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HISTOIRE VÉRITABLE ET NATURELLE DES MOEURS ET PRODUCTIONS DU PAYS DE LA NOUVELLE-FRANCE, VULGAIREMENT DITE LE CANADA

de Pierre BOUCHER.

Fils de Gaspard Boucher, maître menuisier, et de Nicole Lemer (Lemaire), Pierre Boucher est baptisé le 1er août 1622 à Mortagne, dans le Perche (Maine, France). Il arrive au Canada avec ses parents en 1635, peu après (1637) aide les missionnaires jésuites en Huronie. Soldat, interprète, agent du gouverneur Huault de Montmagny auprès des tribus indiennes (1641), il s'installe par la suite au fort de Trois-Rivières comme interprète officiel et commis. Considéré comme l'homme le plus important du bourg, il est nommé successivement « capitaine du bourg », commandant du fort, gouverneur en titre et conseiller du roi. En 1649, il épouse une Huronne, Marie Ouebadinskoue (Marie-Madeleine Chrestienne), qui meurt bientôt. Il se remarie avec Jeanne Crevier en 1652. A la demande du gouverneur Davaugour, il se rend à Paris en 1661 à titre de délégué de la colonie auprès du roi. Revenu au pays en 1662. il est nommé juge royal l'année suivante. Gouverneur de Trois-Rivières (1667) et seigneur de Sainte-Marie (Cap-de-la-Madeleine), il laisse tout et s'établit dans sa seigneurie de Boucherville où, beaucoup plus lard, il rédige ses Mémoires et son testament spirituel. Il meurt à Boucherville le 19 avril 1717.

ON SERAIT tenté de dire, du livre de Pierre Boucher, ce que lui-même disait du pays qu'il décrivait : « Il a quelque chose d'attrayant pour ceux qui en savent goûter la douceur. » Au retour d'un séjour de neuf mois en France, fait à la demande du nouveau gouverneur pour y exposer l'état de la colonie, Pierre Boucher sent le besoin de prolonger sa mission en écrivant un livre qui pourrait réfuter les calomnies dont on accable la Nouvelle-France, encourager les immigrants à y venir et rappeler au roi la promesse qu'il a faite d'aider ce « pays naissant ».

Boucher n'est certes pas un écrivain de métier ; les modèles littéraires lui font défaut, ni les panégyriques ni les défenses et illustrations ne lui viennent sans doute à l'esprit. Homme sans études mais profondément honnête, il voit dans la « description » la plus exacte du pays le meilleur moyen de le défendre et de le promouvoir.

Il hésite sans doute sur le genre de son texte, parlant de « discours », de « petit traité », de « petit abrégé de la Nouvelle France ». de « Relation du Pays », utilisant ce nom délicieux de « narré », mais le mot le plus souvent employé est « description » : « Je me suis résolu à faire la présente description », « Je me suis résolu de faire imprimer la présente description », « Quand ils entendront lire cette mienne description ». Ce sont sans doute ses amis les jésuites qui lui soufflent le titre d'Histoire naturelle qui ne se retrouve nulle part dans le texte si ce n'est dans l'épître dédicatoire. Mais le titre colle bien au discours puisque l'histoire, alors, est la partie des connaissances humaines qui repose sur l'observation et la description des faits, des phénomènes et des corps naturels. Moins d'un siècle après Boucher, Buffon allait porter ce discours à son point d'excellence.

Le livre de Boucher, pour sa part, inaugure un nouveau discours sur la Nouvelle-France. Les textes antérieurs étaient plutôt des chroniques, des récits d'événements, la mise en lumière des gestes des Français, des Indiens ou de Dieu. Boucher parle surtout du pays ; et si les Relations* parlaient aussi du pays, son histoire à lui ne parlera aucunement des événements. Il y aura indéniablement, dans les écrits de la Nouvelle-France, entre 1663 et 1713, entre la prise en main de la colonie par Louis XIV et le traité d'Utrecht, un esprit nouveau, signalé surtout par la présence d'écrivains nés au pays et par l'intérêt porté à ce même pays. Si Boucher n'est pas « Canadien », comme le sont d'autres « écrivants » de l'époque, son livre est le premier et le plus célèbre du genre.

