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HISTOIRE DU CANADA

et Voyages que les frères mineurs récollets y ont faits pour la conversion des infidèles, du frère Gabriel (Théodat) SAGARD.

Si LA PRÉPARATION hâtive du Grand Voyage* était due à la crise de 1632, on peut féliciter Gabriel Sagard d'être arrivé le premier chez l'imprimeur, mais non pas d'avoir modifié le cours des événements. En fait, la position des récollets s'aggrava rapidement. Il devint clair, malgré quelques déclarations contraires, que les places occupées par les missionnaires jésuites n'étaient pas des places supplémentaires, mais celles que la compagnie était obligée de garantir à six missionnaires récollets. Le coup sans doute le plus cruel fut la parution des Voyages* de Champlain dans une nouvelle édition où l'on avait essayé de supprimer toute allusion à la présence des récollets au Canada.

L' Histoire du Canada de Sagard fut visiblement composée pour suppléer à ce défaut en affirmant la présence, l'efficacité et la légalité de la mission des récollets de 1615 à 1629. Cette fois, Sagard disposa de plus de temps, et l'oeuvre, qui parut en 1636, est longue, touffue, souvent boursouflée, et plus profondément marquée par un ton de plaidoyer interminable et désespéré. Il faut pourtant ajouter qu'au XVIIe siècle les querelles religieuses ont produit des oeuvres plus rébarbatives que celle-ci ; citons par exemple les écrits antijésuites du grand Arnauld.

L' Histoire du Canada comprend trois parties. D'abord l'histoire de la mission avant le voyage de l'auteur : ensuite, le Grand Voyage réécrit avec beaucoup de variantes et deux fois plus de pages ; finalement, le récit des aventures personnelles des récollets dans l'histoire générale de la colonie jusqu'à leur retour en France après la capitulation de 1629. Le souci documentaire est très prononcé, et l' Histoire du Canada contient des copies des documents suivants : le bref du nonce papal, Guido Bentivoglio, daté du 20 mars 1618, autorisant la mission ; deux lettres patentes du roi, non datées, autorisant la mission ; deux lettres échangées entre le père Denis Jamet, récollet, et Charles de Boues, grand-vicaire de Pontoise, qui suggèrent sans la préciser une relation particulière entre la mission canadienne et le diocèse de Rouen ; il s'agit sans aucun doute de la première « relation » missionnaire du Canada ; les « très-humbles remonstrances » au roi sur les affaires canadiennes, de 1621, avec deux lettres connexes : une deuxième « relation », soit la lettre du père Joseph de La Roche d'Aillon sur son expédition au pays des Neutres, en 1627 ; deux documents de 1635 à l'appui des droits des récollets, à savoir un décret de la sacrée congrégation de propaganda fidei signé par Antoine Barberin et une permission du cardinal protecteur de la France, François Barberin.

L' Histoire du Canada commence par quelques généralités sur l'ordre de saint François, ses différentes branches et leurs travaux dans le monde entier. Fait curieux, dans cette perspective apparemment si large, Sagard aborde le sujet de la Nouvelle-France sans mentionner la province d'Aquitaine auprès de laquelle Champlain avait fait ses premières démarches pour avoir des missionnaires récollets et il laisse entendre que Louis Houel se serait adressé directement au père Jacques Chapouin, provincial de Saint-Denis. Cette inexactitude peut révéler une intention de polémiste, mais il reste vrai que Sagard n'avait pas vu les documents des récollets d'Aquitaine. Cependant, il bénéficia certainement de la collaboration de ses confrères, sa narration de la première expédition le montre bien. Celle-ci concerne la mission des pères Jean Dolbeau, Joseph Le Caron, Denis Jamet et du frère convers Pacifique du Plessis. Le père Paul Huet vint rejoindre ces premiers religieux en 1617, soit deux ans après leur arrivée, et les pères Georges Le Baillif, Irénée Piat et Guillaume Galleran sont encore mentionnés, sans que leurs allées et venues soient bien identifiées. Ainsi Sagard raconte-t-il la première messe célébrée au pays du Canada, le premier enterrement chrétien (Marguerite Vienne), le premier mariage chrétien (Anne Hébert et Étienne Jonquest) et le premier meurtre où l'idée de justice française affronte le Nouveau Monde. Ces événements semblent bien établir la présence franciscaine à l'origine du Canada chrétien, même si son antériorité peut être discutable. Sagard parle aussi du développement du couvent des récollets à Notre-Dame-des-Anges, du défrichement que l'on y effectuait et de son autonomie matérielle. Les problèmes de la conversion l'occupent aussi et il semble préférer la patience au baptême hâtif, quoiqu'il lui en coûte de tolérer certaines superstitions des Indiens.

