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HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE

de Marc LESCARBOT.

Marc Lescarbot naît à Vervins, en Picardie, vers 1570. Il étudie d'abord dans sa ville natale et à Laon. À Paris, il se familiarise avec les littératures anciennes et modernes, apprend le latin, le grec et l'hébreu, puis s'adonne aux droits canonique et civil. Reçu avocat au parlement de Paris en 1599, il s'embarque en 1606 pour la Nouvelle-France. En 1613, à titre de secrétaire, il accompagne en Suisse l'ambassadeur français Pierre de Castille. Il y restera jusqu'en 1614 et aura l'occasion d'aller en Allemagne. Nommé commissaire de la marine, il épouse en 1619 Françoise de Valpergue. Il ne cesse de s'intéresser à la Nouvelle-France et entretient une correspondance avec le gouverneur Isaac de Razilly, dont il doit décliner une invitation à venir demeurer en Acadie. Il semble que c'est à Presles qu'il vit ses dernières années. Il meurt vers 1642.

TÉMOIN des échecs essuyés par ses amis Du Gua de Monts et Biencourt de Poutrincourt dans leurs tentatives de colonisation au Nouveau Monde, Marc Lescarbot tente par la rédaction de l'Histoire de la Nouvelle-France de sensibiliser l'opinion sur ces revers scandaleux à ses yeux. L'Histoire sera un plaidoyer en faveur de la colonisation, une critique voilée de l'immobilisme du pouvoir royal et une dénonciation de la politique obstructionniste à laquelle se sont livrés des marchands, envieux des prérogatives commerciales concédées aux responsables des expéditions en Nouvelle-France. Elle sera un appel à la générosité et à la fierté des Français, qui ne devraient pas accepter de se laisser distancer par les Espagnols et les Portugais, mais devraient avoir à coeur la conquête et la colonisation de nouveaux pays ainsi que l'évangélisation des « peuples errants ». L'« Hérodote de la Nouvelle-France » se donne aussi pour mission de faire connaître les « façons de vivre et moeurs » des indigènes, parce qu'ils sont « hommes comme nous ».

Poussé par ces « espoinçons » (aiguillons). Lescarbot entreprend d'écrire, sans entrer dans trop de « particularités », « une histoire narrative des choses en la façon qu'elles se sont passées ». Cherchant à authentifier ses écrits, il entend puiser, dans la mesure du possible, dans toutes les sources disponibles.

Au livre premier de son Histoire, Lescarbot raconte les voyages entrepris sous François Ier et Charles IX par Verrazzano, Ribaut, Laudonnière et Gourgues « en la Terre neuve de la Floride et Virginie » (1524-1568). Il se borne à résumer ces expéditions qu'il connaît grâce aux travaux de Belleforest et sans doute de Ramusio sur Verrazzano, à ceux de Basanier et de Hakluyt sur les trois derniers. Il ignore la chronologie, comme il le fera aussi pour les deux livres suivants, afin de grouper tous les voyages faits dans les mêmes régions. Suivent, au deuxième livre, les voyages du sieur de Villegaignon « en la France antarctique du Brésil » (1555-1558) dont, faute d'« avoir su recouvrer les mémoires », il ne voulait d'abord que donner un résumé à partir de l'ouvrage de Léry ; mais, au dernier moment, un de ses amis lui fournit les détails qu'il tenait d'un des hommes de Villegaignon. Le livre III reproduit « en leur entier les deux voyages [1534 et 1535] du [...] Capitaine Jacques Cartier», car l'abréger « ce serait faire tort aux plus curieux, voire même aux mariniers ». Lescarbot interrompt la relation du Malouin pour insérer en guise de parallèle, de rectification ou de supplément d'information, des extraits du récit de Champlain à l'occasion de son voyage de 1603. La confrontation des deux textes lui permet aussi de relever certaines incorrections dans la version de Champlain. Par la suite, l'historien fait état de l'« entreprise du sieur de Roberval pour la terre de Canada » et du voyage du marquis de La Roche « aux Terres-neuves » ; faute de sources, il doit se limiter à ne reproduire presque exclusivement que des lettres patentes.

