Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
ORIGINAUX ET DÉTRAQUÉS

recueil de contes de Louis FRÉCHETTE.

LE 20 mai 1892, devant les membres du Cercle Ville-Marie, Louis Fréchette fait la lecture des exploits d'Oneille, Grelot et Chouinard. À la fin de juillet de la même année, il commence à faire paraître dans Canada-Revue une série de douze contes sous le titre général : « Originaux et Détraqués. Types québecquois ». Simultanément, il livre son manuscrit à l'éditeur montréalais Louis Patenaude pour que le recueil soit lancé à la fin de la même année. Dans une longue préface-dédicace à son ami James D. Edgar, il exprime l'intention d'évoquer le monde de son enfance. Il déclare vouloir se limiter au district de Québec, plus original qu'aucune autre région de l'Amérique : « [...] par son passé héroïque et légendaire, par son aspect physique et ses conditions morales exceptionnelles, c'est la patrie des originaux ».

En évoquant les plaisirs parfois ambigus de son enfance, Fréchette fait défiler une douzaine de héros devenus légendaires par la magie de la tradition populaire. Bien sûr, il a connu tous ces types et il peut même donner des dates précises. Mais il serait surprenant que tant de bons mots, de calembours, de contrepèteries aient jailli des mêmes lèvres. Fréchette a généreusement prêté à ces pauvres d'esprit.

Il a créé des personnages de composition. À vrai dire, il s'agit plus de portraits que de contes proprement dits. À la lecture des Originaux, on pense aux Caractères de La Bruyère, au chapitre « De l'Homme », en particulier. Ces types sont stylisés, pour ne pas dire caricaturés. Ils sont tous vieux, ils ont tous un aspect ridicule ou de douces folies.

Oneille, bedeau et barbier à l'évêché sous les seigneurs Plessis, Panel et Signay, est un diseur de bons mots, un faiseur de calembours et un humoriste dont on ne compte plus les saillies spirituelles. Grelot est un pauvre hère éternellement poursuivi par des gamins sans pitié, dont la vie est ruinée à cause d'un surnom. Drapeau est également un vieux vagabond à qui la haine des Anglais a fait perdre la raison et qui s'imagine qu'enfin le temps est venu de charger les envahisseurs. Chouinard est aussi un pérégrin. Naïf postillon entre les villages de la rive sud, il fait la joie des gens par le pittoresque de son langage. Il s'interdit les mots quotidiens et emploie les autres le plus souvent à contresens. Cotton, lui, est un faux ermite qui accède à une vie confortable grâce à ses airs de sainteté. Dupil est un autre errant qui se met en rogne quand les gamins l'appellent « père ». Grosperrin est un poète populaire (Poèmes épars*), ne sachant ni lire ni écrire, qui court dicter au scribe ses poèmes composés de mémoire. Cet illettré est pourtant bien au courant de la politique européenne ! Cardinal est un autre amateur du verbe. Chef des huissiers aux parlements de Québec puis d'Ottawa, il se distingue par le culte du beau langage. « Les mots ordinaires lui semblaient vulgaires. » Mais il confond les mots qui se ressemblent par la consonance : d'où les innombrables drôleries. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir de l'esprit. Marcel Aubin, lui, n'est qu'un amateur de limettes. Tout son esprit est là. Fréchette, attiré par son verbe, l'avait invité à manger chez lui en l'absence de ses parents. Dominique Guénard, chaloupier de son état, n'était pas précisément un poète mais, comme Fréchette, il s'était épris de la petite goélette suspendue sous les voûtes de l'église de Lévis. Quand le curé fit disparaître l'ex-voto, il rêva de le remettre en place. La véritable croisade qu'il entreprit pour y arriver lui fit peu à peu perdre la raison. Fréchette l'admirait car ce fou avait un verbe flamboyant : « Quelquefois il montait sur un perron, sur une corde de bois, sur un traîneau renversé, sur n'importe quoi, et alors, il devenait d'une éloquence entraînante. »

Burns est d'un autre calibre. Ivrogne invétéré, il exploite son éloquence naturelle pour escroquer de l'argent. Sous les dehors d'un gentilhomme aux belles manières, il met au profit de son vice une imagination fertile et une facilité d'expression déconcertante. Beaucoup de ses réussites sont des effets de l'art.

