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DESCRIPTION DE LA LOUISIANE

nouvellement découverte au Sud-Ouest de la Nouvelle-France, essai du père Louis HENNEPIN.

Né le 12 mai 1626 dans les Flandres espagnoles, Louis Hennepin entre à dix-sept ans chez les récollets et, jusqu'à l'âge de cinquante ans, mène la vie obscure d'un frère mendiant. Envoyé au Canada en 1675, il y poursuit durant quatre ans un ministère itinérant auprès des communautés, des colons et, à l'occasion, des Indiens, jusqu'au moment où ses supérieurs le désignent avec deux autres moines de son ordre pour accompagner Robert Cavelier de La Salle. L'équipe atteint en quelques mois la rivière Illinois, où elle se sépare. Partis connaître le cours du Mississippi, Hennepin et deux voyageurs sont surpris par des Issatis, Indiens de la famille des Sioux, qui les entraînent vers le nord. Environ sept mois plus tard, Henri de Tonty les rencontre et les ramène à Michillimakinac. Au printemps de 1681, Hennepin revient dans la colonie et, dès l'automne, s'embarque pour la France. Après la parution de la Description de la Louisiane (1683), mal vu des autorités françaises et de ses supérieurs, il va se réfugier dans son pays d'origine. En 1696, il obtient un laissez -passer pour la Hollande, où il offre ses services comme explorateur à Guillaume III, souverain d'Angleterre. En 1697, il publie à Utrecht la Nouvelle Découverte d'un très grand Pays, et. à moins d'un an d'intervalle. Nouveau Voyage d'un Pays plus grand que l'Europe. Son zèle intempestif auprès des catholiques d'Utrecht lui attire une condamnation du vicaire apostolique, un janséniste, contre qui Hennepin publie aussitôt un libelle intitulé la Morale pratique du Jansénisme, qui est surtout un exposé de ses griefs personnels. Seul, de plus en plus aigri, il erre quelque temps entre Rome et son Hainaut natal, où il meurt vraisemblablement, on ne sait quand.

DANS l'ensemble de la littérature de voyage du XVIIe siècle, les ouvrages de Louis Hennepin ne semblent pas, à première vue, avoir les qualités qu'il faut pour être remarqués par les contemporains et retenus par la postérité. De facture médiocre, offrant peu à la réflexion, ils connurent cependant en leur temps des succès de librairie et devinrent par la suite l'objet d'interminables polémiques entre érudits français, américains et canadiens. Nous sommes en présence d'une oeuvre dont l'importance tient davantage aux circonstances qui entourèrent sa parution qu'à son contenu.

Avec un privilège d'imprimer daté de septembre 1682, la Description de la Louisiane paraît à Paris en janvier 1683. Le livre est réédité l'année suivante et de nouveau en 1688. Des traductions italienne, néerlandaise et allemande paraissent entre 1686 et 1689. L'intérêt de l'Europe pour les récits des pays lointains n'a cessé de croître tout au long du XVIIe siècle. Mais, depuis l'époque de Richelieu où les publications sur le Canada avaient la faveur des lettrés, des dévots et des curieux, l'attention s'est peu à peu déplacée et, dans le dernier quart du siècle, ce sont surtout les ouvrages sur le Levant et l'Asie qui alimentent les rêves d'exotisme, les désirs d'évasion des Français et la contestation philosophique et politique qui fermente. Malgré cette désaffection pour l'Amérique septentrionale, un fond d'intérêt subsiste, que rien n'est venu satisfaire depuis une dizaine d'années lorsque Hennepin publie le récit de son voyage à l'intérieur du continent. Le moment était opportun.

