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LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE

poèmes de Marc LESCARBOT.

CE RECUEIL de mille neuf cent vingt-huit vers compte, parmi ses onze poèmes, les premiers qui eussent été écrits en Amérique du Nord. Ou, pour reprendre les mots du critique qui nous l'a révélé, E. W. Wilkins : « les premiers poèmes écrits en Amérique au nord de Mexico ». Ils donnent à Port-Royal, premier établissement fixe en Amérique du Nord, qui fut aussi un établissement français, d'avoir joint les prestiges de l'art à ceux de la colonisation. Tel est sans doute leur premier mérite.

C'est en effet entre le 22 août 1606 et le 3 septembre 1607, que furent élaborés, ou commencés, en terre américaine, la plupart des poèmes des Muses : le premier étant « l'Adieu aux Français retournant de la Nouvelle-France en la France Gauloise », daté du 25 août 1606 (mais probablement commencé avant, d'après les analyses de Wilkins), et le dernier, « la Défaite des Sauvages Armouchiquois », commencé à Port-Royal et terminé en mer. Certains poèmes, comme « la Tabagie marine », l'ode à Gourgues, le sonnet à Champlain, furent soit commencés en mer, soit rédigés par la suite.

Quelques-uns firent l'objet d'une publication individuelle : c'est le cas de « l'Adieu aux Français » (1606), de «la Défaite» (1607), et d'un poème exclu des Muses, mais qui en commence le cycle, — et qui fut incorporé à l'Histoire de la Nouvelle-France* : « l'Adieu à la France » imprimé à La Rochelle, au départ de France, en avril 1606.

La ferveur populaire qui les accueillit (et notamment « l'Adieu à la France »), conduisit Lescarbot à en faire un recueil qu'il publia en annexe aux différentes éditions de l'Histoire, et aussi, probablement chaque fois, en tirage à part. Tel qu'il se présente dans l'édition de 1618, le recueil comprend des poèmes lyriques de ton élégiaque (tels que « les Adieux »), des poèmes de nature encomiastique (comme les odes et les sonnets), une épopée (« la Défaite des Sauvages Armouchiquois ») et un morceau de caractère dramatique : « le Théâtre de Neptune »*, représenté sur les flots de Port-Royal.

Quoique l'auteur nous avertisse, dans sa dédicace au chancelier de France, que ses Muses sont imparfaites, leur lecture ne manque pas d'intérêt. L'alternance de poèmes à caractère héroïque (nous incluons parmi eux « le Théâtre de Neptune») et de poèmes à caractère lyrique n'efface pas complètement, dans le recueil, la suite historique qui les a vus naître. Face au grand dessein d'une Nouvelle-France, face aussi à cette nature vierge qui rappelle le premier jardin, l'auteur nous dit tour à tour sa joie turbulente, ses espoirs, ses craintes, ses rancoeurs, et finalement sa déception, qui marchent au rythme des sentiments de la colonie. Après l'ode pindarique au Roi qui appelle, sous le sceptre d'Henri IV, le retour d'un nouvel âge d'or, « l'Adieu aux Français » célèbre l'entrée dans une sorte de « Terre Promise » : « Car qu'on aille rôdant toute la terre ronde, ° Et qu'on furette encor tous les cachots du monde, ° On ne trouvera rien si beau, ni si parfait ° Que l'aspect de ce lieu ne passe d'un long trait. » On n'oublie pas pourtant les craintes tant de ceux qui restent que de ceux qui partent : « Fatigués de travaux vous nous laissez ici ° Ayant également l'un de l'autre souci, ° Vous, que nous ne soyons saisis de maladies ° Qui fassent à Pluton offrandes de nos vies : ° Nous, qu'un contraire flot, ou un secret rocher ° Ne vienne votre nef à l'imprévu toucher. »

« Le Théâtre de Neptune », ce sera la fête qui entraîne dans son tourbillon les membres de la colonie, réunis contre toute attente. Et « la Défaite des Sauvages Armouchiquois », une chronique en vers du combat des Souriquois, alliés aux Français, contre les terribles Armouchiquois, qu'ils auront heureusement vaincus. « L'Adieu à la Nouvelle-France » criera la douleur du poète de voir son rêve près de s'écrouler : « Faut-il abandonner les beautés de ce lieu ° Et dire au Port Royal un éternel Adieu ? »

« La Tabagie marine », qui clôt le recueil, n'est que le dépassement provisoire, par le jeu d'un rire au bord des larmes, de ce bonheur perdu, déjà du monde des souvenirs.

Les poèmes de nature encomiastique (sonnets à Champlain, à Champdoré, à de Monts, les odes au même et à Poutrincourt) constituent comme une galerie de portraits, brossés à la gloire des principaux colons. On le voit : le sens pratique ne quitte pas le poète. Les descriptions de la flore, de la faune aquatique, terrestre ou céleste, font penser à une Histoire Naturelle en réduction. Celles des cultures entreprises par les colons rapprochent les Muses un peu plus d'un prospectus publicitaire ; les critiques ouvertes ou allusives contre la paresse de certains nobles (ode à Poutrincourt) et l'inertie satisfaite de prélats forment comme les traits d'une satire.

