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ÉTAT PRÉSENT DE L'ÉGLISE ET DE LA COLONIE FRANÇAISE DANS LA NOUVELLE-FRANCE

essai de monseigneur Jean-Baptiste DE LA CROIX DE CHEVRIÈRES DE SAINT-VALLIER.

Fils de Jean de La Croix de Chevrières de Saint- Vallier et de Marie de Sayve, Jean-Baptiste de La Croix de Chevrières de Saint- Vallier naît à Grenoble le 14 novembre 1653. A la suite d'études au collège des jésuites de Grenoble et au séminaire Saint-Sulpice à Paris, il obtient une licence en théologie (1672) et reçoit l'ordination sacerdotale (1681). Il passe quelques années à la cour et, en 1685, il prend la succession du premier évêque de Québec. Arrivé au Canada avec le titre de grand vicaire de monseigneur de Laval, l'abbé de Saint- Vallier entreprend d'abord une visite des territoires à desservir. À la suite de ce voyage, il publie à Paris l' État présent de l'Église et de la colonie française dans la Nouvelle-France. Sacré évêque à Paris le 25 janvier 1688, il revient rapidement au Canada. Il traverse par la suite des périodes difficiles pour l'Église canadienne, étant presque toujours en conflit avec un groupe ou l'autre de son diocèse, soit monseigneur de Laval, les jésuites, le Séminaire, soit les autorités civiles ou les récollets. De 1688 à 1703, il fait de nombreux voyages en France pour plaider sa cause et refuse même de démissionner à la demande de Louis XIV (1694 et 1697). Prenant pour modèles les évêques réformateurs français, héritiers de la pensée de saint Charles Borromée et de saint François de Sales, monseigneur de Saint- Vallier entreprend d'imposer à sa jeune Église la réforme voulue par le Concile de Trente, tout en y uniformisant la discipline ecclésiastique. C'est à cette fin qu'il publie, en 1703, trois ouvrages qui marquent l'Église du Canada et la société en Nouvelle-France : le Catéchisme du diocèse de Québec, le Rituel du diocèse de Québec et ses Statuts, Ordonnances et Lettres pastorales. En 1704, les Anglais le font prisonnier lors d'une traversée vers le Canada. Après un exil de cinq ans en Angleterre, il rentre en France, mais le roi lui refuse l'autorisation de retourner au Canada. Ce n'est qu'en 1713 qu'il peut débarquer à Québec, où il tente de se réconcilier avec ses ouailles. Il meurt à l'Hôpital Général de Québec le 26 décembre 1727.

MONSEIGNEUR DE SAINT-VALLIER parle de l' État présent comme d' « une lettre, & non pas d'un livre ». Dom Albert Jamet y a vu, fort à propos, une relation de voyage. Quoi qu'il en soit, l'ouvrage a été rédigé à partir de notes ou de souvenirs recueillis par l'auteur, lors de son premier séjour en Nouvelle-France à titre d'évêque nommé par le roi et muni des pouvoirs canoniques de grand vicaire de monseigneur François de Laval. L' État présent de l'Église et de la colonie ne comporte pas de divisions, mais le lecteur attentif y distingue neuf parties : la traversée ; l'arrivée et le séjour à Québec ; la visite de la côte de Beaupré jusqu'au cap Tourmente et de l'île d'Orléans ; le voyage de Québec à Montréal pendant lequel Saint-Vallier visite les paroisses des deux côtés de la « rivière » ; le séjour à Montréal ; la visite de la « Mission du Sud », en faisant route vers l'Acadie ; celle de l'Acadie ; le dernier séjour à Québec ; le voyage de retour en France.

Tout au long de son voyage dont la narration suit minutieusement les étapes, l'auteur décrit les lieux et les établissements, premiers éléments de son récit, ainsi que les personnes et les institutions, seconds éléments du même récit. Monseigneur de Saint-Vallier y peint les réalités comme il les a vues et perçues, et sa relation est d'inégale valeur selon qu'il décrit les lieux et les établissements ou qu'il parle des personnes et des institutions. Les premiers éléments du récit semblent plutôt conformes aux réalités, du moins si l'on s'en remet à plusieurs autres documents d'époque. Quant aux seconds, les personnes et les institutions, l'auteur en fournit une image idéalisée. L'histoire de son épiscopat le convainc d'exagération, et lui-même l'avouera plus tard, en de multiples circonstances. Pour ne citer qu'un exemple, parlant « de la conduite des Français qui composent la Colonie » (il s'agit des Canadiens), l'auteur écrit : « Le peuple communément parlant, y est aussi dévot que le Clergé m'a paru saint. » La correspondance officielle de l'époque ne nous décrit pas les Canadiens comme plus dévots que d'autres peuples chrétiens, et, comme l'a souligné un spécialiste de cette période, la population de la Nouvelle-France, les Canadiens y compris, constituait « une société à hauteur d'homme ». Quant au clergé, si ses membres sont généralement des hommes vertueux, ils ont des défauts et monseigneur de Saint-Vallier aura maintes occasions de le déplorer, à tort ou à raison, entre 1688 et 1727.

La valeur littéraire de l' État présent de l'Église et de la colonie est incontestable, et c'est sans doute le seul ouvrage de monseigneur de Saint-Vallier qui comporte un véritable intérêt proprement littéraire. Rédigé dans une langue tout à la fois savoureuse et claire, voire élégante, l'ouvrage abonde en détails de toute sorte. Constitué ici de tableaux fouillés, là de croquis saisis sur le vif, le récit est généralement riche en couleurs et partout y transpirent les soucis apostoliques et pastoraux de l'auteur. L'ouvrage retient cependant davantage l'attention de l'historien que celui du littérateur. En effet, aujourd'hui, ce petit volume ne peut être considéré autrement que comme un document historique.

Peut-être lu en France à l'époque, l'ouvrage fut peu connu au Canada. En rentrant dans son diocèse, le deuxième évêque de Québec y apportait deux cents exemplaires, qu'il aurait détruits par le feu, dépité d'avoir jugé si favorablement les Canadiens. Une autre raison peut expliquer ce geste. À l'occasion de la querelle sur les rites chinois, Rome avait interdit toute publication intéressant les missions, sans l'autorisation de la Congrégation de la Propagande, et en France, pour des raisons que le gallicanisme explique, les ecclésiastiques se voyaient refuser la permission de demander une autorisation à Rome. Comme ces deux raisons ne s'excluent pas, l'une et l'autre peuvent avoir contribué à la disparition presque complète de cet ouvrage au Canada.

Jean-Guy LAVALLÉE.

OEUVRES

ESTAT PRÉSENT DE L'ÉGLISE ET DE LA COLONIE FRANÇOISE DANS LA NOUVELLE FRANCE,

À Paris, Chez Robert Pépie, 1688, 267 p. ; Québec, réimprimé par Augustin Côté & cie, 1856, IX, 102 p. ; New York, S. R. Publishers Limited, Johnson Reprint Corporation, [1965], 267 p.

ETUDES

Albert JAMET, Marguerite Bourgeoys, 1620-1700, Île de Montréal, la Presse catholique panaméricaine, 1942, p. 601.

Alfred RAMBAUD, « La Croix de Chevrières de Saint-Vallier, Jean-Baptiste de », DBC, II, p. 342-349.

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