Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
LA FRANCE AUX COLONIES

essai d' Edme RAMEAU DE SAINT-PÈRE.

Originaire de Gien, petite ville des bords de la Loire, François-Edme Rameau de Saint-Père naît en 1820. Orphelin dès l'âge de trois ans, il est élevé à Bourges et fait des études de droit à Paris avant de s'établir à Alger. En 1859, il publie la France aux colonies et, l'année suivante, il fait un premier voyage au Canada. Marié en 1863, il fait paraître Une colonie féodale en Amérique en 1877. Il entreprend un second voyage au Canada en 1888. Élu membre correspondant de la Société royale du Canada en 1884, il reçoit un doctorat honorifique de l'université Laval en 1889. Il meurt à Adon (Loiret), dont il fut maire pendant quarante ans, le 15 décembre 1899.

RAMEAU DE SAINT-PÈRE publie son étude sur « les François en Amérique » au moment où l'ancienne colonie américaine révèle un nouvel intérêt auprès de certains Français. Quelques voyageurs, dont Jean-Jacques Ampère et Xavier Marinier, avaient publié leurs impressions sur le Canada ; en 1855, grâce à la Capricieuse et au capitaine Belvèze, la France officielle avait renoué avec ses anciens sujets ; la même année, des Canadiens (Joseph-Guillaume Barthe, Hector-Louis Langevin, Joseph-Charles Taché) avaient profité de l'Exposition universelle de Paris pour tenter d'attirer l'attention de l'ancienne mère patrie sur leur pays. Le voile se levait lentement sur les lointains francophones de l'Amérique.

Ce ne sont pas ces écrits, semble-t-il, qui poussent Rameau de Saint-Père à étudier les Français d'Amérique, mais son expérience de propriétaire foncier en Algérie. Il est d'accord avec ceux qu'intéresse à nouveau l'aventure coloniale et veut convaincre les autorités impériales et tous les Français de ne pas « rester stationnaires » dans ce petit coin d'Europe « qui finira certainement par ne présenter qu'une importance bien médiocre à la suite de cette expansion universelle et de cette transformation du monde ancien ». Et le meilleur moyen d'inciter ses compatriotes à fonder de nouvelles colonies, c'est d'évoquer leur gloire coloniale passée ou encore de « tirer [des] désastres mêmes, d'utiles enseignements propres à éclairer et à fortifier [la] conduite à l'avenir ». Encouragé par la rencontre fortuite de quelques missionnaires qui lui parlent du Canada et de ces Français d'Amérique fidèles à l'ancienne mère patrie, il se met immédiatement à la besogne, explore systématiquement les archives, interroge les voyageurs, correspond avec quelques Canadiens et, sans mettre les pieds en Amérique, écrit, le premier en France, une histoire de la population francophone du Nouveau-Monde. Il s'empresse de la publier en 1859 « avant l'avènement de ce triste anniversaire » de la cession du Canada à la Grande- Bretagne.

Le caractère politique de l'ouvrage transparaît dans la longue introduction où l'auteur explique les échecs coloniaux de la France non par les caractères de sa population mais par les vices de sa politique et les erreurs de son administration. Les colons, dit-il, étaient « braves, laborieux, entreprenants autant qu'hommes du monde » ; s'ils n'ont pas réussi, « c'est qu'il furent très peu d'abord, puis délaissés, et enfin paralysés par les vices du gouvernement central ». Rameau traite donc beaucoup de politique et d'administration coloniales, mais il concentre ses efforts sur l'histoire de la population. Son but, dit-il, est « d'établir comment ont été peuplées nos colonies, comment et dans quelle mesure la race française s'y est développée, et suivant la filiation de cette race jusqu'à nos jours, de constater avec détails quel est l'état actuel de leur population, et jusqu'à quel point tous ces pays ont conservé la nature et la tradition françaises, tout en recherchant les craintes et les espérances que l'on peut concevoir pour leur avenir ».

Fidèle à son objectif, Rameau divise son travail en deux parties. Dans la première, il étudie l'histoire de la population acadienne. C'est un sujet nouveau à l'époque et, même s'il le traite brièvement, l'auteur apporte des faits inédits dans l'historiographie acadienne. Il voit l'évolution de l'ancienne colonie en trois étapes : des origines à 1679, de 1679 à 1737, de 1738 à 1858. Certains de ses jugements ont dû surprendre ses lecteurs nord-américains. Il considère, par exemple, le peuple acadien « composé de pêcheurs, de soldats et d'aventuriers de toute sorte », de corsaires et de sang-mêlé ; il ajoute aussitôt, heureusement, que « la race humaine se purifie incessamment par le flot renouvelé des générations, qui tend constamment à reproduire la pureté primitive et limpide de la source ». De même, pour lui, la dispersion a été une « tache ineffaçable », une « cruauté honteuse » et une « conduite odieuse », mais il faut en accuser tout autant la France que l'Angleterre : « Dans ce drame où l'un et l'autre jouèrent un rôle honteux , on est obligé de convenir, eu égard aux fautes commises et aux devoirs méconnus, que la culpabilité du gouvernement français fut plus grande encore que celle des Anglais. » Par contre, Rameau n'a que des éloges pour la population acadienne elle-même ; il loue sa spontanéité, son énergie, sa ténacité et par-dessus tout son invincible attachement à la religion et à la nationalité. Il écrit avec enthousiasme : « [...] le récit de leur dévouement et de leurs malheurs répète à chaque page Religion et Patrie ; de même on trouve partout inscrit sur leurs digues et sur les ruines de leurs établissements : Liberté, Spontanéité et Industrie » ; puis il ajoute : « Non seulement ces diverses vertus firent leurs succès, mais elles communiquèrent une singulière force à l'obstination indomptable de leur caractère, qui devait être le palladium de leur exil et le salut de la patrie au milieu de leur dispersion. » Ému, l'historien retrouve ses réflexes de colonisateur pour conseiller aux Acadiens de se regrouper, d'occuper l'intérieur des terres, de répandre l'instruction, d'adopter des signes distinctifs pour aboutir enfin à « une action commune vers le but commun de la résurrection de leur nationalité ».