L'histoire de Boucher possède la naïveté expressive des oeuvres primitives. Le livre semble assez bien composé : trois premiers chapitres sur les lieux et les sols, deux autres sur la flore, trois sur la faune ; ensuite l'auteur consacre quatre chapitres aux Indiens et termine avec trois courts chapitres de conseils et avis utiles à ceux qui voudraient venir s'établir en Nouvelle-France. Le pays est ainsi décrit en sa totalité, avec ordre et brièveté. Mais la rigueur apparente des divisions ne s'offense pas de séparer les deux chapitres sur la flore par les trois sur la faune ni ne refuse, dans un chapitre, l'intrusion de matières relevant d'un autre. Les chapitres sont généralement constitués d'une série de très courts paragraphes décrivant chacun un article différent. Ils contiennent généralement une introduction, mais rarement une conclusion. Le livre lui-même est dépourvu de conclusion générale. Comme chacun des chapitres, l'ouvrage semble s'arrêter, faute de matière. D'où une certaine raideur archaïque non dépourvue de charme ni de saveur littéraire. On peut se rappeler que le « narré » des arbres avec son triple code de description, de localisation et d'utilisation aurait suscité le magnifique poème « Arbres » de Paul-Marie Lapointe, qui conserve à peu près l'ordre et l'allure de Boucher.

Pierre Boucher, dans l'avant-propos, déplore de n'avoir pas « un plus beau style » ; il n'a osé « mettre la main à la plume » qu'à défaut d'un autre artisan. Heureusement qu'il confond style et enjolivures. Évitant tout ce qui lui paraît « superflu », qui ne sert qu'à « embellir le discours », répétant ne viser qu'à la simplicité, à la vérité, à la brièveté, il donnera un texte attachant.

Les soucis majeurs de Boucher semblent être une élocution juste et une crédibilité parfaite. Il essaie surtout « de fuir toute exagération ». Dans l'avant-propos, il déclare : « [...] je me suis contenté de vous décrire simplement les choses [...] de vous dire la vérité avec le plus de naïveté qu'il m'est possible ». Il dit beaucoup de bien du pays, les superlatifs abondent, mais il ne cache pas ce qu'il y voit de désagréable : « Il est vrai que ce pays de la Nouvelle-France a quelque chose d'affreux à son abord », « tout cela donne plus d'effroi et d'envie de s'en éloigner que de désir d'y vouloir habituer ». La brièveté souvent revendiquée n'est jamais aux dépens de la vérité ainsi que le signifie fortement le disjonctif du sujet, « Ayant fait une histoire naturelle succincte mais véritable », ou le déplacement de l'adjectif véritable dans le titre : « Histoire véritable et naturelle ».

Le volume est dédié à Colbert, mais l'auteur s'adresse constamment à un lecteur avec qui il engage un véritable débat de persuasion, le rassurant, lui donnant raison, devançant ses objections : « Je vous assure mon cher lecteur que j'ai vu la plus grande partie de tout ce que je dis & le reste je le sais par des personnes très dignes de foi», «je vous dirai sans déguisement...», « vous saurez donc... », «je sais bien que... », «je vous réponds que vous avez raison ». C'est pour ce même lecteur qu'il multiplie les comparaisons avec la France et ses produits, et choisit de décrire certains spécimens : « Comme l'outarde n'est pas un oiseau commun en France, j'en ferai une petite description. »

Il y a ainsi, constamment, la présence de l'auteur à la première personne. Et cependant l'auteur demeure extérieur au texte : le « JE » ne nous apprend presque rien de Boucher. Ce que l'on peut savoir de l'auteur, comme son goût de la chasse, relève de la thématique latente : « [...] l'on en tue des quarante & quarante-cinq d'un coup de fusil », « on ne peut aller à la chasse ni à la pêche » et le « JE » ne sert qu'à faire circuler le sens du réfèrent au lecteur. La réduction des choses à leur nom et à quelques détails, et de l'auteur à sa fonction directrice contribue à créer une qualité de discours que dans les récits on nomme diégèse et qu'on pourrait ici, par similitude, appeler description pure.

L'objet de la mission française de Boucher et aussi de ce livre, qu'il composa parmi ses occupations de gouverneur de Trois-Rivières, durant les douze mois qui suivirent son retour, était de susciter la colonisation de ce pays à qui « il ne manque que du monde ». Dans son avant-propos, il rappelle « la résolution » qu'a prise le roi « de peupler ce pays ici ». En faisant sa description, de Percé au pays des Iroquois, par étapes et en alternant d'un côté à l'autre du fleuve, il ne manque pas de signaler la valeur de certaines régions : « ne vaut rien », « inhabitable », « propres à être habitées », « aisée à défricher » ou « bien commodes pour être habitées ». Il signale particulièrement les terres fertiles et les prairies, ces lieux où l'on n'aurait même pas à abattre d'arbres. Il ne faudrait pas toutefois réduire son livre à sa seule dimension agricole. Autant que la fertilité probable des sols, Boucher signale l'importance des pêcheries, des bois, des mines et des peaux. Il songe certes à un pays diversifié et ne rejette même pas l'idée que « quelqu'un [...] eût envie de s'immortaliser par la bâtisse de quelques villes ou autre chose de considérable dans ce nouveau monde ».

