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[POÈMES ÉPARS]

de GROSPERRIN

Qui était ce gros bonhomme qui, entre 1860 et 1870, au coin des rues, aux embarcadères et sur diverses places publiques de Québec et de Montréal et dans des salles qu'il louait à cette fin, déclamait des pièces rimées, des tirades en vers sur tous les sujets imaginables, traitait Victor Hugo de fumiste, et, se comparant à lui, s'octroyait les palmes généralement réservées aux génies ? Il se dénommait Grosperrin, sans prénom, nationalité, statut civil, ni occupation. Quand on le questionnait sur ses origines, il répondait, selon Louis Fréchette : « Moi ? je suis philosophe cosmopolite, enfant de l'humanité, habitant de la planète qu'on appelle globe terrestre. » Fréchette nous le montre comme un « être chiffonné. Vêtements chiffonnés, tête chiffonnée, nez chiffonné, tournure chiffonnée [...] sourcils en broussailles, où s'arquait parfois je ne sais quel bizarre circonflexe. Peut-être cet angle mystérieux dont le sommet sépare le génie de l'aliénation mentale. »

Ce chanteur des rues qui ne savait pas écrire (« aussitôt qu'il avait composé son chef-d'oeuvre dans sa tête il le dictait à n'importe qui pouvait y mettre un peu d'orthographe, et le portait tout de suite chez l'imprimeur »), ce savetier-« Pohêêête » surtout auteur de « romances de saules pleureurs, refrains bachiques, grivoiseries au gros sel, stances de céladons, satires politiques, philippiques à l'emporte-pièce », ce bateleur de foire aura connu certains succès auprès des petites gens qui rempliront abondamment son escarcelle ; du petit peuple dont il épousera, au moins dans ses chansons, les soucis, les misères et les revendications : « Chantons avec ivresse ° Notre peuple et ses droits. » Il prendra un malin plaisir à opposer les divertissements raffinés mais ennuyeux des riches à bord d'un bateau laurentien aux divertissements joyeux et sains des pauvres qui n'ont accès qu'aux ponts.

Républicain irréductible (« Nobles concitoyens membres de la cité ° Travaillons de concert pour notre liberté »). Grosperrin prend le parti du défavorisé, du gagne-petit : « L'exploiteur aux humains n'est qu'un fléau funeste ». Il épouse la cause des prisonniers, s'élevant à maintes occasions contre la peine de mort, s'arrogeant même le mérite d'une commutation de peine capitale en peine de dix ans de travaux forcés dans le cas des condamnés Turcotte et Poulin. Il n'aura cependant pas toujours le même succès comme en témoigne le cas de l'Irlandais John Meehan, qui fut exécuté « au milieu d'un éclat de rire homérique » provoqué par l'intervention pour le moins inopportune du chansonnier. Cet échec vaudra sans doute au public, pour le repos de l'âme du sieur Meehan, la Complainte du condamné.

Grosperrin aborde tous les sujets : il compose un discours pour l'ouverture de la Chambre (vers 1865), une plaidoirie pour l'Enfouissement de l'excommunié Joseph Guibord (vers 1870). une chanson à l'occasion de l'inauguration du pont Victoria, un « Hommage à la Chronicle. » Il raille « les Adieux de Louis Pelletier à la boisson ». célèbre «la Liberté des esclaves aux États-Unis », et chante modestement « la Muse populaire du Philosophe Grosperrin ».

Mais ces textes — et d'autres dont Fréchette cite des extraits — ne sont pas tous disponibles. Pour obtenir une plus juste image de ce personnage quasi légendaire, il faudrait récupérer la majeure partie de sa production et recueillir les témoignages des journaux de l'époque. Sans doute pourrions-nous y apprendre beaucoup plus que ce que Fréchette a daigné nous transmettre.

Paul-André BOURQUE.

OEUVRES

La Complainte du condamné, [s.l.n.é., 1864, 1 p.] Le Journal pour rire ou l'Oiseau moqueur, (Québec, M. Sauvageau, c 1864, 4 p.] Le Journal du drapeau rouge ou le Fléau de la potence, [s.l.n.é., 1865, 4 p.] Un discours pour l'ouverture de la Chambre, [Québec, M. Sauvageau, 1865, 1 p.] « Le Pain de sucre de Montmorency », le Canadien, 6 mars 1865, p. 3. « L'Hiver à Québec », le Canadien, 6 mars 1865. p. 3. « Le Chant des volontaires », le Canadien, 6 mars 1865, p. 3. Enfouissement de l'excommunié Joseph Guibord, [s.l.n.é., c 1870, 1 p.]

ETUDES

Louis FRÉCHETTE. « Entre nous », la Justice, 12 mai 1888, p. 3 ; l'Électeur, 12 mai 1888, p. 1 ; Originaux et Détraqués, 1892, p. 193-220.

Jeanne d'Arc LORTIE, la Poésie nationaliste au Canada français (1606-1867), p. 389-391.

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