Intercalée au récit de Sagard, la lettre de Denis Jamet, datée du 15 août 1615, donne une description souriante du pays et des installations des premiers missionnaires à Québec. Jamet fait la réflexion, si souvent répétée avec on ne sait jamais combien de sincérité, qu'il faudrait y établir des colons français ; la terre est très riche et les familles nombreuses feraient mieux d'y envoyer leurs fils cadets plutôt que de faire d'eux des ecclésiastiques sans vocation. Quant à la conversion des Indiens, il vaudrait mieux chercher les peuplades établies que de borner les contacts aux nomades et traiteurs que l'on voyait à Québec ; il comptait beaucoup sur la Huronie. Les Indiens, vus par Jamet, étaient d'un physique splendide, mais de moeurs barbares, guerrières et nomades. Il mentionne un enfant envoyé en France, lequel doit être Pastedechouan.

L'épisode du père Georges Le Baillif occupe assez longuement Sagard, qui a bien soin de nommer tous les signataires des requêtes portées par celui-ci en France de la part de la colonie. Sans trop nous expliquer le comportement de ce religieux comme intermédiaire auprès du gouvernement, Sagard éclaire l'étroite collaboration qui exista, au moins au début, entre le missionnaire et les responsables de la colonie. On sait que Champlain se dissocia de Le Baillif quand les représentations du moine contre les marchands furent jugées trop fortes. Comme polémiste, Sagard réprime son indignation, préférant laisser parler les faits qu'il présente au lecteur.

Là où l' Histoire du Canada répète le Grand Voyage, Sagard semble prolonger son récit sans chercher à éviter les redites occasionnées par le nouveau contexte ; les descriptions de Notre-Dame-des-Anges, par exemple, deviennent superflues. Et l'abondance des renseignements dus sans doute à des collaborateurs oblitère le caractère archétypal du voyage. Sagard s'abandonne à des réflexions morales intercalées d'oripeaux érudits, et répète avec emphase ses arguments sur la nécessité de recruter de bons colons pour convertir les Indiens à la vie sédentaire. En revanche, ses descriptions de la vie des Indiens sont présentées dans un ordre plus systématique. Elles sont aussi plus complètes, mais il faut se demander si leur authenticité n'est pas diminuée par des emprunts évidents.

De ces commentaires revus et augmentés, il se dégage deux thèses principales, l'une politique, l'autre morale. Il ne faudrait toutefois pas y chercher une rigoureuse conformité systématique ; les observations de Sagard restent avant tout empiriques.

La thèse politique constitue effectivement une critique des nouveaux modes de gouvernement introduits en France par Richelieu, mais que Sagard connaissait de plus près par Jean de Lauson, intendant de la compagnie des Cent-Associés. Il n'y fait, bien sûr, aucune allusion directe, mais il est trop visible que ses descriptions du système de gouvernement des Hurons sont avant tout un instrument de rhétorique pour critiquer la France. S'inspirant d'une page de Champlain sur les conseils de guerre des Hurons, Sagard avait déjà, dans le Grand Voyage, fait étendre ces conseils à tous les autres domaines. Dans l'Histoire du Canada, il imagine une sorte de monarchie constitutionnelle, où l'on ne manquait jamais de consulter les us et coutumes, et d'une façon particulière les vieillards. Il fait la comparaison avec le Sénat romain selon Vairon, et ajoute textuellement que les princes chrétiens devraient suivre cet exemple, mais qu'ils servent moins leur vrai Dieu que les païens ne servent les faux.

C'est ici que la thèse politique rejoint la thèse morale. Si Sagard peut louer les serviteurs des faux dieux, il se laisse entraîner dans une contradiction flagrante. Il semble que les lecteurs du Grand Voyage l'aient critiqué d'avoir trop loué les Indiens aux dépens des chrétiens. Il offre l'explication, assez courante à son époque, que les Indiens pratiquent leurs vertus pour l'amour d'eux-mêmes, alors que les chrétiens les pratiquent pour l'amour de Dieu. La valeur ultime des bons païens reste donc ambiguë, mais l'observateur se trouve libre de les admirer sans risquer son orthodoxie. Sagard avance aussi l'autre argument, que nous pouvons admirer toute la nature comme oeuvre de Dieu, sans trop préciser la situation du païen vertueux par rapport à la nature déchue de l'homme. Il est vrai, cependant, que Sagard cède un peu à l'opinion en tempérant ses critiques déjà faites aux mauvais chrétiens, corrupteurs des Indiens et en particulier des Indiennes. Il décide donc de conserver le portrait qu'il avait déjà donné du bon sauvage, de l'utiliser comme moyen d'émulation à l'adresse des Français pris en défaut de différentes vertus. Il reste néanmoins beaucoup de contradictions dans ce profil.

