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HISTOIRE DU MONTRÉAL, 1640-1672

de l'abbé François DOLLIER DE CASSON.

François Dollier de Casson naît en 1636 au château de Casson-sur-l'Erdre, au diocèse de Nantes, en Basse-Bretagne, de Charles Dollier de Casson et de Françoise de Cailleux. Il fait trois ans de vie militaire, est ensuite admis chez les sulpiciens, y poursuit ses études et devient prêtre. Son arrivée à Québec date du 7 septembre 1666. D'abord aumônier militaire, puis curé à Trois-Rivières (1667), missionnaire (1668), explorateur dans la région des Grands Lacs (1669-1670), il est nommé supérieur des sulpiciens de Montréal en août 1671 et devient seigneur de l'île de Montréal. C'est alors qu'il rédige son Histoire du Montréal. De 1674 à 1678, il séjourne en France, en convalescence à la suite d'un accident. À son retour, monseigneur de Laval le nomme grand-vicaire de la région de Montréal. En 1686, les sulpiciens emménagent dans le nouveau séminaire construit sous la direction de Dollier de Casson. Celui-ci est nommé curé de Ville-Marie en 1694, mais n'exerce pas ce ministère. Il meurt à Montréal le 27 septembre 1701.

UNE BONNE PARTIE de l' Histoire du Montréal est consacrée à la fondation comme telle : de la naissance de la « Compagnie du Montréal » en France à l'implantation définitive de la colonie.

Depuis la venue des jésuites dans la vallée du Saint-Laurent, le public français pouvait se tenir au courant du développement de la Nouvelle-France par leurs Relations* publiées régulièrement. Les Relations avaient pour but de faire connaître ce nouveau pays et de susciter la sympathie des Français. C'est par ces textes que Jérôme Le Royer de La Dauversière fit connaissance avec le Nouveau Monde. Ce gentilhomme crut devoir tout faire pour fonder une colonie en ce pays, parce « qu'il paraissait clairement que cet ouvrage n'appartenait point aux hommes, mais seulement à la sagesse et au pouvoir infini d'un Dieu meu par sa seule bonté à en agir de la sorte ». Il est juste de dire que l'histoire de la fondation de Montréal prend, dès le début, l'allure d'une entreprise à caractère religieux dont le but premier était de « contribuer à la conversion des Sauvages par le moyen d'une belle colonie française ».

La « Compagnie du Montréal » fut fondée en 1632 pour la gloire de Dieu, sans espoir de profit, par des personnes désintéressées et par des hommes d'une « haute piété ». Les principaux fondateurs en furent Jean-Jacques Olier, également fondateur de la compagnie de Saint-Sulpice, le baron de Fancamp, Paul de Chômedey de Maisonneuve, Jeanne Mance et madame de Bullion.

Une telle entreprise coûtait énormément cher. Les dons de plusieurs bienfaiteurs, parmi lesquels de grandes dames de la société française, constituaient des atouts financiers importants. Dollier de Casson accorde à Jeanne Mance un rôle de solliciteur auprès de certains nobles et bourgeois, car elle permit à la compagnie de compter sur la venue de nouveaux membres ainsi que sur des dons appréciables. Ces contributions particulières semblent constituer la source principale de financement du projet.

C'est en 1641 qu'une première expédition arrive à Québec, alors que la compagnie, dite aussi Société de Notre-Dame, avait acquis la propriété de l'île de Montréal l'année précédente. À Québec, le gouverneur Huault de Montmagny tente de dissuader Maisonneuve d'établir un poste aussi lointain ; celui-ci de lui répliquer que rien ne l'empêcherait de s'y rendre même si « tous les arbres de cette isle se devraient changer en autant d'Iroquois ». On reconnaît ici la célèbre réplique utilisée plus tard par l'historiographie nationaliste.

Après le premier hiver passé à Québec, on se rendit à Montréal au printemps de 1642. L'endroit de l'établissement désigné, les premiers défrichements commencèrent. Montréal sera longtemps un poste à part, isolé ; colonie mystique, sans appui officiel de l'État français, elle demeure un endroit excentrique dépourvu de communications avec ses plus proches voisins. Comment expliquer un tel isolement ? La distance est-elle seule en cause ? Il est intéressant de voir comment Dollier de Casson présente les relations entre la petite colonie montréalaise et la France. Celles-ci sont empreintes d'un caractère bien différent de celui qui est adopté par les autres postes de la Nouvelle-France. Montréal, propriété d'une compagnie privée, semble avoir bien peu de contacts avec l'administration parisienne. Le gouverneur de la Nouvelle-France était celui auquel on s'adressait en cas de besoin. La nature des liens qu'on entretenait avec des personnes d'outre-mer se traduisait surtout par des demandes de fonds, par des représentations en vue de s'attirer les générosités essentielles à la survivance de Montréal.

