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LA VIE DE LA MÈRE CATHERINE DE SAINT-AUGUSTIN

du père Paul RAGUENEAU.

Paul Ragueneau naît à Paris le 18 mars 1608. Membre de la compagnie de Jésus, il consacre vingt-six années de sa vie à la Nouvelle-France comme missionnaire, supérieur de la mission huronne (1645-1650) et supérieur des jésuites de la Nouvelle-France (1650-1653). En 1662, il regagne la France où il devient, à Paris, procureur des missions canadiennes. Nous lui devons les Relations des Hurons de 1646, 1647, 1648 et 1649. De 1650 à 1662, il est le directeur de conscience de Catherine de Saint-Augustin et, après 1662, il continue de correspondre avec elle. Il meurt à Paris le 3 septembre 1680.

LA VIE DE LA MÈRE CATHERINE DE SAINT-AUGUSTIN est fondée presque entièrement sur les lettres et le journal de cette religieuse, et sur le témoignage des contemporains. En 1671, à la demande de monseigneur de Laval, le père Paul Ragueneau se décida à rendre public cet ouvrage destiné aux seules missions de l'Institut des religieuses hospitalières de Dieppe. Il le dédia à la duchesse d'Aiguillon, fondatrice de l'Hôtel-Dieu de Québec. Le livre a un but d'édification, mais également de propagande en faveur des jésuites, dont le rôle est mis en relief : ce sont eux qui instruisent Catherine dans sa petite enfance et la guident constamment dans sa vie spirituelle.

L'écrivain jésuite pressentait les controverses qu'il soulèverait. Dans un avis au lecteur, il établit la crédibilité de son récit. D'abord, la sainteté de Catherine est fondée sur l'héroïcité de ses vertus et non sur les événements extraordinaires dont elle a été l'objet. Cependant, l'hagiographe consacre la plus grande partie de son livre à décrire ces faits extraordinaires. D'ailleurs, ces faveurs surnaturelles accordées à Catherine ne sont pas des cas uniques chez les saints, et le père Ragueneau cite des exemples aussi convaincants que celui de cet enfant de trois ans qui aurait subi le martyre et le crucifiement avec un courage chrétien. Enfin, l'auteur certifie que sa protégée donnait en toute occasion des preuves d'un solide bon sens, et qu'elle se méfiait des visions et autres phénomènes mystiques.

Cette biographie se présente selon un ordre thématique plutôt que chronologique. L'auteur fait abstraction le plus souvent du contexte historique et se contente de décrire les étapes de l'évolution spirituelle de la religieuse.

Dès l'enfance, Catherine choisit la souffrance comme le moyen le plus efficace de plaire à Dieu. Entrée au couvent à l'âge de douze ans, elle demande à venir au Canada, lieu propice pour souffrir. L'auteur aborde les thèmes de « sa vie éprouvée par les tentations et victorieuse par sa fidélité », « sa vie obsédée par les démons et possédée par Dieu », « sa vie souffrante pour les pécheurs et les âmes du purgatoire ». Un tel programme n'offre rien d'alléchant. Catherine écrit elle-même qu'à certains moments elle se sentait quasi désespérée et au bord du suicide. Mais toutes ces peines, elle les supportait librement : « Je me suis offerte à Dieu pour lui servir de victime toutes les fois qu'il lui plaira. » De multiples tentations l'assaillent : impureté, infidélité à sa vocation, impiété, cette dernière étant la plus pénible. Avec le secours de la grâce, elle sort de l'épreuve, purifiée et fortifiée. Dieu lui offre alors une souffrance plus grande qu'elle accepte : être obsédée et même possédée par les démons. Ces esprits impurs, captifs en son corps, épuiseront sur elle leur méchanceté, mais ils ne pourront nuire à d'autres humains. Accablée de tortures physiques et morales, la vaillante religieuse s'offre constamment à souffrir pour la conversion des pécheurs et le salut des âmes du purgatoire. Lors du tremblement de terre de 1663, elle détourne sur elle la colère divine. À certains moments le Ciel lui accorde des consolations. Elle contemple la gloire de Dieu et la place qui lui est réservée au paradis, la Vierge lui permet d'embrasser l'Enfant Jésus... Pour ces phénomènes extraordinaires, Catherine préfère s'en remettre aveuglément au jugement de ses confesseurs : les pères Paul Ragueneau et Pierre Chastellain. Dieu lui désigne d'autres guides comme le père Brébeuf et saint Ignace de Loyola. Par humilité et pour préserver le calme dans la communauté, Catherine ne parle à personne de la visite de ses « hôtes », nom sous lequel elle désigne les démons. À son entourage, elle apparaît une religieuse modèle qui, en dépit d'une santé chancelante, s'adonne à la vertu avec facilité. Après sa mort, se multiplient les témoignages de sa sainteté et des miracles sont attribués à son intercession, mais c'est le livre du père Ragueneau qui découvre les secrets de sa vie intérieure.