Le quatrième livre débute par le récit de la première tentative du sieur de Monts, secondé par Poutrincourt, de coloniser l'Acadie (1604). En 1606, le sieur de Monts prépare une nouvelle expédition à Port-Royal. Poutrincourt, qui l'accompagne, invite Marc Lescarbot à se joindre à eux. Encore ébranlé par une injustice dont il avait été le bouc émissaire et « désireux [...] de reconnaître la terre oculairement », Lescarbot se passionne pour une entreprise dont l'enjeu consiste à « établir la foi chrétienne et le nom françois parmi les peuples barbares ». Le Jonas quitte La Rochelle le 13 mai 1606 pour parvenir le 27 juillet au Port-Royal : c'était « chose emerveillable de voir la belle étenduë d'icelui, et les montagnes et côteaux qui l'environnent ». Mais, dès le printemps suivant, au moment où « le Soleil commençait à échauffer la terre, et oeillader sa maîtresse d'un regard amoureux », le projet à peine esquissé avorte avec l'arrivée du capitaine Chevalier, porteur de lettres patentes du roi révoquant le privilège de la société. Cette quatrième partie se révèle, avec le VIe livre, l'une des plus pertinentes et des plus originales de l' Histoire. Elle apporte maintes fois un heureux complément au récit de Champlain, car Lescarbot a été témoin de plusieurs événements qu'il raconte et il en a connu personnellement les protagonistes.

Dans un cinquième livre, Lescarbot fait état « sommairement » des nouvelles explorations en Nouvelle-France. Il raconte les voyages de Champlain en 1608, 1611 et 1613, les pérégrinations de Poutrincourt et de son fils Charles de Biencourt, baron de Saint-Just, de 1610 à 1615 (la chronique de Champlain sur l'Acadie se termine en 1607), leur prise en main des « regénérations spirituelles » des aborigènes, les différends qui les opposent aux jésuites Pierre Biard et Énemond Massé.

L'Histoire de la Nouvelle-France se termine, selon René Baudry, par « le premier traité méthodique d'ethnographie nord-américaine » illustrant la vie indienne de la naissance jusqu'à la mort, et que Lescarbot considère comme « une des meilleures parties de l'Histoire, laquelle sans ceci serait fort défectueuse ». Ce traité reprend, en les étoffant, les commentaires épars sur les Indiens qui jalonnent tout l'ouvrage, et constitue une étude systématique qui se veut exhaustive. À Port-Royal, Lescarbot a frayé avec les Souriquois et le « sagamos » (capitaine) Membertou et il connaît le chef des Etchemins de la rivière Saint-Jean, Chkoudun. Par les récits de ses amis, il est au courant des moeurs des tribus établies le long du Saint-Laurent et de la côte atlantique. En plus de tirer parti de ces sources, il fait appel aux témoignages de Laudonnière, de Léry, de Cartier, de Champlain et se réfère aussi à Belleforest. Acosta, Gomara, Pigafette et enfin à Hariot. Il place son étude dans une double perspective synchronique et diachronique ; il fait des rapprochements entre les différentes tribus d'lndiens du Canada, de la Virginie, de la Floride, du Mexique, du Brésil, ainsi qu'entre les indigènes et les peuples européens anciens et actuels.

Ne se contentant pas de rapporter les faits tels quels, l'historien fait aussi preuve d'esprit critique. Préoccupé par les causes et le sens des événements, Lescarbot émet des hypothèses, établit des comparaisons, risque parfois une conclusion et trouve toujours matière « à philosopher ». Il n'est pas esclave de ses sources, et ce n'est pas parce que tel auteur ou tel explorateur rapporte un fait dont il dit avoir été témoin que Lescarbot y prête foi si cela répugne à son entendement : « Il faut croire, mais non pas toutes choses. Et faut considérer premièrement si cela est vraisemblable, ou non. » Reprochant à Champlain sa trop grande crédulité pour avoir rapporté comme un fait digne de foi l'existence du monstre appelé Gougou par les Indiens, il explique ce phénomène de façon beaucoup plus simple : «De cette mutation et dépravation d'humeurs, mémement aux tempéraments mélancholiques. surviennent des bizarres et étranges imaginations causées par ces fumées ou suies noires engeance de cette humeur mélancholique. »

