, p. 361-368.

Guy-Marie OURY, Marie de l'Incarnation (1599-1672), Québec, les Presses de l'université Laval, [et] Solesmes, Abbaye Saint-Pierre, 1973, 2 vol., IX, 607 p. [pagination continue].

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