Et la poésie dans tout cela ? « De la Musique avant toute chose » ; cette poésie est d'essence lyrique, on l'aura senti dans les citations des « Adieux » : les éléments disparates et quelque peu prosaïques que nous avons signalés sont fondus dans un flot lyrique qui presse continûment l'auteur vers un Éden à la fois biblique et français, avec son reflux de déceptions et d'aigreurs ; fondus, ou plutôt tissés, selon des techniques qui rappellent celles des tapissiers, dans le cadre d'un dessin assez simple, avec un étrange mélange de réalisme et de rêve et des bourgeonnements ornementaux sur une trame toujours la même : ainsi se déroule, dans « l'Adieu », l'immense tapis du Port Royal et de la baie française, émaillé d'une foule de plantes, d'animaux, dont se détache tel motif plus curieux, la baleine et le loup-marin, l'oiseau-mouche et les lucioles, ou la fine fleur du chanvre.

Les conceptions usuelles au temps de la Pléiade ont, bien sûr, marqué cette poésie. Le goût de l'idylle à l'antique, avec ses verts bocages, ses fontaines, ses oiseaux ; le mélange de références mythologiques et chrétiennes ; la mode du discours ou de l'épître en vers, où les buts matériels voisinent souvent avec les spirituels (l'habitude marotique de quémander intervient même dans « la Tabagie marine ») : un monde où l'action est parfois la soeur du rêve.

Mais d'autres tendances plus modernes se font jour. À l'exception du dernier poème, les Muses sont une poésie sérieuse et chrétienne, dans le goût de Du Bartas, plus que dans celui de Desportes, mort en 1605. L'amour en est totalement exclu. La tendance à privilégier la musique, musique discrète aux sons d'eau vive, sur le foisonnement de l'image, est sans doute plus conforme aux soucis de Malherbe qu'à ceux de Despréaux, de Régnier et de Ronsard.

L'ouverture de cette poésie sur la vie marine, transmarine, et sur l'Amérique, est sans doute son aspect le plus original. Rares sont les poètes de la mer au XVIe siècle, à l'exception de Jean Parmentier ou de J. Mallard. C'est aux « Muses » de la mer, non à celles du « double Parnasse », que le poète fait sa première invocation. C'est au « branle des flots » de Neptune qu'il écrivit plusieurs de ses poèmes, « branle » qui agite les « Muses » comme le combat du bateau contre les lames ou un élan vers la nouveauté ; mais aussi parfois comme le frisson d'angoisse du voyageur à cette époque de navigation peu sûre, devant « Les flots épouvantables de l'aveugle Océan » ou la crainte d'une colère vengeresse de Dieu contre ceux qui le défient. Quant à l'Amérique, Lescarbot l'accueille comme nul ne l'avait fait avant lui, détaillant les éléments originaux de sa faune (l'oiseau-mouche, le racoune) ou de sa flore (le chanvre, les arbres), se gardant, contre ses prédécesseurs, de toute projection fabuleuse. Mais son attitude envers ce peuple vagabond qu'on dit sauvage et qu'il a fréquenté pendant plus d'un an frappe par sa nouveauté. Ronsard, dans les « Isles fortunées », et Montaigne, dans «les Cannibales», avaient certes posé des jalons pour leur « humanisation ». Lescarbot franchit un nouveau pas en insistant sur leur intelligence, leur bonté naturelle (hormis le cas d'offensés) et leur pleine participation à la vie des fils de Dieu : « Vu qu'ils sont comme nous ton oeuvre et ta facture, ° Étant de toi reçue notre frêle nature ».

Dessein unificateur de tant d'aspects divers : Marc Lescarbot s'est voulu, dans les Muses, « le Barde chrétien de la Nouvelle France », comme l'indiquent deux importants chapitres de son Histoire (livre III, chapitre 8 et livre premier, chapitre 2). Cet humaniste celtisant, tournant le dos à une poésie artificielle, ou trop futile, voit dans le poète un être inspiré, se mêlant des affaires de la cité dont il est le guide et le prophète. De plus, la référence aux Gaulois, redécouverts et quelque peu idéalisés par tout un courant de la pensée française au XVIe siècle, influe sur son idéologie. Les vertus simples des Gaulois, par-delà les raffinements gréco-latins, lui font mieux accepter et comprendre les moeurs des Indiens. Et dans le lointain âge d'or des Gaules, joint à l'exaltante virginité de ce pays, il trouve le cadre souple où reconstruire, loin des remous d'une époque troublée, une Nouvelle-France plus pure et plus prospère.

Bernard ÉMOND.

OEUVRES

LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE,

À Paris, Chez Jean Milot, 1609, 66 p. [Pour d'autres renseignements bibliographiques, se reporter à l'article « Théâtre de Neptune ».]

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