Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
HISTOIRE DU CANADA

de Michel BIBAUD.

C'EST à Montréal, en 1837, que Michel Bibaud publie le premier tome de son Histoire, qui couvre la période dite de la domination française. En 1844, sous le régime de l'Union, il offre au public le tome II, plus abondant que le précédent et qui couvre la période allant de la conquête à 1830. L'année précédente, il a réédité son tome sur le Régime français. En 1878, après la mort de l'auteur, paraît par les soins de la famille un troisième tome de l'Histoire couvrant la période de 1830 à 1837, c'est-à-dire les années précédant immédiatement les événements de 1837-1838. C'est le plus copieux des trois volumes.

Dans son premier volume, divisé en quarante-huit courts chapitres, Bibaud raconte l'histoire de la Nouvelle-France. Tout d'abord, sont évoqués les premiers explorateurs, la géographie du pays neuf et les conflits avec les Anglais. Les rapports amicaux ou hostiles avec les Indiens occupent l'essentiel de l'ouvrage. L'auteur s'attache aussi à fixer les traits distinctifs des administrations successives, comme celles de Frontenac ou de Beauharnois. Au chapitre des affaires religieuses, l'auteur blâme le « zèle outré » de monseigneur de Laval et des ecclésiastiques, et il met en doute la réalité du tremblement de terre de 1663 classé par lui au chapitre des « fraudes pieuses dans l'intérêt de l'Église ». Bibaud se plaît à identifier les dirigeants par des traits moraux, montrant un Courcelle ferme et sage, un Frontenac emporté et courageux, un Denonville habile, un Callière sagace, un La Galissonnière éclairé, un La Jonquière avare et inactif et un Duquesne doué et actif. Après des pages sur les explorations jusqu'au Mississippi et vers la baie d'Hudson, l'auteur raconte la guerre de la Conquête. À la fin, il ne consacre pas moins de quarante pages à la Nouvelle-France, dénonce le péculat de Bigot, blanchit Montcalm, « estimé et chéri », loue Lévis, « sévère mais estimé », rappelle que Vaudreuil-Cavagnial fut « haï et méprisé peut-être injustement » et conclut en attribuant la perte du Canada à l'insouciance de l'administration française métropolitaine et plus encore à la vénalité des gouverneurs coloniaux.

Bibaud manifeste un sérieux souci de documentation. Il doit, bien sûr, pour l'essentiel, suivre Charlevoix, à une époque où l'accès aux archives publiques reste impossible. Il donne des témoignages d'époque à travers Charlevoix et s'écarte volontiers du jésuite pour des raisons de critique. Il se réfère également à Lescarbot et Champlain, à Lahontan et à Courville, dont le mémoire, signé des initiales S. de C., fut publié en 1840 par la Société littéraire et historique de Québec. Il connaît bien les écrits des historiens qui l'ont précédé, comme en font foi ses renvois à Roux de Rochelle, Guillaume Raynal, Thomas Chandler Haliburton, Thatcher et D. Dainville. Bibaud ne manque pas d'esprit critique. Ainsi il met le lecteur en garde contre William Smith, « écrivain dont la prévention semble être la passion dominante et qui, par un nombre d'avancés plus que suspects, avertit directement ses lecteurs d'être constamment sur leurs gardes ». Toutefois, son livre souffre, aux yeux du lecteur d'aujourd'hui, de son caractère annalistique attaché à l'histoire militaire et étroitement politique. Ainsi, Bibaud attaque le chapitre XXXVI par ces mots : « Depuis l'année 1733 ou 1734 jusqu'au premier siège de Louisbourg, en 1745, le Canada se trouve dans un état à peu près nul dans l'histoire : il ne s'y passe presque aucun événement digne d'entrer dans les annales de la colonie, ou, pour mieux dire, il n'y a pas, dans cet espace de temps, d'annales canadiennes [...] ».

Le deuxième tome, divisé en quatre livres, décrit le Régime anglais jusqu'à 1830. L'auteur brosse un tableau, dans l'ensemble assez favorable, des structures civiles, militaires et judiciaires, et il insiste sur le progrès de la population, de l'industrie et du commerce. Au chapitre de l'invasion américaine de 1775, longuement racontée, il dénonce la perfidie des envahisseurs face aux Canadiens. Évoquant plus loin la guerre de 1812, il souligne que les Canadiens méritent l'éloge de l'Angleterre pour avoir défendu le pays. Après avoir déploré l'état rétrograde de l'instruction avant 1800, il salue le développement de l'enseignement classique au début du XIXe siècle.

Le quatrième livre de ce tome porte sur quatre années troublées. Les sentiments de Bibaud favorables à l'ordre établi et à l'autorité se font jour plus ouvertement que jamais auparavant. Il dénonce la licence de la presse et le ton injurieux des journaux. Il regrette que des jeunes gens qui sont « l'espoir de la patrie [et] non son conseil », aux « prétentions insoutenables », aient introduit des « maximes fausses et pernicieuses » dans la politique de la société. Le peuple canadien, loyal et tranquille, a été égaré par des politiciens qui forment la majorité des élus et enlèvent tout espoir de retour à l'ordre. Cette politique partisane, aux yeux de Bibaud, a fait perdre aux Canadiens leur chance d'accéder au gouvernement responsable, « pourvu que par responsabilité on n'entende rien d'incompatible avec la suprématie et les droits de la métropole ; avec les instructions, les fonctions élevées et la dignité du représentant du souverain ».