Il tombera cependant dans le travers qu'il a souvent relevé chez les autres. Ne fait-il pas remarquer, après avoir constaté la fuite des Armouchiquois devant les Français qui les poursuivent : « En quoi se reconnaît comme Dieu imprime je ne sais quelle terreur en la face des fidèles à rencontre des mécréants ? » Ou encore il rappelle qu'il faut suivre le conseil du « sage des Sages » de se réjouir et de prendre plaisir à son travail. Ceux de la compagnie dont la conduite a été telle ont été préservés du scorbut tandis que les autres « toujours grondants, grognants, mal-contents, fainéants ont été attrapés ». On lui pardonne facilement sa naïveté en regard de son objectivité habituelle ; ainsi, lors de la violente querelle opposant Poutrincourt, son fils et les jésuites, la forte amitié qui le lie aux premiers ne parvient pas à détruire son impartialité.

L'Histoire s'ordonne autour de deux axes cardinaux : l'idée de servir Dieu en évangélisant les peuplades indigènes et celle de favoriser l'expansion du royaume de France. Tout au long de son récit, Lescarbot vitupère contre les Espagnols, « la gent maudite et abominable », et rappelle sans cesse leur cupidité et leur cruauté, si contraires à sa conception de la colonisation. Sensible aux idées nouvelles, soucieux de réformes sociales et religieuses, il juge que le Nouveau Monde est apte à servir ses desseins. Malgré certaines vues libérales, il n'en rêve pas moins d'assujettir les Indiens à un empire colonial. Qu'il soit légitime ou pas d'envahir des terres habitées n'embarrasse pas notre homme puisque « les enfants de Dieu » sont partout chez eux et propriétaires « de droit divin ». Ce colonialisme estime s'exonérer de tout blâme en se plaçant sous l'égide de Cérès, en prônant un retour à la terre, à une vie simple et vertueuse. Ainsi, après son retour en France, Poutrincourt offre au roi, non pas des diamants, de l'or ou de l'argent ou encore du cuivre, mais du « blé, froment, seigle, orge et avoine, comme étant la chose la plus précieuse ». L'historien fustige ses contemporains qui « estiment déroger beaucoup à leur qualité » en s'adonnant à la culture de la terre : aux exploiteurs qui exercent « le métier de tromper les hommes » et aux exploités qui vivent besogneusement, il suggère là le seul métier, « la seule vacation où réside l'innocence », et qui apporte liberté et contentement.

S'indignant des jugements frustes que l'on répète sur les « Indiens occidentaux de la Nouvelle-France », Lescarbot brosse d'eux un portrait plus réaliste. Tout d'abord, il lui faut s'amender envers les « Sauvages » et expliquer qu'ils ne méritent en rien un tel sobriquet : « [...] il y a beaucoup de choses bonnes en eux. Car pour dire brièvement, ils ont de la valeur, fidélité, libéralité, et humanité, et leur est l'hospitalité [...] naturelle et recommandable [...]. Ils ne sont point niais comme plusieurs de deçà, ils parlent avec beaucoup de jugement et de raison [...]. De sorte que si nous les appelions communément sauvages, c'est par un mot abusif, et qu'ils ne méritent pas. »

Lescarbot, sur ce point disciple de Montaigne, développe la théorie de l'homme né vertueux, du « bon sauvage ». Si les Indiens américains apparaissent à l'humaniste comme égaux ou même supérieurs aux Européens, c'est qu'ils possèdent des attributs identiques à ceux des peuples de l'Antiquité, principalement des Lacédémoniens. Ce parallèle déjà établi au XVIe siècle, mais qui, à l'époque, « était plutôt plastique », la nudité des sauvages rappelant les lignes des statues grecques, devient chez Lescarbot un parallèle moral. Par la suite, tous les écrits des jésuites colporteront cette idée, jusqu'à Jean-Jacques Rousseau qui développera cette notion déjà esquissée chez Lescarbot et que Gilbert Chinard résume ainsi : « [...] la simplicité des premiers temps, modifiée par un idéal stoïcien ou lacédémonien ».

Lescarbot démontre que les Indiens possèdent entre autres les vertus de force, de tempérance, de libéralité et de justice, auxquelles s'ajoutent des qualités intellectuelles et des talents artistiques : ils ont « l'industrie de la peinture et sculpture » et jouent « de certains flageollets longs, faits comme des cannes de roseaux, peinturés par dessus » ; la danse, forme la plus spontanée d'expression de leurs sentiments, rythme les principaux événements de leur vie.

