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LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS [...]

par le frère Gabriel (Théodat) SAGARD.

La biographie de Gabriel (Théodat) Sagard comporte des lacunes et des obscurités qui tiennent, pour une part, à sa condition modeste et aussi à l'esprit peu scientifique de son entourage. Gabriel est le nom de religion qu'il porte depuis son entrée chez les récollets, vers les années 1600. Dès 1615, il manifeste son attrait pour les missions du Canada. Il s'y consacre entre le 18 mars 1623 et le mois d'août 1624, alors qu'il doit rentrer à Paris. Ce premier séjour est raconté dans le Grand Voyage du pays des Hurons, publié à Paris en 1632. Son Histoire du Canada, qui est de 1636, reprend le même récit en le situant dans le travail d'ensemble effectué au pays par les religieux de son ordre. Ces deux ouvrages donnent, sur Sagard, des renseignements précis dont les contemporains confirment l'exactitude. Cependant, deux points restent obscurs : comment ce religieux, acharné depuis 1632 à réclamer pour son ordre le droit de rentrer au Canada, n'a-t-il en rien contribué au mémoire écrit en 1637 dans un but identique, et pourquoi ses supérieurs auraient-ils mené contre lui des démarches judiciaires pour qu'il réintègre le couvent ? Tout ce que consignent les documents, c'est que le frère Gabriel obtient, le 19 juillet 1638, le droit de rester chez les cordeliers. Auprès du Conseil du roi, sa défection reçoit l'appui du même cardinal Barberin qui, en 1635 (au moment donc de la composition de l' Histoire du Canada), a défendu les droits des récollets à reprendre leur mission canadienne. Après ce procès, le silence se fait de nouveau sur le premier historien du Canada. Dans la nécrologie des récollets de Saint-Denis, son nom apparaît sans date.

PREMIER historien du Canada, Gabriel (Théodat) Sagard le fut, certes, à plus d'un titre. La phrase risque pourtant de tromper, puisque le nom « Canada » inclut, aujourd'hui, l'Acadie de Marc Lescarbot. Inégal et partisan, moins que ne le prétend son successeur le père Charlevoix, Sagard tient plus du chroniqueur que de l'historien. Il chante les noms et les exploits, observe les indigènes, révèle le pays à ses contemporains français ; si Champlain fut le Christophe Colomb du Saint-Laurent, Sagard faillit en être l'Amerigo Vespucci. Ainsi doit-on chercher chez lui la première impression naïve d'un Européen avec le sol américain, sans toutefois s'attendre à y voir toujours clair. Car ce frère convers n'était pas, comme certains de ses rivaux jésuites, un professeur de rhétorique. S'il tente parfois d'embellir son récit, c'est alors qu'il manque de grâce et succombe aux prétentions de l'autodidacte. Ici encore, les renseignements externes à l'oeuvre manquent. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les récollets étaient, à l'époque, une branche plus ascétique de l'ordre franciscain, et qu'un frère convers n'était pas astreint, comme les clercs, aux années de stricte formation intellectuelle. Cependant Sagard s'était acquitté de certaines fonctions auprès du père Jacques Garnier de Chapouin, provincial, fondateur de la maison parisienne des récollets, ce qui fait croire à sa réputation de secrétaire compétent. Comme les oeuvres connues de Sagard ne brillent pas par l'ordre de leur composition, il est même permis de présumer que l'on aurait confié son travail d'historien au père Joseph Le Caron, s'il n'était mort en 1632.

Le Grand Voyage du pays des Hurons, situé en l'Amérique vers la Mer douce, aux derniers confins de la nouvelle France, dite Canada parut le 10 août 1632, avec une permission du supérieur, datée du 26 juillet. Dans la même année, les pères jésuites s'étaient embarqués pour reprendre la mission canadienne après l'occupation de Québec par les frères Kirke. Vers la fin de l'été paraissent les Voyages* de Champlain, pleins d'erreurs et de contradictions, sans privilège formel, dans l'édition attribuée par l'abbé Laverdière à des mains jésuites. C'est l'année où les récollets de Saint-Denis se voient exclus de leur ancienne mission et entreprennent, pour y rentrer, des démarches qui resteront infructueuses jusqu'en 1670. Le récit de Sagard, sans aborder trop directement les disputes juridiques, est visiblement conçu pour affirmer la présence franciscaine d'avant 1629. Il s'agit donc d'une oeuvre de combat. Comme Sagard est privé de ses premières notes de voyage (perdues dans un accident de canot) et de celles de son défunt collègue (brûlées à cause d'une contagion), il reconstruit de mémoire un voyage fait huit ans auparavant (1623-1624). Des plagiats parfois évidents trahissent les emprunts de Sagard à la dernière édition (1619) des Voyages de Champlain : il ravivait ainsi dans son esprit ce qu'il fallait dire sur le pays. Ces circonstances de rédaction donnent un mélange hétéroclite de souvenirs personnels, d'ethnographie et de plaidoyer politique.