Boucher signale aussi les inconvénients du pays et les causes qui ont entravé la colonisation : les Iroquois d'abord, à la fois les ennemis les plus habiles et les possesseurs des plus belles terres. Et l'on pourrait se demander si c'est seulement aux ennemis qu'il en veut. Boucher nourrit contre « cette canaille d'Iroquois » des projets à faire frémir et le génocide est souhaité avec le sang-froid impassible des colonisateurs. Au début, il semble se contenter de voir l'Iroquois « dompté », « humilié », « soumis », et, à la fin, il émet un voeu bien simple : « [...] si nous étions les maîtres des Iroquois ». Mais entre ces déclarations, relativement honnêtes, Boucher, après avoir brossé le tableau des dangers que représente l'Iroquois, semble s'emporter au-delà du sens commun : «il faudrait qu'il fût détruit », « mille ou douze cents hommes bien conduits, feraient dire : ils ont été, mais ils ne sont plus », « cela mettrait la réputation des Français bien haut [...] d'avoir exterminé une Nation qui en a fait tant périr d'autres ». Et, dans l'avant-propos, il rappelle la « résolution » du roi « de détruire les Iroquois nos ennemis ». Or le pays que décrit Boucher s'étend du golfe, « qui a quelque chose d'affreux », jusqu'à ce pays des Iroquois qui est « la terre la meilleure que l'on puisse rencontrer », pays sans sapinières et qui n'a « que de beaux bois », où l'on rencontre les animaux sauvages par bandes de cinq cents, où « c'est chose admirable de voir la quantité et la diversité des belles fleurs qui s'y trouvent », où une fontaine « jette une eau grasse, qui est comme de l'huile », pays où l'auteur a bien hâte d'entraîner son lecteur : « Ne nous amusons pas si longtemps sur les chemins, & entrons tout d'un coup dans le grand lac des Iroquois. » C'est un paradis interdit aux Français.

Boucher est psychologiquement polarisé en Nord/Sud avec hantise du Sud. Allant des Grands Lacs à Gaspé, le fleuve divise le pays en est et ouest mais on le perçoit en nord et sud (rive nord, rive sud) alors que l'axe nord/sud est perçu en haut et bas (Pays d'en haut, Bas-du-Fleuve). Le Sud est à la fois la rive sud du fleuve (l'Est du pays) et le haut du fleuve. Ce Sud sera le plus vite et le plus densément peuplé, les seigneuries s'étendant jusqu'à Kamouraska, proliférant le long des rivières Chaudière et Richelieu. Boucher lui-même « montera » de Québec à Trois-Rivières, puis ira encore plus haut et plus au sud, à Boucherville, indiquant quelle était la pente naturelle des pionniers et quelle fut la violence qui réorientera vers le nord.

Ce pays réel de forêts et d'Iroquois semble se doubler d'un pays mythique qui soit, comme le Sud, le lieu véritable d'habitation. Lieu de douceur et de fécondité (« on a vécu assez doucement », « tout y va paisiblement »), ce pays est maternel. Boucher se complaît en cette relation au pays qui n'est pas celle de l'aventurier et de l'américanité, mais relation d'homme à épouse, relation de civilisation à perpétuer en une France nouvelle. En ce pays, Boucher se complaît dans les îles et les lacs, qui sont des éléments féminins avec tout juste un geste plus mâle de chasseur. On dirait déjà Didace Beauchemin (le Survenant* de Germaine Guèvremont) : « Ce qui est encor de beau à voir en ce Pays-là, ce sont plusieurs petits lacs d'une lieue & de deux lieues de tour qui se voient au milieu de ces terres défrichées, bordées de prairies tout à l'entour, & en suite d'un petit bois, d'où sortent quantité de cerfs qui viennent paître ; de sorte qu'allant à l'affût, on ne peut manquer de faire coup. » Ce pays est fortement personnalisé. Boucher le chérit et lui prête des actions d'êtres vivants. Ainsi les îles sont créatures du fleuve : « [...] la rivière forme une belle île » ; il ne dit pas que les plantes poussent mais « la terre se trouve libre et en état de pousser les plantes et d'être labourée » ; il trouve que cette terre « n'est point ingrate », que « vraiment elle mérite d'être peuplée » et son livre s'adresse « à ceux qui ont de l'affection pour ce pays ici » ; il anticipe déjà « la richesse » de ce pays et le voit l'égal des colonies du Sud : « Les Anglais nos voisins ont fait d'abord de grandes dépenses pour les habitations là où ils se sont placés ; ils y ont jeté force monde, & l'on y compte à présent cinquante mille hommes portant les armes : c'est merveille que de voir leurs pays à présent ; l'on y trouve toutes sortes de choses comme en Europe, & à la moitié meilleur marché. Ils y bâtissent quantité de Vaisseaux de toutes façons : ils y font valoir les mines de fer ; ils ont de belles villes : il y a Messagerie & Poste de l'une à l'autre : ils ont des Carosses comme en France : ceux qui ont fait les avances trouvent bien à présent leurs comptes : ce Pays là n'est pas autre que le nôtre ; ce qui se fait là, se peut faire ici. »