Les aborigènes mènent une vie heureuse, paisible ; ils sont beaucoup plus libres que la plupart des Européens, esclaves d'une vie trépidante et harassante, asservis par mille conventions. Leur nudité, qui en leur laissant pleine liberté d'action favorise leur habileté et leur agilité, provoque par ricochet la verve sarcastique de Lescarbot contre la mode vestimentaire européenne. Il assure que les « mignons et mignonnes de deçà » devraient prendre « leçon » des Indiens, eux « à qui il faut faire des habits et corselets durs comme bois, où le corps est si misérablement géhenne, qu'ils sont dans leurs vêtements inhabiles à toutes bonnes choses : Et s'il fait trop chaud ils souffrent dans leurs gros culs à mille replis des chaleurs insupportables, qui surpassent les douleurs que l'on fait quelquefois sentir aux criminels. »

Ce qui suscite l'étonnement admiratif de Lescarbot. et plus tard de Sagard, habitués qu'ils sont à une société fondée sur la propriété où le tout pour soi est de rigueur, c'est de voir à quel point les indigènes font preuve d'un dédain de la possession des biens matériels, qu'ils partagent avec tout un chacun, d'une « charité mutuelle [...] ravie d'entre nous depuis que Mien et Tien prirent naissance ».

En contrepartie, l'éventail de leurs défauts est plutôt réduit. Les Indiens ne se préoccupent pas outre mesure de la propreté, ils font ri de la galanterie et des « baisers salutatoires », ils ne se montrent « laborieux » que lorsqu'il s'agit de chasse et de pêche, et certains se révèlent « cauteleux, larrons, et traîtres ». Et, pour l'amant du vin, impardonnable faute et trahison suprême, l'Indien ignore le raisin et le nectar qu'on peut en tirer : « Je ne sais si je dois mettre entre les plus grands aveuglements des Indiens Occidentaux d'avoir abondamment le fruit le plus excellent que Dieu nous ait donné, et n'en savoir l'usage. »

Le principal vice des peuplades indigènes reste leur cruauté et cette manie qu'ils ont de déclarer la guerre pour des motifs souvent futiles. Décrivant les tourments que font subir les Indiens à leurs prisonniers, Lescarbot estime toutefois que s'il regarde les dernières guerres européennes « ni Espagnols, ni Flamands, ni Français ne leur devons rien en ce regard [cruauté], voire les surpassons de plus juste mesure ».

Souvent d'esprit libre par rapport à des schèmes de pensée traditionnels, Lescarbot ne voit pas, par exemple, dans la polygamie des Amérindiens quoi que ce soit qui puisse offenser la morale ou la religion. Au contraire, il blâme les jésuites d'avoir voulu l'abolir, parle de la tolérance de Dieu « envers les anciens Pères, auxquels la polygamie n'est en nul lieu blâmée ni tournée à vice, ni cette permission que nous voyons en la loi de Nature et en la loi écrite, expressément révoquée en la loi Évangélique ».

Le jugement de l'ethnographe sur les Indiens, positif et circonstancié, se situe à mi-chemin de celui de Champlain qui, le plus souvent, les considérait comme des gens frustes et de peu d'intérêt, et de celui de Lahontan, qui fera un panégyrique du bon sauvage dans l'intention de dénigrer les institutions tant politiques que religieuses de l'Europe.

L'accueil chaleureux réservé à l'Histoire de la Nouvelle-France tient au talent du narrateur autant qu'à l'intérêt des faits relatés. Cet ouvrage, qui perpétua le nom de son auteur jusqu'à nos jours, connut en son temps trois éditions (1609, 1611 et 1617) et deux réimpressions (1612 et 1618). On en fit également des traductions partielles, en anglais dès 1609 et en allemand en 1613.

Le style du « Franc-Gaulois », comme Lescarbot aimait à se définir lui-même, épouse étroitement les fantaisies d'une pensée qui a puisé à toutes les sources et qui se balade des littératures anciennes aux traités récents de géographie, de droit et de médecine. Lescarbot a truffé son récit d'explications de différents phénomènes, de brèves dissertations ou de simples comparaisons et, connaissant le latin, le grec et l'hébreu, il a aussi tiré de son répertoire d'humaniste une large gamme de citations, de références, tout en espérant que « ces petites digressions ne seront désagréables au Lecteur, puisqu'elles viennent à notre propos ».