De longs préambules expliquent l'objet du voyage, les conversions peu nombreuses au Canada, les résultats supérieurs des récollets en d'autres pays, les problèmes de la navigation et la route choisie par le maître du navire (Dieppe, Brouage, La Rochelle) avant le départ transatlantique. On trouve déjà quelques lignes sur les beautés de la mer, sur la joie de Sagard en apercevant des baleines — il ne manque jamais d'observer et d'apprécier les animaux qu'il découvre. Durant le voyage sur l'océan, le religieux se montre tolérant pour les matelots (souvent peu édifiants sur le plan religieux) et même pour les Anglais, toujours à redouter comme des pirates. Il fournit de nombreux détails sur la route poursuivie du Cap-Breton jusqu'à Tadoussac.

À Tadoussac, il voit pour la première fois des Indiens, qu'il trouve pittoresques et « assez courtois ». Avant de quitter cet endroit, il est le témoin perplexe d'un incident assez révélateur. Le « Capitaine des Indiens », mécontent des présents offerts par les Français, commande à ses hommes de piller le vaisseau. Tout finit par se régler à l'amiable, les Indiens payant en pelleteries ce qu'ils avaient enlevé. En réalité, venait de se conclure un marché forcé. Sagard ne semble avoir compris, pas plus dans cet incident qu'ailleurs, le cycle économique de la traite des fourrures que ses descriptions aident pourtant à reconstituer. Les Français, portant leur comptoir plus en amont du fleuve, commençaient à priver leurs anciens fournisseurs de leur rôle intermédiaire.

De Tadoussac à Québec, les descriptions se multiplient : flore, faune, saisons, maison des récollets. Sagard termine par quelques mots sur la situation générale du pays où il répète Champlain sur l'insuffisance d'une colonie dont les responsables ont comme seul but le commerce. Ces reproches semblent bien plus s'adresser aux possibles patrons de l'oeuvre missionnaire qu'aux marchands eux-mêmes.

Sagard partit directement de Québec, avec un groupe de Hurons qui rentraient dans leur territoire. Malgré les huit ans qui séparent l'expérience vécue et la narration, le lecteur éprouve une admiration mêlée d'inquiétude pour ce moine voyageur, non pas, certes, le premier Européen à parcourir ces rivières, mais le premier à nous en laisser un récit personnel. Sagard observait, priait et jeûnait, et il réussit enfin à s'entretenir avec ses étranges compagnons, et à manger leur immonde sagamité.

C'est pourtant par un artifice que le narrateur nous fait progressivement partager ses réflexions et ses idées préconçues. Le récit glisse insensiblement vers la description géographique et ethnographique, et ensuite vers la thèse morale qui en reste à l'état d'ébauche. Sagard semble avoir trouvé, par une intuition qu'il n'exploite pas assez pour la porter au niveau de l'art, une forme littéraire utile qui décrit, en même temps, l'émerveillement de l'intelligence et de la sensibilité.

Il s'agit cependant d'un voyage bien circonstancié. Pour prouver à ses lecteurs que les récollets sont venus au pays, il multiplie les toponymes, les descriptions et les mesures. Ces données permettent de reconstituer sur la carte moderne la route parcourue, bien que les sites ne soient pas toujours nettement identifiés : il nomme l'Isle aux Coudres, le Cap de Tourmente, l'Isle d'Orléans et le saut Montmorency (nous gardons les formes employées par Sagard) ; à Kébec, l'ensemble des installations, les fleurs et les insectes retiennent son attention. Il fait état du couvent des récollets, sur la rivière Saint-Charles, pour la sécurité exceptionnelle qu'il offrait ; le remarquable défrichement de la terre et les fruits du jardin potager. Passant par « le lieu appelé Saincte Croix », les Trois Rivières et le lac Saint Pierre, il arrive au Cap de Victoire ou de Massacre (apparemment Sorel). Après avoir franchi la rivière des Prairies et le Sault Saint Louis, il décrit le paysage d'une façon sommaire. Il est clair que l'expédition remonte l'Outaouais, traverse un lac qui semble se décharger des deux côtés, descend dans la baie Géorgienne, aborde probablement à la baie Penetangueshine pour descendre jusqu'à « nostre ville de Quieuindahian » aussi appelée Téqueunonkiayé.