Il semble acquis toutefois que le récollet n'a pas été le seul artisan de ce succès et nous pénétrons ici dans cette atmosphère d'intrigues qui entoure les affaires coloniales en général et plus particulièrement la conduite des missions. Au premier plan, la figure d'Eusèbe Renaudot, diplomate, directeur de la Gazette de France, secrétaire du cardinal de Noailles, qui, avec son ami l'abbé Bernou, géographe réputé, secrétaire du cardinal d'Estrées, se sont faits les promoteurs du Mississippi à Versailles et, à Rome, les avocats de missions franciscaines pour faire échec au monopole exercé par les jésuites. Le moine flamand qui débarquait d'Amérique pouvait servir leur politique. Les érudits qui ont collationné les textes et multiplié les écrits sur ce problème d'authenticité — de ceux qui passionnaient les historiens de naguère — reconnaissent que la Description de la Louisiane n'est, pour les deux tiers, qu'un plagiat maladroit du manuscrit rédigé par Bernou, d'après la correspondance qu'il entretenait avec Robert Cavelier de La Salle. La démonstration est concluante mais il reste à déterminer qui a pris cette initiative. Qu'un moine peu instruit, étranger dans la capitale, mal vu des jésuites qui régnent sur la presse officielle, ait réussi à dérober cette pièce et à obtenir du chancelier dans un délai si court le privilège d'imprimer, voilà qui est peu probable et les arguments de Jean Delanglez ne sont pas convaincants. L'explication de Villiers du Terrage est plus raisonnable : Renaudot et Bernou, désirant faire de la publicité autour des explorations de La Salle et, en même temps, saper les positions des jésuites en mettant l'oeuvre missionnaire des récollets en évidence, auraient fourni un manuscrit à Hennepin pour qu'il l'adapte et le complète avec les souvenirs de ses propres expériences. La contrefaçon était d'usage courant à l'époque et le stratagème ne doit pas nous surprendre. Mais plongé trop brusquement au centre de ces opérations savantes, le récollet oublia l'humilité propre à son état, retoucha la relation de manière à voler la vedette à La Salle et manoeuvra pour empêcher Bernou de reviser le texte final. Ces menées ainsi que les maladresses de l'ouvrage irritèrent les promoteurs, mais le livre se vendit bien, l'éventualité d'un établissement au Mississippi fut discutée à Versailles, les jésuites et l'évêché de Québec marquèrent le coup. Autant de raisons pour que Bernou finisse par louer « le bon effet du méchant livre ».

La Description de la Louisiane commence par une épître à Louis XIV dans le style du parfait courtisan. L'auteur fait valoir son ardeur pour la conversion des infidèles et son empressement à offrir à un si grand monarque, dévoué à la destruction de l'hérésie, ces contrées qu'il vient de découvrir. Suit le journal du voyage depuis Québec jusqu'au Haut-Mississippi, aller et retour, sans chapitre ni autre forme de division. Ici et là, le déroulement chronologique est ralenti par des tableaux des régions traversées et des commentaires sur leurs habitants. Notons, entre autres, les pages sur la chasse au boeuf des Illinois. Toutes les péripéties de la première partie du trajet sont narrées en détail et les descriptions géographiques sont marquées par le souci de l'exactitude. Les retouches apportées par Hennepin ne modifient pas la manière sèche et impersonnelle, caractéristique des rapports officiels. Le journal des mois de captivité se présente tout autrement. La composition est décousue, le déroulement précipité, mais ce sont peut-être ces défauts qui lui donnent un certain souffle et retiennent l'attention. Abandonné à sa propre invention, l'auteur réussit malgré lui à recréer le climat d'insécurité dans lequel vivent ces Indiens à qui son sort est momentanément lié. L'angoisse de la faim qu'il partage avec eux est bien dépeinte dans ces interminables descriptions de chasse et de retours de chasse. La méfiance et la peur, qui marquent les rapports entre les Français et leurs hôtes, transparaissent lors même que l'auteur s'ingénie à vanter ses succès diplomatiques, son courage et son stoïcisme. Car s'il ment facilement, Hennepin ne sait rien dissimuler et sa vanité constitue sans doute le trait le plus plaisant de ses ouvrages.

La Description de la Louisiane se termine par un long appendice intitulé « les Moeurs des Sauvages » qui pose un autre problème d'authenticité. Il est certain que la facture de cette dernière partie est supérieure à celle du récit, que la finesse de l'observation et les références à la culture savante étonnent celui qui vient de parcourir la relation singulièrement dépourvue de ces sortes de raffinements. Enfin pourquoi Hennepin a-t-il choisi, après tant d'autres, de décrire les coutumes des Iroquois et des Algonquins du plat pays plutôt que de s'en tenir à celles des Illinois et surtout des Sioux, qu'il avait davantage fréquentés et qui offraient une matière inédite ? Quoi qu'il en soit, ces courts chapitres sur la chasse, la guerre, les jeux, les festins, l'amour, les civilités et les incivilités, les remèdes, les habillements, la complexion des indigènes contiennent assez d'informations piquantes pour plaire au lecteur.

Mais le discours que Hennepin tient sur les Indiens n'est pas de ceux qui bouleversent les fondements de l'ordre établi. Alors que depuis près d'un siècle l'Europe, par les écrits des voyageurs et notamment ceux des jésuites, apprend que des infidèles peuvent être heureux et vertueux, que la morale et la religion sont des valeurs indépendantes, que ces barbares ont des lois justes, que la civilisation qu'on leur impose détruit l'harmonie naturelle de leurs sociétés, le récollet ramène aux certitudes anciennes : les Indiens « sont des bêtes, il faut les rendre hommes avant que de les rendre chrétiens ». D'autres missionnaires, tel Sagard, avaient émis des jugements presque aussi négatifs mais que tempéraient la charité et la pitié. Pareille émotion est absente chez Hennepin ; à tout le moins il n'arrive pas à la traduire dans ses ouvrages. À maintes reprises il relate des incidents où les Indiens font preuve de générosité et d'honnêteté, mais l'auteur ne reconnaît pas la vertu à ces manifestations. Il décrit des signes sans jamais voir le signifié. Il ne doute de rien, surtout pas de lui-même, de sa valeur et de son bon droit. Ses ouvrages ne remettent rien en question.

