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PREMIER ÉTABLISSEMENT DE LA FOI DANS LA NOUVELLE-FRANCE

essai du père Chrestien LE CLERCQ.

Missionnaire et historiographe, le père Chrestien Le Clercq naît vraisemblablement à Bapaume (Pas-de-Calais) en 1641. En 1668, il entre chez les récollets, à Saint-Antoine-de-Padoue, et est par la suite nommé aux missions du Canada (15 mars 1675). Il arrive à Québec en août 1675 ; des octobre il est en Gaspésie auprès des Micmacs. Tantôt chez les Indiens, tantôt à Québec pour y refaire ses forces, le père Le Clercq passe huit ans en pays de mission. Après avoir béni l'église de Percé à l'été de 1686, il rentre en France. En 1700, il est gardien des récollets d'Artois. On ignore la date de son décès.

PARMI les témoignages concernant l'histoire de la Nouvelle-France au XVIIe siècle et plus particulièrement l'histoire religieuse, l'un des plus remarquables est l'ouvrage du récollet Chrestien Le Clercq.

Des vingt-six chapitres de son oeuvre, les deux tiers sont consacrés pour l'essentiel à une histoire religieuse de la colonie française sur le continent américain (Acadie, vallée du Saint-Laurent, vallée du Mississippi), six autres racontent l'exploration de l'Amérique du Nord par les Français et mettent en relief le rôle de Robert Cavelier de La Salle. Quant aux démêlés avec les Anglais et les Amérindiens, s'ils n'occupent que trois chapitres, ils apparaissent souvent en filigrane dans le texte de Le Clercq.

Avant tout, le Premier Établissement de la Foy est une histoire des missions, ou plutôt de l'insuccès relatif de ces missions. L'auteur ne s'en cache nullement et, dans sa préface, il en prévient le lecteur : « Pour ne pas sortir du sujet, je ne dois toucher la situation, le sol, le commerce, les moeurs, les lois et les coutumes de tous ces pays autant qu'il est nécessaire pour donner l'intelligence principale de la matière que je traite ; et dont je ne donne même qu'un essai abrégé qui suffira néanmoins pour instruire le lecteur des progrès très médiocres que l'Église y a faits jusqu'à présent. »

C'est pourquoi l'auteur passe rapidement sur les premières tentatives de colonisation pour en arriver dès son deuxième chapitre au « Premier embarquement des missionnaires pour l'établissement de la foi dans la Nouvelle-France », où il s'attarde à défendre la priorité de la venue des récollets au Canada par rapport aux autres congrégations, souci que l'on retrouve dans tout le reste de l'ouvrage. À compter de 1615, Le Clercq va donc étudier, selon un plan chronologique, comment l'oeuvre missionnaire s'implante, s'adapte aux nouvelles conditions du pays et tente de se développer. L'auteur s'intéresse d'abord et avant tout à l'histoire des missions des récollets. Le Premier Établissement de la Foy ne fournit que peu de renseignements sur les jésuites, les sulpiciens, sur l'oeuvre des ordres féminins ou sur les prêtres séculiers en Nouvelle-France.

Le Clercq décrit l'action des jésuites, mais c'est bien souvent pour rectifier l'histoire au profit de son ordre (par exemple, sur le problème de la rédaction des premiers dictionnaires en langue huronne, algonquine ou montagnaise), souligner l'aide que les récollets ont apportée aux jésuites lors de leur venue, ou critiquer leur action sur deux plans : les obstacles que ceux-ci auraient créés par l'intermédiaire du gouverneur de Lauson pour entraver le retour de l'ordre du père Le Clercq au Canada, et surtout l'inexactitude de leurs déclarations sur les conversions des Amérindiens au christianisme. Quatre chapitres de l'ouvrage, consacrés à cette polémique, font également l'historique des démarches des récollets pour revenir dans leurs anciennes missions. Les descriptions qui nous sont alors données de l'état de ces missions sont d'une grande utilité, grâce à leur précision et à leur concision.

Cet ouvrage, très important du point de vue de l'histoire religieuse, offre en outre des renseignements précieux sur les populations amérindiennes, leur organisation politique, leur économie, leurs conditions de vie, leur alimentation, les relations inter-tribales, leurs rapports avec les Espagnols et les Anglais. C'est une vision des événements bien différente de celle que l'on peut avoir en se limitant à l'historiographie jésuite. Les erreurs qu'on a pu relever sont minimes et n'enlèvent rien à la valeur du document.

Le Clercq s'est intéressé également aux conditions économiques et sociales du développement de la colonie et il a tenté d'établir un bilan objectif de ses possibilités. Il apporte une foule de renseignements sur le rôle des engagés, les différences de motivations qui animent prêtres et marchands dans leurs actions en Nouvelle-France, la politique de Frontenac, la situation en Acadie, ainsi que de multiples précisions d'ordre démographique ou d'ordre onomastique.