Rameau consacre sa deuxième partie à la population canadienne dont il retrace l'histoire de 1600 à 1858. Il développe à l'envi le thème de l'abandon de la France et de sa mauvaise administration coloniale : « [...] négligence et abandon par l'État de tous ses véritables devoirs ; intervention irrationnelle et fâcheuse en une foule de sujets qui eussent mieux appartenu à la direction des habitants eux-mêmes ; c'est ainsi que le colon français, individuellement plus énergique et plus entreprenant que l'anglais, demeura un agent social embarrassé, inerte et impuissant ». Son analyse du Régime anglais ne s'éloigne guère de l'historiographie traditionnelle. Pour lui, les vexations qu'ont subies les Canadiens venaient des marchands et des fonctionnaires, et non du gouvernement métropolitain : « Leur plan était de réduire les Canadiens à l'état d'ilotes, de faire du Canada une seconde Irlande, et d'y organiser une oligarchie dominante, comme celle qui opprima longtemps cette dernière et malheureuse contrée. Le gouvernement métropolitain, rendons-lui cette justice, se montra plus libéral, et souvent ses mesures déjouèrent leurs plans, qui devaient en dernier lieu succomber devant la résistance patriotique de ceux qu'ils espéraient asservir. » Face à l'oligarchie menaçante, « l'instrument visible de cette union, de cette force, de ce patriotisme, fut le clergé » que « ni la crainte des violences, ni l'obsession des intrigues, ni la séduction des promesses, ne purent jamais [...] faire dévier ».

Rameau fait suivre son analyse historique de trois chapitres remplis de considérations socio-politiques et de conseils aux Canadiens. Ceux-ci ont prouvé « la supériorité notable de la progression naturelle des races d'origine française de l'Amérique sur celles d'origine différente » ; à eux maintenant de profiter de l'accroissement considérable de leur population « pour l'expansion de leur race ». Et l'auteur d'ajouter : « L'émigration qui tôt ou tard sera la conséquence nécessaire de cette rapide multiplication doit être non pas étouffée, mais réglée par eux en un cours méthodique et raisonné, comme étant le développement et l'avenir de leur nationalité. Ils sèmeront de cette façon dans les solitudes lointaines, avec courage et persistance, avec des sacrifices qu'il leur faut savoir faire, des groupes compacts qui deviendront des peuples. » Mais les Canadiens ne rempliront cette mission que s'ils luttent victorieusement contre l'influence américaine « armée des séductions du succès, de la richesse et de l'habileté » ; il leur faut repousser avec dédain « la funeste contagion de cette civilisation malsaine ». Et Rameau de conclure : « Tandis qu'aux États-Unis les esprits s'absorbent avec une préoccupation épuisante dans le commerce, dans l'industrie, dans l'adoration du veau d'or, il appartient au Canada de s'approprier avec désintéressement et une noble fierté le côté intellectuel, scientifique et artistique du mouvement américain, en s'adonnant avec préférence au culte du sentiment, de la pensée et du beau. » Ces réflexions, que Rameau s'est chargé lui-même de rappeler singulièrement à ses amis canadiens, ne tombèrent pas en terre stérile ; elles servirent de base aux tenants de l'antiaméricanisme, du messianisme et de l'agriculturisme.

La France aux colonies s'adressait d'abord aux Français, mais les quelques exemplaires qui furent lus au Canada y soulevèrent un grand enthousiasme. Au début de 1860, tous les journaux en parlent. Le Canadien écrit le 23 janvier : « Personne, avant, n'avait si bien débrouillé ce chaos historique des débuts de notre race en Amérique » ; en février, le Courrier du Canada exprime son accord : « C'est dans la force du terme, un bon livre, que tout le monde ici s'arrachera et que chacun voudra avoir dans sa bibliothèque. » C'était déjà prévoir l'immense influence que Rameau de Saint-Père exercera sur nos historiens, mais encore plus sur nos idéologues et penseurs de la fin du XIXe siècle.

Nive VOISINE.

OEUVRES

LA FRANCE AUX COLONIES. Études sur le développement de la race française hors de l'Europe. Les Français en Amérique. Acadiens et Canadiens,

Paris, A. Jouby, 1859, XXXIX, 160, 355 p.

ETUDES

[ANONYME], « l'Ouvrage de M. Rameau », le Canadien, 23 janvier 1860, p. 5 ;

« les Français en Amérique. Acadiens et Canadiens », le Courrier du Canada, 1er février 1860, p. 2 ;

[Sans titre], le Journal de Québec, 7 février 1860, p. 2 ;

« le Livre de M. Rameau », le Journal de Québec, 9, 11, 16, 21, 23 février 1860, p. 2 ;

« l'Ouvrage de M. Rameau », le Canadien, 11 avril 1860, p. 4-5.

Jean BRUCHÉSI. « Rameau de Saint-Père et les Français d'Amérique », les Cahiers des Dix, 13 (1948), p. 225-248.

Plan du site | Droits d'auteur | Confidentialité | Déclaration de services aux citoyens | Accès à l'information
© Bibliothèque et Archives nationales du Québec