Au cours de sa narration, Sagard s'applique à dire du bien de tout le monde et, en particulier, à montrer les relations amicales qui existaient au Canada entre les missionnaires récollets et jésuites. Les récollets avaient invité les jésuites, parce qu'ils ne suffisaient pas à la tâche. Quelques allusions à la relative incapacité des premiers jésuites sont sans doute destinées à faire sentir au lecteur combien on va perdre de terrain en confiant la mission, à compter de 1632, aux seuls nouveaux venus. Il s'agit le plus souvent d'une maîtrise imparfaite des langues indigènes et de l'extrême méfiance que suscitaient les jésuites chez presque tous les Européens.

Trois épisodes paraissent plus importants : la relation faite par le père de La Roche d'Aillon de son voyage au pays des Neutres, reproduite in extenso ; le siège de Québec et la capitulation de Champlain, qui occupent sept chapitres ; et le retour en France des pères Daniel Bousier et François Girard, qui donne des aperçus particulièrement frappants de la vie en ces temps troublés. Le tout est assaisonné d'anecdotes et d'observations parfois amusantes, qui révèlent le talent de conteur de Sagard.

La relation du père de La Roche d'Aillon est avant tout une autre preuve de la contribution des récollets au développement du pays, tant sur le plan commercial que spirituel. Car l'exploration devait favoriser l'extension de la traite des fourrures vers l'intérieur. Il est d'ailleurs évident que les Hurons n'étaient pas dupes de ce manège. Ne voulant pas perdre leur rôle d'intermédiaires entre les fournisseurs et les acheteurs français, ils firent toutes les obstructions possibles au passage du missionnaire vers le sud de la Huronie, aux pays des Neutres et des Pétuns (sud de l'Ontario actuel). Le père Joseph persista jusqu'à ce que des menaces de meurtre l'eussent convaincu de la futilité de sa commission. C'est ici surtout que Sagard semble comprendre le rôle douteux de « quelques messieurs de la compagnie », pour qui le maintien de la guerre entre les nations indigènes favorisait la traite avec les Français en rendant difficile l'accès direct aux comptoirs hollandais.

Au début du siège de Québec, les récollets songèrent à laisser le frère Gervais au pays des Hurons, pour assurer la continuité de leur mission. Découragés par l'incertitude générale et par le souvenir de la noyade du père Nicolas Viel (1625), ils hésitèrent trop longtemps, au grand regret de Sagard. Mais sur l'océan la vie n'était pas plus sûre. Les pères Bousier et Girard quittèrent Québec en avril 1628 et rencontrèrent Anglais, tempêtes et pirates. Débarqués enfin en Galicie, ils durent traverser l'Espagne en mendiant, en compagnie d'un gentilhomme, de sa femme et de cinq enfants, qui avaient partagé leurs malheurs. Sagard réussit un bon mélange de piété et de réalisme dans la narration de cette aventure.

Le récit du siège de Québec est très généreux pour Champlain et mentionne aussi les différents alliés des Français, qui furent d'excellents éclaireurs. Les détails les plus riches concernent naturellement les récollets qui assistèrent à l'occupation. Un certain souci apologétique perce dans les commentaires de Sagard, de plus en plus conscient des injustices subies par ses confrères. Il insiste donc sur la possibilité de rester à Notre-Dame-des-Anges, malgré l'occupation ; les frères Kirke auraient opposé aux jésuites un certain fanatisme qui ne retombait pas sur les récollets ; le jardin potager leur aurait permis d'y vivre ; leurs rapports avec les indigènes étaient très favorables. Tout ce qui semble avoir manqué, c'est la confiance, et ce défaut s'explique facilement par l'incertitude des autorités en place. Sagard insinue que, avec un peu plus de bonne volonté, la mission française aurait pu être continuée, de la même façon que la famille Hébert était restée au pays.

Un dictionnaire de la langue huronne, ou plus précisément une liste de phrases françaises utiles aux voyageurs et « tournez en langue huronne », se trouve sans changement comme appendice aux deux oeuvres de Sagard. On présume que Le Caron et d'autres récollets y ont contribué.