Pendant son séjour à Quieuindahian, Sagard fit une visite à Quieunonascaran, où il participa à une expédition de pêche dans les eaux de la baie Géorgienne. Son départ pour Québec eut lieu avec la brigade d'Étienne Brûlé, qui venait du village de Toenchain. De là, on suivait la route habituelle des Hurons, d'île en île, dans une rivière venant du lac des Épicérinys, à travers ce même lac pour en sortir du côté où il se déchargeait vers Québec (et où se trouvait aussi une route vers la province du Saguenay). Ici pourtant, les guides préférèrent des chemins moins faciles, de sorte que Sagard ne vit jamais la prétendue rivière se déchargeant vers l'est. Les points de repère pour la descente sont : un rocher sacré assez important pour qu'Etienne Brûlé y fasse une offrande de tabac, une rivière sur la gauche qui vient de Saguenay, le pays des Honqueronons, le saut de la Chaudière, un autre saut qu'il ne nomme pas, le pays de la Petite Nation (Quieunontatetonons), le Saut Saint Louis, le Cap de Victoire ou de Massacre, et enfin Kébec. D'ici le lecteur passe très rapidement à Tadoussac, Gaspé, Dieppe et Paris. Cette dernière étape qui comportait des aventures importantes est pratiquement escamotée.

Pour reporter sur la carte moderne les endroits désignés, on a connu de nombreuses difficultés, dues, par exemple, à la mobilité des Hurons qui transportaient avec eux les noms des villages. Les grandes lignes du voyage sont exactes : rivières Outaouais et Mattawa, portage marécageux de là au lac Nipissing (Épicérinys), rivière des Français (French River), baie Géorgienne d'île en île jusqu'à Penetangueshine, Nord de Cranberry Lake, près de Nottawasaga Bay, et probablement un des emplacements d'Ossossane.

Incidemment Sagard donne des indices d'un système économique en voie de transformation rapide parmi les peuples indigènes qu'il rencontre entre Québec et le lac Huron. Il affirme l'importance de la traite des fourrures et les difficultés qu'elle suscite chez les tribus qui pouvaient en retirer des droits de péage. Mais ce qui l'intéresse surtout, ce sont les détails sur la construction et la capacité des différentes sortes de canots, la sagamité et autre alimentation routière, les rencontres, l'accueil réservé aux Hurons. Son témoignage est sans arrière-pensée. Il dit ce qu'il voit sans se poser de questions.

Par exemple, quand il décrit les bourgades huronnes, il signale sans plus que les ustensiles étaient de pierre ou de bois, jusqu'à l'arrivée des métaux européens. Il blâme souvent les Français qui corrompent les moeurs des Indiens, sans jamais songer au choc global des deux cultures. Mais les détails qu'il retient sur la chasse, l'agriculture et l'alimentation des Hurons confirment les hypothèses de certains anthropologues contemporains voulant que les peuples iroquois se soient métamorphosés de cultivateurs de maïs en chasseurs et en traiteurs.

Il est naturel que l'observateur chrétien note la place de la sorcellerie. Sagard ne cache pas son mépris pour la magie primitive, mais ses descriptions des cérémonies pour différentes circonstances sont une source précieuse de renseignements. S'il dénonce les impostures des sorciers, Sagard ne manque pas d'apprécier la piété des fidèles. Ils obtempéraient à toute demande d'un malade dès qu'ils la croyaient nécessaire à sa guérison. Les Hurons étaient aussi généreux pour leurs morts. Quant à leurs croyances, Sagard n'y trouve aucune uniformité et il se montre très prudent à l'égard de Yoscaha, leur dieu créateur. Il est loin de croire à une religion naturelle qui mènerait facilement au christianisme.