Son texte se trouve parfois alourdi de tout cet appareil encyclopédique. Cependant, il garde dans l'ensemble un rythme fort agréable et traduit le ton serein et la verve gauloise d'un esprit rabelaisien, pour qui l'ineffable n'est pas en poésie mais dans la boustifaille : « Nous y fîmes la Tabagie fort voluptueuse avec cette venaison [orignal] si tendre qu'il ne se peut rien dire de plus. »

Aussi affamé de mots que de mets, l'historien, dont la langue se situe à la charnière de la Renaissance et du siècle classique, se délecte au jeu de la parole. Si le mot manque à la langue, il l'emprunte à un dialecte amérindien ou il l'invente. Pour rajeunir un mot, il crée une heureuse périphrase : « ils s'empiffrent », devient « ils bendent merveilleusement le tabourin » et un baiser se traduit ainsi : « [...] ils [Indiens] n'avaient l'usage de ce doux miel que sucent les amants sur les lèvres de leurs maîtresses, quand ils se mettent à colombiner et préparer la Nature à rendre les offrandes de l'amour sur l'autel de Cypris ». Sans prétendre jouer aussi habilement que Rabelais sur la pure sonorité des mots, Lescarbot n'en maîtrise pas moins fort bien les phonèmes et en exploite la musicalité pour donner au signifié toute sa portée : « Un grain de vent [...] se desserrant, grondant, ronflant, sifflant, bruyant, tempêtant, bourdonnant, était capable de renverser notre vaisseau sens dessus dessous. »

La phrase peut être elliptique, souple, se permettre toutes les pirouettes grâce à des inversions, à des retours en arrière ou à des anticipations. Parfois aussi, elle obéit à la syntaxe latine, comme il était de bon ton à l'époque, et elle s'allonge et s'alourdit d'une suite interminable de relatives ou de coordonnées. Ce mécanisme d'enchaînement correspond bien à une intelligence en éveil, consciente de la multiplicité des directions où éclate la pensée et qui, dans sa quête empirique, ne sait où se poser.

Parfois, un peu naïvement fier d'une de ses observations ou pour s'assurer qu'il est bien compris, il reprend ses remarques et insiste en étayant ses assertions d'arguments complémentaires. Cette même naïveté du regard rend le lecteur témoin et complice des sentiments du narrateur dans l'acte d'écrire ; une exclamation ou des superlatifs forcent son attention : « Chose admirable et incroyable que je vais dire », ou encore « chose si horrible à réciter, que la plume m'en tombe des mains ».

À l'affût de tout détail qui pourrait piquer la curiosité du lecteur, il tient le journal de bord de la colonie, croque les scènes sur le vif et raconte avec le même intérêt comment les Indiens se protègent des maringouins ou comment les Basques chassent la baleine. D'une telle chasse, le journaliste en lui, qui mise parfois sur le sensationnel, insiste surtout sur le détail qui attire l'attention ; moins les quatre cents barriques d'huile qu'on tire de la graisse de la baleine que les « cinq et six barriques » qui proviennent de la seule langue du cétacé. Ce même sens de l'observation l'amène, dans une phrase bien tassée, à résumer ainsi les effets du tabac : « Cela aussi étourdit et enivre aucunement, lâche le ventre, refroidit les ardeurs de Venus, endort, et la feuille de cette herbe, ou la cendre qui reste au pétunoir consolide les plaies. »

La description sait être sobre, fonctionnelle, comme elle peut, dans sa gratuité, être en quête d'originalité, d'inconnu ou d'exotisme. Dépassé par l'ampleur de la matière à décrire, l'auteur doit parfois se contenter de longues énumérations où il inventorie les richesses de son pays d'adoption, véritable terre promise qu'il célèbre presque amoureusement. Malgré quelques excès et des naïvetés, l' Histoire de la Nouvelle-France, dont le ton est généralement juste, demeure un des plus originaux parmi les premiers regards européens posés sur le Nouveau Monde.

Gilles GIRARD.