Maisonneuve et Jeanne Mance durent se rendre en France à quelques reprises, pour plaider la cause de la colonie naissante, ou pour redresser la situation plus ou moins chancelante de la compagnie. La métropole était aussi l'endroit où l'on pouvait engager des miliciens en vue de la défense et de la protection collective. Pour ce faire, des sommes importantes devaient être fournies. Les buts de Maisonneuve dans ses voyages en Europe sont clairement définis par Dollier de Casson : « Son principal but était de grossir cette Colonie par le nombre des hommes, dont il moyennait la venue, [... et d'y] établir un clergé pour la sanctification des peuples. » Les démarches semblent porter fruit puisque la population s'accroît, bien que lentement, et qu'on reçoit des ecclésiastiques et des religieuses hospitalières. Cependant, sur le plan matériel, la colonie semble laissée à elle-même.

Dans l' Histoire du Montréal, les détails sur la vie quotidienne sont rares. L'auteur fait allusion parfois à la présence indienne ou, si l'on veut, à la terreur iroquoise.

L'opinion de Dollier sur les Iroquois semble bien arrêtée, surtout en ce qui concerne leurs tactiques : « [...] les Iroquois vinrent ici faire une paix fourrée, afin de nous surprendre lorsque nous y penserions le moins et que nous serions le moins sur nos gardes ». Tout au long de son histoire, Dollier accorde une large place à la description des attaques iroquoises, aux défaites, aux victoires ainsi qu'aux exploits dont, bien entendu, celui de Dollard des Ormeaux. Selon l'auteur, les Iroquois avaient bien résolu « d'emporter tout d'un coup ce qu'il y avait de Français dans le Canada ». Bien qu'écrasés, les compagnons de Dollard impressionnèrent tellement les Iroquois par leur fermeté au combat que ces derniers renoncèrent à poursuivre plus loin leur offensive. Cette « victoire » prend cependant chez notre auteur un caractère provisoire, puisque, l'année suivante, « ayant repris leurs esprits [...] ils nous vinrent donner de très mauvaises étrennes ».

Les raids iroquois nécessitèrent, de très bonne heure, la fondation d'un hôpital dont Jeanne Mance sera l'initiatrice, grâce aux dons de bienfaiteurs français : « [...] l'hôpital ne fut pas plutôt fait qu'il se trouva assez de malades et de blessés pour le fournir, tous les jours les Iroquois par leurs boucheries y fournissaient de nouveaux hôtes, ce qui obligeait un chacun à bénir Dieu de tout son coeur pour les saintes inspirations qu'il avait données à cette inconnue en faveur des pauvres malades et blessés de ce lieu ».

La défense de la petite colonie constituait un problème sérieux. On désirait stabiliser la situation par la venue en 1665-1666 de troupes de miliciens. On ne nomme pas le régiment envoyé en Nouvelle-France, mais il est évident qu'il s'agit ici de l'arrivée du régiment de Carignan-Salières. À Montréal, on regrette cependant que les militaires se battent à la manière européenne, grave inconvénient en un pays si barbare. Cette nouvelle milice n'empêche quand même pas la mort de « Montréalistes ».

Quelle importance Dollier de Casson accorde-t-il à la vie commerciale, aux fourrures et au rôle des Indiens comme intermédiaires ? Le domaine du négoce est complètement délaissé par l'auteur. À un seul endroit il fait part de ses doléances face à la situation financière des colons et du commerce en général. Il était très difficile pour les colons de se procurer du numéraire ; l'inconvénient est de taille, car il n'est pas « possible que des gens vivent ici sans avoir de quoi acheter aucun ferrement ni outil, sans avoir de quoi acheter linge ni étoffe et autre chose nécessaire à son entretien ». En ce qui concerne le commerce des fourrures, la situation ne semble pas très satisfaisante au moment où il écrivait ces lignes : « Si les pelleteries ne valaient chez nous qu'un tiers moins que chez les étrangers nos voisins, tous les Sauvages viendraient ici et rien n'irait chez les étrangers, car [...] les Sauvages nous aiment mieux qu'eux. » L'eau-de-vie est condamnée, comme objet de négoce avec les Indiens : « Si un jour on voyait le désordre passé on aurait ici de la satisfaction, mais comme on voit tout périr par ce malheureux commerce cela donne beaucoup d'affliction à ceux qui sont le plus dans l'intérêt de Dieu. »

L' Histoire du Montréal constitue une source précieuse de renseignements sur Dollier de Casson lui-même. Une touche autobiographique y est repérable, surtout en ce qui concerne les explorations qu'il a menées avec son confrère Bréhant de Galinée. En 1669, il fait partie d'une expédition dirigée par Cavelier de La Salle. Rendu sur le lac Ontario, La Salle se permit d'abandonner les sulpiciens. Ces derniers se mirent d'accord pour poursuivre leur expédition et décidèrent d'hiverner sur place. Mais, ne pouvant se rendre chez les Indiens du Mississippi, ils durent rebrousser chemin et rentrer à Montréal le 18 juin 1670.