George Lévesque, le dernier des originaux et détraqués, se distingue lui aussi par un art du verbe qui est bien canadien : « Dieu seul compterait les milliers de jurons que j'ai entendu tomber de la bouche de George Lévesque. Il en saupoudrait sa conversation ; il en bourrait ses phrases ; son langage en était farci. » Toutefois, la bienséance interdisant à Fréchette de les transcrire tels quels, ses transpositions n'ont plus rien de pittoresque.

Un trait commun à ces déshérités a retenu la sympathie et l'admiration de Fréchette : la passion du verbe. Les rimeurs comme Marcel Aubin et Chouinard, le poète Grosperrin et le huissier Cardinal répudient tous le langage ordinaire. Des types comme Grelot, Drapeau et Dupil sont des prophètes en guenilles qui, aux yeux du jeune Fréchette, atteignent toute leur beauté quand ils fulminent leurs malédictions contre les jeunes gamins qui les poursuivent.

Des prétentions linguistiques de ses héros lévisiens, Fréchette tire de nombreux effets comiques. À côté de procédés un peu gros qui provoquent le rire bruyant, il en est d'autres, malheureusement plus rares, qui révèlent un esprit très fin. Par son ingéniosité, sa verve et son à-propos, Burns pourrait rivaliser avec Figaro ; Cardinal témoigne de finesse également quand il dit au dénommé Cheval : « [...] vous appelant Cheval, vous n'en étiez pas plus humilié que je ne suis orgueilleux de m'appeler Cardinal ».

Le public accueillit Originaux et Détraqués comme une oeuvre comique. Un correspondant du National de Lowell écrivait : « C'est à vous faire crever de rire d'un bout à l'autre [...]. Vous avez beau essayer de tenir votre sérieux, c'est inutile, il faut abandonner votre idée et éclater. » Les cinq éditions du recueil témoignent de sa constante popularité.

Cependant, facéties et calembours ne parviennent pas à étouffer le sentiment de pitié qu'engendrent la plupart de ces contes. À côté de types franchement comiques comme Oneille, Chouinard et Cardinal, il reste de vrais malades qui, faute d'institution pour les recueillir et les soigner, sont livrés aux gamins des rues. Grelot, Drapeau, Dupil et Dominique attirent la pitié plus que le rire. Au reste, le lecteur ne tarde pas à découvrir l'impudence de l'enfance à l'égard de la vieillesse, qui devient un des principaux éléments comiques. Tous ces types ont contre eux d'être vieux. Grelot, « à quarante ans, avait la tête d'un octogénaire ». Drapeau était « un vieux détraqué à figure morose et renfrognée ». Ils sont tous loqueteux et sales : « Je crois le voir encore, sale et terreux, déguenillé », dit Fréchette en parlant de Dupil. De Grosperrin, il écrit : « Vêtements chiffonnés, tête chiffonnée, nez chiffonné, tournure chiffonnée. » De plus ils sont malheureux, élément fort réjouissant pour ceux qui ne le sont pas.

Maurice LEMIRE.

OEUVRES

ORIGINAUX ET DÉTRAQUÉS. Douze types québecquois,

Canada-Revue, 23 juillet 1892-4 mars 1893 ; Montréal, Louis Patenaude, 1892, 360 p. ; le Réveil, 5 décembre 1916-17 janvier 1917 ; Montréal, Librairie Beauchemin, 1943, 359 p. ; Éditions du Jour, 1972, 285 p.

ETUDES

Till CARLS [pseudonyme], « Un livre intéressant », le National (Lowell), 2 et 4 août 1893, p. 2.

G.-H. DAGNEAU, « Originaux et Détraqués de Louis Fréchette », Culture, septembre 1944, p. 349.

Jean-Claude GERMAIN, Préface de l'édition de 1972, p. 7-32.

Charles AB DER HALDEN, Études de littérature canadienne-française, p. 227-256.

Diebal IROVE [pseudonyme], « Causerie littéraire. Originaux et Détraqués de Louis Fréchette », l'Action sociale, 17 juin, 8, 15, 22 et 29 juillet 1911, p. 7.

George A. KLINCK, Louis Fréchette, prosateur,

Jules Simeon LESAGE, Mélanges. Notes artistiques et Propos littéraires, p. 205-211.

Jules SAINT-ELME [pseudonyme d'Amédée DENAULT], « Entendons-nous », la Croix de Montréal, 24 novembre 1893, p. 12.

UN AMI DES BONS LIVRES [pseudonyme], « Un livre nouveau », la Vérité, 21 octobre 1893, p. 3.

Plan du site | Droits d'auteur | Confidentialité | Déclaration de services aux citoyens | Accès à l'information
© Bibliothèque et Archives nationales du Québec