Aucun des premiers immigrants n'a sans doute chéri davantage ce pays. Et lorsqu'il va mourir, presque centenaire, et que le pays se sera fait, il pourra se rendre le témoignage d'avoir bien jugé « de la bonté et de la beauté de toutes [ces] contrées » et d'avoir le plus, en son temps, contribué à son développement.

Léopold LEBLANC.

OEUVRES

HISTOIRE VÉRITABLE ET NATURELLE DES MOEURS & PRODUCTIONS DU PAYS DE LA NOUVELLE FRANCE, VULGAIREMENT DITE LE CANADA,

À Paris, Chez Florentin Lambert, 1664, [22], 168 p. ; l'Album du Canadien, Québec, Imprimerie du « Canadien », 1849, p. 3-73 ; l'Album littéraire et musical de la Minerve, 1850, p. 224-228, 245-249, 280-283, 306-307, 332-335 ; Paris, Imprimerie E. Bastien & cie, 1882, II, 164 p. ; réédité par G. Coffin, 1882 ; Canada in the Seventeenth Century. From the French of Pierre Boucher, by Edward Louis Montizambert, Montreal, Printed by George E. Desbarats & Co., 1883, 85 p. ; dans Benjamin SULTE, Pierre Boucher et son livre, MSRC, 1896, section I, p. 116-168; [Boucherville], Société historique de Boucherville, 1964, LXIII, 168, 415 p. [la reproduction de l'Histoire de Boucher se trouve aux pages 1 à 168].

ETUDES

Marie BABOYANT, « l'Édition originale de Pierre Boucher », dans l'édition de 1964, p. 170-183.

Montarville BOUCHER DE LA BRUÈRE, « Pierre Boucher », les Cahiers des Dix, 2 (1937), p. 237-260;

« Pierre Boucher, colonisateur », les Cahiers des Dix, 3 (1938), p. 165-190.

Léo-Paul DESROSIERS, « Pierre Boucher et les Jésuites », dans l'édition de 1964, p. 226-234.

Raymond DOUVILLE, « Boucher, Pierre », DBC, II, p. 86-91 ; Pierre Boucher.

Gaston DULONG, « la Langue de l'Hisloire véritable et naturelle ... », dans l'édition de 1964, p. 248-261.

Roland HOUDE, « Essai bibliographique ... 1664-1964 », dans l'édition de 1964, p. 184-201.

Séraphin MARION, Un pionnier canadien, Pierre Boucher, Québec, Imprimé par Ls-A. Proulx, 1927, 290 p.;

« Pierre Boucher, écrivain », dans l'édition de 1964, p. 236-246.

Estelle MITCHELL, Messire Pierre Boucher (écuyer), seigneur de Boucherville, 1622-1717, Montréal, Librairie Beauchemin, 1967, 389 p.

Léon POULIOT, « Pierre Boucher et les Jésuites », dans l'édition de 1964, p. 212-225.

Jacques ROUSSEAU, « Pierre Boucher, naturaliste et géographe », dans l'édition de 1964, p. 262-400.

Benjamin SULTE, « Pierre Boucher et son livre », dans l'édition de 1964, p. 202-211.

André VACHON, « Pierre Boucher, Histoire véritable et naturelle... », Recherches sociographiques, septembre-décembre 1966, p. 367-369.

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