OEUVRES

HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE. Contenant les navigations, découvertes, & habitations faites par les François és Indes Occidentales & Nouvelle-France souz l'avoeu et authorité de noz Rois Tres-Chrétiens, & les diverses fortunes d'iceux en l'execution de ces choses, depuis cent ans jusques à hui. En quoy est comprise l'Histoire Morale, Naturelle, et Geographique de ladite province : Avec les Tables & Figures d'icelle,

À Paris, Chez Iean Milot, 1609, 888 p. ; 1611, 877 p. ; 1612 ; 3e édition enrichie de plusieurs choses singulières, outre la suite de l'Histoire, À Paris, Chez Adrian Perier, 1617, [56] 970 p.; 1618; Histoire de la Nouvelle-France par Marc Lescarbot, suivie des Muses de la Nouvelle-France, nouvelle édition publiée par Edwin Tross, Paris, Librairie Tross, 1866, 3 vol.: t. I : XX, 288 p. ; t. II : p. 289-588 ; t. III : p. 589-851, 84 p. [réimpression de l'édition de 1612]; Nova Francia : Or the Description of that part of New France, which is one Continent with Virginia. Described in the three late Voyages and Plantation made by Monsieur de Monts, Monsieur du Pont-Grave, and Monsieur de Poutrincourt, Into the Countries called by the French men La Cadie, Lying to the Southwest of Cape Breton. Together with an Excellent Severall Treatie of all the Commodities of the said Countries, and Maners of the Naturall Inhabitants of the same, translated out of French into English by P. E.[rondelle], Londini, Impensi Georgii Bishop, 1609, 307 p. [traduction des p. 452-459 du chapitre XXX de l'édition française de 1609, des chapitres XXXI-XLVIII du livre II et des vingt-six chapitres du livre III] ; Purchas His Pilgrimes. In Five Bookes. The sixth, Contayning [...] The eighth, Voyages to and Land-Travells in Florida; Virginia, and Other parts of the Northerne America, French Plantings, Spanish Supplantings ; English-Virginian Voyages, and to the Ilands Azores [...] The Fourth Part, Unus Deus, Una Veritas, London, Printed by William Stansby for Henrie Fetherstone, 1625 [le chapitre VII du livre VIII contient la réimpression abrégée de la première partie de l'édition anglaise de 1609 et le chapitre vu une traduction du livre V de l'édition française de 1617]; A Collection of Voyages and Travels, Consisting of Authentic Writers in our own Tongue, which have not been Collected into English, or have only been Abridged in Other Collections [...]. vol. II, London, Printed for and sold by Thomas Osborne of Gray's-Inn, 1745, p. 795-917 [réimpression de l'édition anglaise de l'Histoire publiée en 1609] ; Hakluytus Posthumus or Purchas His Pilgrimes Contayning a History of the World in Sea Voyages and Lande Travells by Englishmen and others, by Samuel Purchas, Glasgow, James Machelose and sons Publishers to the University, 1906, vol. XVIII, p. 226-297 [reproduction de la traduction anglaise de 1625] ; The History of New France by Marc Lescarbot, with an English translation, notes and appendices by W. L. Grant, and an introduction by H. P. Biggar, Toronto, the Champlain Society, 1907-1914, 3 vol. : t. I : XXI, 331 p. ; t. II ; 584 p. ; t. III : XVIII, 555 p. ; Nova Francia. Gründliche History Von Erfündung der grossen Landschafft Nova Francia, oder New Frankreich genannt, auch Von Sitten und Beschaffenheit derselben wilden Völcker, Ausz einem zu Parisz gedruckten Französischen Buch summarischer weisz ins Teutsch gebracht, Anno 1613, Gedruckt zu Augspurg bey Chrysostomo Dabertzhofer, 86 p. [bref résumé des deux premiers livres de l'édition de 1609].

ETUDES

Geoffroy ATKINSON, les Relations de voyages du XVIIe siècle et l'Évolution des idées.

Monique BAILLET, « Marc Lescarbot, historien de la Nouvelle-France », M. A. Thesis, Evanston, Illinois, Northwestern University, 1939, 115 f.

René BAUDRY, « Lescarbot, Marc », DBC, I, p. 480-482 ; Marc Lescarbot.

Henry Percival BIGGAR, « The French Hakluyt. Marc Lescarbot of Vervins », The American Historical Review (New York), July, 1901, p. 671-692.

Gilbert CHINARD, l'Amérique et le Rêve exotique dans la littérature française au XVIIIe siècle, p. 100-115.

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