Ce tome qui décrit des événements plus proches de l'auteur prend ses sources dans une documentation différente : la presse périodique introduite au pays avec le Régime anglais. Faute d'accès aux archives des administrateurs, cette source était précieuse pour l'intelligence des événements politiques. Bibaud utilise surtout la Gazette de Québec, gouvernementale puis patriote, et le Spectateur canadien (à partir de 1822, The Canadian Spectator) auquel il a été associé. Il cite aussi l' Abrégé de l'histoire du Canada de Perrault, le Tableau statistique et politique des deux Canadas du Français Lebrun, les écrits de Du Calvet et l'History de Christie, sans oublier Raynal. Dans ce tome, Bibaud fait oeuvre plus personnelle que dans le précédent, mais il se révèle aussi plus compilateur et plus partial dans ses jugements. L'immobilisme, qui est au fond de sa philosophie politique, éclate de toutes parts.

Le troisième volume de cette Histoire raconte les événements de 1830 à 1837. Ici la compilation prend le pas sur l'histoire. L'auteur, à l'occasion du récit de la session de 1830 à 1832, y manifeste plus que jamais son mépris à l'endroit de la presse « injurieuse, licencieuse et indécente ». John Neilson devient sa tête de Turc préférée. Plus loin, l'auteur dénonce les Quatre-vingt-douze Résolutions, « fruit incohérent et monstrueux », de Papineau. Il donne le résumé de cette « oeuvre dont on n'aurait pu trouver nulle part le pendant, l'eût-on cherché dans les annales de la plus grande démence révolutionnaire ». Papineau devient la cible de Bibaud pour son « délire politique », son « orgueil » et son « aveugle esprit de vengeance ». L'auteur en vient à reprocher au gouverneur son inaction devant ces entreprises de démoralisation du peuple et de désorganisation de la société. Quel contraste avec le Haut-Canada où presque tout est ordre et régularité, pense Bibaud. La détérioration du Bas-Canada continue avec les outrances de l'Irlandais Bailey O'Callaghan, du Vindicator, qui ose inciter l'armée à la désertion. Le peuple est qualifié de « populace » et le désordre a gagné les campagnes. Il ne reste qu'à conclure que les « sept années que nous venons de parcourir forment indubitablement une des périodes les plus tristes de l'histoire du Canada et des Canadiens sous la domination anglaise ». Il n'est pas étonnant que dans un tel contexte le commerce, les sciences et les arts languissent.

Comme dans le tome précédent, l'auteur cite surtout, à part Perrault, la presse périodique, dont la Minerve, organe patriote fondée en 1826, le Canadien et la Gazette de Québec.

L'Histoire de Bibaud a beaucoup pâli à la suite de la publication, entre 1845 et 1848, soit moins de dix ans après le premier tome, de l'ouvrage de Garneau, plus accordé aux aspirations nationalistes et au souffle épique. Cependant l'oeuvre de Bibaud concrétise une intention louable de révéler aux Canadiens, gavés de l'histoire de l'Ancien Monde, leur propre passé. Et l'auteur, tout au long de son oeuvre, s'appuie sur une sérieuse documentation.

La partialité de Bibaud, son acharnement contre ses adversaires politiques, sa vision conservatrice du monde (il rêve d'un Bas-Canada tranquille sous la coupe d'une élite dévouée à la métropole et à ses administrateurs) ont rejeté son Histoire bien loin derrière celle de Garneau. Les progrès de la science historique ont achevé de discréditer cette oeuvre que ni l'idéologie ni le style n'ont pu sauver d'un oubli quasi total. Néanmoins elle témoigne, à sa façon, du goût de l'ordre et de l'autorité qui traverse toute notre histoire.

Pierre SAVARD.

OEUVRES

HISTOIRE DU CANADA SOUS LA DOMINATION FRANÇAISE,

Montréal, Imprimé et publié par John Jones, 1837, XII, 370 p. ; 2e édition, revue, corrigée et augmentée, de l'Imprimerie de Lovell et Gibson, 1843, 418 p.; New York, The Johnson Reprint Corporation, [1968]. « Histoire du Canada sous la domination anglaise, Mont-Réal [sic], Imprimerie de Lovell et Gibson, 1844, 418 p. Histoire du Canada et des Canadiens sous la domination anglaise, publié par J. G. Bibaud, Montréal, Compagnie d'impression et de publication Lovell, 1878, 512 p.

ETUDES

Henri D'ARLES [pseudonyme d'Henri BEAUDÉ], Nos historiens, p. 65-82.

Guy FRÉGAULT, « Michel Bibaud, historien loyaliste », l'Action universitaire, décembre 1944, p. 1-7.

Gérard MALCHELOSSE, dans Jean-Jacques LEFEBVRE [éditeur], Centenaire de l'Histoire du Canada de François-Xavier Garneau, [Montréal], Société historique de Montréal, 1945, p. 361-370.

Camille ROY, « Michel Bibaud », Bulletin du parler français au Canada, janvier et février 1908, p. 171-176, 201-211; Nos origines littéraires, p. 233-277.

Jean Gilmarie [sic] SHEA, « le Canada et ses historiens », le Journal de Québec, 8 mai et 5 juin 1855, p. 1.

Claude TOUSIGNANT, « Michel Bibaud : sa vie, son oeuvre et son combat politique », Recherches sociographiques, janvier-avril 1974, p. 21-30.

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