Même s'il n'est pas toujours le témoin oculaire des événements qu'il raconte ou l'auteur original des observations qu'il transmet, Le Clercq utilise avec discernement les documents dont il dispose. Il a reproduit, par exemple, des pages entières de lettres et de relations. La documentation est principalement d'origine récollette, mais Le Clercq a le mérite de la mettre en valeur et de souligner l'utilisation qui peut en être faite dans l'historiographie de la Nouvelle-France, en complément ou en opposition avec des sources plus connues. L'auteur manque toutefois d'objectivité et ne prend pas assez de distance par rapport aux événements. Le Premier Établissement de la Foy est rédigé par un récollet pour défendre la version récollette des faits.

Le Clercq a cependant le mérite de s'en tenir strictement aux témoignages écrits ou oraux qui lui ont servi dans l'élaboration de son oeuvre et de ne pas hésiter à les insérer ou à les compléter lorsqu'il le juge nécessaire pour établir la véracité de ses dires. La publication de ces sources rend encore plus vivant le récit et recrée l'atmosphère de l'époque, tout au moins telle qu'elle est ressentie par les récollets. Le résumé très succinct en tête de chaque chapitre oriente rapidement le chercheur.

Soulignons également l'importance de la division chronologique opérée par Le Clercq : « Le premier chapitre servira de prélude et d'introduction au reste de l'ouvrage que l'on divise en trois époques. » Ces trois époques, 1615-1629, 1632-1663, 1663-1691, sont elles-mêmes regroupées, à dessein semble-t-il, les deux premières dans le tome I, la suivante occupant le tome II, Il faut, en effet, bien mettre en valeur l'importance de la chronologie pour Le Clercq, une bonne partie du Premier Établissement de la Foy étant consacrée à évaluer l'action missionnaire des récollets en Nouvelle-France. C'est ainsi qu'il déclare : « [...] il y avait une Église commencée parmi ces Barbares dans les missions, que les Récollets entretenaient, où il n'y en a point aujourd'hui ».

Certains critiques ont vu plus tard dans de telles réflexions des attaques contre les jésuites. Le Clercq a simplement ramené à des proportions raisonnables l'action de ces missionnaires chez les Amérindiens ou leurs descriptions idylliques de la Nouvelle-France. Il n'était pas le seul à voir ainsi l'histoire. On retrouve les mêmes observations chez Sixte Le Tac dans son Histoire chronologique de la Nouvelle France : « Les Sauvages (...) entrent si peu dans la connaissance de notre religion que je ne saurais m'empêcher de me fâcher lorsque je vois les livres farcis des contes faits d'eux pour tromper le public. »

On s'est aussi interrogé sur la paternité du Premier Établissement de la Foy. Le père Louis Hennepin, dans le Nouveau Voyage, prétend que les pères Valentin Leroux et Zénobe Membre en sont les véritables auteurs. Pour Hennepin, le père Leroux, supérieur des récollets au Canada de 1678 à 1683, avait plus d'aptitudes pour rédiger cette oeuvre. D'autres, comme John Gilmary Shea, William F. Ganong et Guy Frégault, estiment que Le Clercq n'a fait que participer à l'élaboration du livre. Pour Michel Bibaud et Gabriel-Marie Dumas, Le Clercq est bien l'auteur de cet ouvrage ; ses connaissances précises sur les autres missionnaires récollets du nouveau continent viennent confirmer cette hypothèse. La polémique sur l'identité exacte de l'auteur n'a d'ailleurs qu'une importance relative et ne diminue en rien la valeur documentaire du Premier Établissement de la Foy pour l'historien de l'Église et de la vie économique et militaire de la Nouvelle-France.

Frédéric OGÉ.

OEUVRES

PREMIER ÉTABLISSEMENT DE LA FOY DANS LA NOUVELLE FRANCE, contenant la Publication de l'Évangile, l'Histoire des Colonies Francoises, & les fameuses découvertes depuis le Fleuve de Saint Laurent, la Loüisiane & le Fleuve Colbert jusqu'au Golphe Mexique, achevées sous la conduite de feu Monsieur de la Salle. Par Ordre du Roy. Avec les victoires remportées en Canada par les armes de Sa Majesté sur les Anglois & les Iroquois en 1690. Dédie à Monsieur le Comte de Frontenac, Gouverneur & Lieutenant General de la Nouvelle-France,

A Paris, Chez Amable Auroy, 1691, 2 vol.; t. I: [19], 559 p. ; t. II : 458 [19] p. ; First Establishment of the Faith in New France, now first translated, with notes, by John Gilmary Shea, New York, John G. Shea, 1881, 2 vol. : t. I : 410 p. ; t. II : 354 p.

ETUDES

Bibaud, jeune [Maximilien BIBAUD], le Panthéon canadien. (Choix de biographie), p. 152.

Gabriel-Marie DUMAS, « Le Clercq, Chrestien », DBC, I, p. 449-452.

Guy FRÉGAULT, Pierre Le Moyne d'Iberville, Montréal, Fides, [1968], p. 190, 203.

William F. GANONG, Introduction à l'édition de 1910, p. 1-41.

John Gilmary SHEA, Présentation de l'édition en langue anglaise, p. 5-36.

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