On publia plus tard le journal établi par Galinée lors de cette expédition. Il s'agit d'un modeste ouvrage intitulé Voyage de MM. Dollier et Galinée (1669-70) et édité par la Société historique de Montréal. Le récit de cette expédition illustre à quelques reprises les préoccupations missionnaires de Dollier « qui était véritablement dans le dessein de se sacrifier dans quelqu'une des Missions de ce pays ». D'autre part, ce court texte fourmille de détails fort intéressants sur la navigation en canot, la façon de vivre en forêt (habitat, nourriture), les moeurs des Indiens, la faune, la flore, les pratiques des missionnaires jésuites.

En somme l'essentiel de l'Histoire du Montréal se regroupe autour de la fondation de la colonie montréalaise, des guerres iroquoises, des relations avec la métropole et enfin de quelques récits sur les explorations de l'époque.

L'ouvrage a été rédigé dans les années 1672-1673, alors que Dollier occupait le poste de supérieur des sulpiciens à Montréal. La colonie n'avait, à cette époque, qu'une trentaine d'années d'existence. Les débuts pénibles sont encore des souvenirs frais et vivement ressentis dans l'ensemble de la population.

Sur le plan méthodologique, Dollier utilise un procédé peu commun aux historiens actuels : l'ensemble du texte se présente sous forme de lettres adressées annuellement, de 1640 à 1672, à ses confrères sulpiciens de Paris. Procédé littéraire certes, puisque l'oeuvre fut rédigée vers 1673.

Comme celles de son époque, son histoire est à la fois providentielle, narrative, événementielle ; elle est aussi consciente de ses limites car, comme le dit Dollier lui-même, cette histoire prend l'allure d'une relation : « Comme je ne souhaite point tromper ceux qui voudront se donner la peine de lire cette relation, je veux bien les avertir qu'ils ne peuvent pas espérer de moi que ce soit sans quelques erreurs pour les dates, pour les temps. » Plus loin, il ajoute ces mots qui expriment bien sa démarche personnelle d'historien : « [...] je suis contraint aujourd'hui de laisser dans un profond silence au milieu des ténèbres ce qui mériterait d'être exposé au plus beau jour, lorsque je n'en ai pas de témoignages authentiques ». Son but est de faire un récit le plus objectif possible, mais il se rend bien compte qu'il ne peut pas tout dire : « Cela me donnerait trop de peine et ne laisserait pas au lecteur la matière d'exercer ses pensées. »

Historien du XVIIe siècle, Dollier semble s'accorder avec l'esprit de son époque. Il se proposait davantage d'attirer l'attention des autorités ecclésiastiques et civiles françaises que de réaliser un document d'érudition sur les débuts de la colonie montréalaise, comme l'indique un mot d'avertissement au lecteur. Néanmoins, nous devons considérer qu'il fut le premier historien, non seulement de Montréal, mais peut-être aussi du Canada. Son oeuvre n'est pas une simple énumération de faits bruts. Elle est animée par le souci d'une certaine interprétation, voire par une préoccupation philosophique.

Noël BÉLANGER.

OEUVRES

HISTOIRE DU MONTRÉAL, 1640-1672,

Montréal, des Presses à vapeur de « la Minerve », 1868, 272 p.; la Revue canadienne, février-juin 1869 ; Montréal, Eusèbe Senécal, 1871, 128 p. ; A History of Montreal, 1640-1672. translated and edited, with a life of the author, by Ralph Flenley, Toronto. J. M. Dent & Sons Ltd., 1928, 384 p. Voyage de MM. Dollier et Galinée, Montréal, des Presses à vapeur de « la Minerve », 1875, 84 p. ; Exploration of the Great Lakes. 1669-1670, edited by James H. Coyne, Toronto, Ontario Historical Society Papers and Records, IV, 1903, p. 2-75.

ETUDES

Emmanuel BENOÎT, « M. Dollier de Casson, prêtre de Saint-Sulpice. Conférence faite au cercle Ville-Marie, le 11 novembre 1902 », la Patrie, 15 novembre 1902, p. 1.

Roger DUHAMEL, « Dollier de Casson », Cahiers de l'Académie canadienne-française, VIII (1964), p. 131-136.

Robert [LAROQUE] DE ROQUEBRUNE, « Histoire du Canada. Deux historiens de Montréal au XVIIIe siècle », le Canada français, septembre 1933, p. 19-30.

Jacques MATHIEU, « Dollier de Casson, François », DBC, II, p. 198-204.

Olivier MAURAULT, « Études sur Dollier de Casson », la Revue trimestrielle canadienne, 1919, p. 361-371.

André VACHON, « l'Affaire du Long-Sault : valeur des sources iroquoise et française », les Cahiers des Dix, 40 (1975), p. 200-215.

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