Publié trois ans après la mort de soeur Catherine, avec la bénédiction de monseigneur de Laval qui y voyait une confirmation du bien-fondé de sa politique, cette biographie connut le succès dans les milieux dévots. L'annaliste de l'Hôtel-Dieu de Québec lui attribue d'heureux effets, comme des conversions, une ferveur accrue dans plusieurs communautés, l'acceptation des souffrances chez les affligés. Le livre déplut cependant aux jansénistes de Port-Royal, qui projetèrent de le faire condamner par la Sorbonne. Ces messieurs s'en prenaient à l'épisode d'une pécheresse morte sans le secours des sacrements et qui avait obtenu miséricorde. Toujours selon l'annaliste de l'Hôtel-Dieu, la mère Saint-Augustin aurait fait savoir au père Ragueneau qu'elle était satisfaite de son récit. L'ouvrage du missionnaire jésuite devait être bientôt contesté par un historien récollet. Le père Chrestien Le Clercq ne cache pas, en effet, son scepticisme à l'endroit de certaines visions de Catherine : par exemple ces quatre diables qui secouent les quatre coins de la ville de Québec, ces démons cachés dans une dent de la religieuse... Selon lui, Ragueneau aurait voulu faire canoniser une personne d'une piété commune en produisant des apparitions, des ravissements et des extases. Un autre historien, jésuite celui-là, se porte à la défense de son confrère : le père Charlevoix. Convaincu de la véracité des faits rapportés par Ragueneau, il lui reproche cependant d'avoir dévoilé certains mystères ayant trait à la conduite de Dieu à l'égard des âmes. Il est parfois dangereux, à son avis, de faire part au public de ces communications intimes, car elles ne seront pas comprises et risquent de devenir des pierres de scandale.

Dépassant le cadre des querelles entre jésuites et récollets, le livre de Ragueneau fut critiqué par des historiens canadiens. Garneau n'y voit qu'une pure chimère, l'effet d'une imagination détraquée par le tremblement de terre de 1663. L'abbé Casgrain et le chanoine Groulx émettent des jugements plus nuancés. Tous deux croient au mysticisme et à la sainteté de Catherine, mais ils déplorent que l'ouvrage en question soit aussi peu attrayant, écrit dans un style diffus et prolixe. Groulx regrette surtout que la sainte religieuse soit présentée de façon désincarnée et presque déshumanisée, le quotidien et l'humain étant cachés comme une impudeur. Le lecteur du XXe siècle y trouvera un cas de psychanalyse plutôt qu'un motif d'édification.

Malgré quelques exagérations et extravagances, les idées du père Ragueneau sont conformes à l'orthodoxie catholique, qui admet les cas d'extase et de possession diabolique. Au point de vue strictement littéraire, l'auteur écrivait sûrement dans le goût de son époque, qui est celle des religieuses de Loudun. Au Canada même, il n'est pas le seul à avoir parlé d'apparitions du démon. Soeur Marie Morin rapporte une expérience semblable dans les Annales de l'Hôtel-Dieu de Montréal* tandis que l'Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec* attache de l'importance aux visions de madame d'Ailleboust. Au Canada comme dans la France moderne, le diable devait être un personnage important dans la littérature populaire, et cela jusqu'au XXe siècle.

Marie-Aimée CLICHE.

OEUVRES

LA VIE DE MÈRE CATHERINE DE SAINT-AUGUSTIN, Religieuse Hospitalière de la Miséricorde de Québec en la Nouvelle-France,

À Paris, Chez Florentin Lambert, 1671, 385 p. ; [Québec, Imprimerie de l'Action sociale limitée, 1923], 227 p.

ETUDES

Henri-Raymond CASGRAIN, Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, p. 289-290.

Marie-Emmanuelle CHABOT, « Simon de Longpré, Marie-Catherine de, dite de Saint-Augustin », DBC, I, p. 622-625.

Lionel GROULX, Une petite canadienne devant l'histoire (Mère Catherine de Saint-Augustin), Québec, Université Laval, 1953, 23 p.

L. HUDON, Vie de la mère Marie-Catherine de Saint-Augustin, Paris, Éditions Spes, 1925, 270 p.

Léon POULIOT, « Ragueneau, Paul », DBC, I, p. 574-576.

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