À lire Sagard, on a souvent l'impression que, malgré le dégoût que lui inspirait leur vie sale et déréglée, il a du mal à réprimer son admiration envers les Indiens. Ils sont fidèles à leurs propres lois et coutumes. Tenant leur terre en commun, ils sont exempts des vices inhérents à la propriété. Même leurs excès sexuels sont plus acceptables qu'il ne semble au premier abord, car l'amour des enfants explique leur comportement bizarre, et tout se passe sans violence, voire sans un regard lascif. Bref, Sagard n'est pas loin d'accepter que les Hurons soient différents de l'Européen. Il proteste contre les Français séducteurs des Indiennes. Quant à l'organisation politique, Sagard passe de la perplexité à l'admiration et sans doute à l'exagération. Faute d'avoir compris le pouvoir matriarcal, il confond les conseils de guerre avec le gouvernement typique. Là, il loue l'esprit auquel nous appliquerions volontiers le terme « démocratique ». Un capitaine doit mériter d'être suivi par ses soldats, et tous participent aux décisions. Les rois ont reçu leur autorité d'une élection, et la succession n'est pas assurée à celui qui n'aura pas hérité des vertus de ses ancêtres. C'est ici surtout que Sagard anticipe sur les philosophes.

Les nombreuses descriptions de la flore et de la faune, surtout dans la seconde partie du Grand Voyage, témoignent d'une exactitude remarquable. Nous présumons que son amour des animaux est dû en partie à l'esprit franciscain. Quoi qu'il en soit, Sagard eut souvent l'occasion de louer la divine Providence d'avoir si bien garni les rivières de poissons au grand profit des voyageurs. Il garda longtemps un rat musqué dans sa robe. Incapable souvent de trouver un nom, il nous laisse une description si exacte que nous pouvons identifier les oiseaux ou les animaux dont il parle. Parfois il adapte un nom indigène, ou il en invente un, de sorte qu'il est l'auteur de certains noms populaires (par exemple, le chat sauvage).

Le Grand Voyage s'achève par un dictionnaire de la langue huronne, à l'intention des futurs voyageurs chrétiens. C'est dans la présentation de cet appendice, surtout, que Sagard exprime son souhait de rentrer au pays, de reprendre la mission interrompue des récollets. Certains lui ont vivement contesté ce dictionnaire, mais compte tenu de l'évolution d'une langue orale, il semble avoir réussi un travail valable de pionnier. Nous savons, d'ailleurs, qu'il s'agit en grande mesure d'un ouvrage collectif des missionnaires récollets.

Jack WARWICK.

OEUVRES

LE GRAND VOYAGE DU PAYS DES HURONS, situé en L'Amérique vers la Mer douce, és derniers confins de la nouvelle France, dite Canada. Où il est amplement traité de tout ce qui est du pays, des moeurs & du naturel des Sauvages, de leur gouvernement & façons de faire, tant dedans leurs pays, qu'allans en voyages : De leur foy & croyance ; De leurs conseils & guerres, & de quel genre de tourmens ils font mourir leurs prisonniers. Comme ils se marient et eslevent leurs enfants : De leurs Medecins & des remèdes dont ils usent à leurs maladies : De leurs dances et chansons : De la chasse, de la pesche & des oyseaux et animaux terrestres & aquatiques qu'ils ont. Des richesses du pays : Comme ils cultivent les terres, & accommodent leur Menestre. De leur deüil, pleurs & lamentations, et comme ils ensevelissent & enterrent leurs morts. Avec un Dictionnaire de la langue Huronne, pour la commodité de ceux qui ont à voyager dans le pays, & n'ont l'intelligence d'icelle langue,

Paris, Denys Moreau, 1632, [23], 380 p. : [édité par Émile Chevalier], Paris, Librairie Tross, 1865, 2 vol. : t. I : XXV, 206 p. ; t. II : 209-268 p. ; Trois voyages au Canada, par Jacques Cartier et S. de Champlain, publiés par Bertrand Guégan. Voyages faits au pays des Hurons en l'an 1624, par Fr. Gabriel Sagard. Le Grand Voyage, Paris, Éd. du Carrefour, [ 1929], 270 p. The Long Journey to the Country of the Hurons. [suivi de: le Grand Voyage du pays des Hurons...], edited with introduction and notes by George M. Wrong, translated by H. H. Langton, Toronto, The Champlain Society, 1939, XLVII, 411, XII p.

ETUDES

Jean BLANCHET, « la Découverte de la nature américaine dans Sagard », Mémoire de licence, Québec, université Laval, faculté des Lettres, 1970, IX, 67 f.

Jean DE LA CROIX RIOUX, « Sagard, Gabriel (baptisé Théodat) », DBC, I, p. 604-605.

Jack WARWICK, l'Appel du Nord dans la littérature canadienne-française, p. 112-116.

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