Outre le changement du contenu, il y a, entre le Grand Voyage et l' Histoire du Canada, un changement de ton. Les longueurs auxquelles nous avons déjà fait allusion n'ajoutent rien à la gloire littéraire de l'auteur. S'il sacrifie au style, il échoue dans cette sorte d'écriture contre laquelle s'érigera, un peu plus tard, le classicisme du XVIIe siècle. C'est pourtant un style qui est bien de son époque, et il y en a de plus fastidieux que le sien. Tout porte à croire que, dans son premier écrit, la hâte obligea Sagard à recréer son expérience avec une simplicité et une fraîcheur que nous apprécions beaucoup mieux que ses contemporains. Dans son deuxième écrit, il est manifestement plus conscient des besoins de la polémique. Sa franchise fait place à l'insinuation et à des explications qui font regretter ce bon narrateur de la première manière. Il veut qu'on sache qu'il n'écrit pas pour la seule glorification de son ordre, que ses critiques à l'adresse de l'ancienne compagnie ne s'appliquent pas à la nouvelle, que le peu de succès de la première mission est dû à l'absence de bons colons. Dans ses premières descriptions de la terre, il notait objectivement qu'il y avait des régions propres à l'agriculture ; dans la seconde version, il dit qu'il y rêvait de grands établissements. Détail peut-être le plus révélateur de l'ambiance dans laquelle se débattait l'avenir du Canada, il allonge, en 1636, la dédicace à son protecteur (Henri de Lorraine) et supprime celle qu'il adressait à Dieu, en 1632.

Si la valeur principale des écrits de Sagard se situe dans le domaine de l'ethnographie, et ensuite de l'histoire de la Nouvelle-France, la valeur littéraire occupe une troisième place honorable et d'ailleurs indispensable à la compréhension exacte de sa valeur documentaire. Le mythe du bon sauvage, mieux connu par les écrivains français du siècle suivant, se trouve déjà ici, mais dans une forme obscurcie par le fait d'être entremêlé à l'observation anthropologique probablement la plus scientifique de l'époque. L'emploi de cette figure littéraire comme satire politique est, certes, moins amusant que chez Voltaire, mais plus mordant. Dans sa première version, Sagard, obligé de produire rapidement une preuve de la présence des récollets, se contentait de recréer sa propre expérience. Instinctivement, il retrouva le voyage merveilleux comme forme littéraire. Là encore, il faut convenir que le résultat est ambigu, la cause des récollets et l'observation ethnographique étant des besoins pressants. Mais le Grand Voyage jouit d'une certaine intensité qui en fait une aventure très lisible, et qui doit représenter pour nous, beaucoup mieux que pour ses contemporains engagés dans les différents partis, une présence culturelle d'il y a trois siècles et demi. Sagard révèle en profondeur le contact d'une conscience européenne avec le sol américain.

Jack WARWICK.

OEUVRES

HISTOIRE DU CANADA et Voyages que les Frères mineurs Recollects y ont faicts pour la conversion des infidelles. Divisez en quatre livres. Où est amplement traicté des choses principales arrivées dans le pays depuis l'an 1615 jusques à la prise qui en a este faicte par les Anglois. Des biens & commoditez qu'on en peut esperer. Des moeurs, ceremonies, creance, loix & coustumes merveilleuses de ses habitants. De la conversion & baptesme de plusieurs, & des moyens nécessaires pour les amener à la cognoissance de Dieu. L'entretien ordinaire de nos Mariniers, & autres particularitez qui se remarquent en la suite de l'histoire,

À Paris, Chez Claude Sonnius, 1636, 380, 6, 7 p. ; Histoire du Canada et Voyages que les Frères mineurs Recollects y ont faicts pour la conversion des infidèles depuis l'an 1615, avec un dictionnaire de la langue huronne, nouvelle édition publiée par M. Edwin Tross, Paris, Librairie Tross, 1866, 4 vol.: t. I : 1 XIV, 272 p. : t. II : p. 273-542 ; t. III : p. 543-825 ; t. IV : p. 826-922.

ETUDES

[ANONYME], « Nouvelles Publications. Histoire du Canada et Voyages des Pères récollets de la Nouvelle-France par F. Gabriel Sagard Théodat », le Courrier du Canada, 16 août 1865, p. 2.

J.-C. CAYER, dans Jean-Jacques LEFEBVRE [éditeur], Centenaire de l'Histoire du Canada de François-Xavier Garneau, [Montréal], Société historique de Montréal, 1945, p. 171-200. –

Odoric-M. JOUVE, les Franciscains et le Canada. Volume premier: rétablissement de la foi, 1615-1629, Québec, Couvent des SS. Stigmates, 1915, 504 p.

Hugolin LEMAY, « Bibliographie des travaux édités en Europe sur les Récollets du Canada », MSRC, 1933, section 1, p. 87-109.

Jean Gilmarie [sic] SHEA, « le Canada et ses historiens », le Journal de Québec, 8 mai et 5 juin 1855, p. 1.

Jack WARWICK, « Humanisme chrétien et Bons Sauvages (Gabriel Sagard, 1623-1636) », XVIIe siècle (Paris), 1972, p. 25-49.

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