C'est en cela que cette oeuvre tranche avec la meilleure littérature de son temps et marque un recul idéologique. Pour le reste, insensibilité aux beautés de la nature, juxtaposition monotone d'observations hétéroclites, elle s'apparente à la masse des mémoires que l'Europe curieuse ramène des quatre coins de la terre.

Certains auteurs, ceux qui ont des lettres, étalent les rappels des Anciens et cherchent les effets de rhétorique. Hennepin a fait peu d'études et les rares comparaisons que nous relevons dans son oeuvre, du genre « une rivière aussi large que la Seine devant Paris », ne réussissent pas à animer un style généralement lourd et souvent fautif.

Un peu d'humour aurait pu racheter ces faiblesses, mais, infatué de lui-même, rempli de rancoeur contre les jaloux, les envieux, ses ennemis, Hennepin ne se départit jamais du ton sérieux et prêcheur ; il veut instruire et non pas amuser le lecteur, mais les hâbleries sont si énormes que le lecteur finit par en sourire.

Il publie à Utrecht la Nouvelle Découverte d'un très grand Pays (1697) et le Nouveau Voyage d'un Pays plus grand que l'Europe (1698). Il n'y a pas lieu de s'attarder longuement sur ces deux ouvrages composites. La Nouvelle Découverte est une autre mouture de la Description. Elle s'ouvre sur une dédicace à Guillaume III, de la même veine que celle qui avait naguère été adressée à Louis XIV, suivie d'un « Avis au lecteur » où l'auteur répond d'avance à ses détracteurs et explique que c'est pour ne pas « donner de chagrin » à La Salle qu'il a tu jusqu'à présent son voyage jusqu'à l'embouchure du Mississippi. Car c'est là la nouveauté qui justifie l'ouvrage, cette prétendue descente vers le golfe du Mexique, pour laquelle Hennepin s'est approprié un texte publié par Chrestien Le Clercq quelques années plus tôt. La composition de l'ensemble est plus soignée. La division par chapitres intercale davantage de descriptions et d'observations qui brisent la monotonie du journal de route. Elle fait d'autre part une plus large place au narrateur, à ses motivations et à son héroïsme. La même absence de retenue caractérise ses accusations contre La Salle et ses compagnons de voyage, et surtout contre les jésuites. Des premières critiques mi-voilées envers les missions de la compagnie, il passe à une attaque hargneuse. Le style souffre des mêmes défauts et le contenu, des mêmes carences. Le Nouveau Voyage est fait surtout d'emprunts, dont cette fois le compilateur n'assume pas la paternité. On y trouve une relation du dernier voyage de La Salle et autres récits historiques, telles la prise de Québec de 1628, plusieurs pages sur l'oeuvre des récollets en Nouvelle-France, des considérations sur la façon d'établir des colonies et enfin, en reprise, « les Moeurs des Sauvages » présentées dans un ordre différent. Les gravures ajoutées par les éditeurs hollandais dans les deux ouvrages sont intéressantes, notamment celle des chutes Niagara décrites pour la première fois par Hennepin.

Le succès des deux livres est immédiat. Les rééditions et traductions en anglais, en néerlandais, etc., se succèdent. En cette fin de siècle, alors que s'ouvre la succession d'Espagne, l'importance de l'enjeu ne peut qu'aviver l'intérêt des lecteurs. La Louisiane est la porte ouverte sur l'empire espagnol. La France cesse de tergiverser et vient juste à temps occuper officiellement ces territoires convoités par l'Angleterre. Bref, ce sont avant tout des ouvrages d'actualité que Hennepin offre au public.

Exhumée de l'oubli par les historiens des grandes découvertes, l'oeuvre peut encore survivre comme un témoignage de la mentalité de ce siècle, d'un espace culturel où les permanences sont aussi nombreuses que les signes de rupture.

Louise DECHÊNE.

OEUVRES

DESCRIPTION DE LA LOUISIANE, nouvellement découverte au Sud'Oüest de la Nouvelle France, par ordre du Roy. Avec la Carte du Pays : Les Moeurs & la Manière de vivre des Sauvages,

Paris, Chez la veuve Sébastien Hure, 1683, 312 p. Nouvelle Découverte d'un très grand Pays Situé dans l'Amérique, entre Le Nouveau Mexique, et la Mer Glaciale, Avec les Cartes. & les Figures necessaires, & de plus l'Histoire Naturelle & Morale, & les avantages, qu'on en peut tirer par l'établissement des Colonies, Utrecht, Chez Guillaume Broedelet, 1697, 506 p. Nouveau Voyage d'un Pais plus grand que l'Europe. Avec les réflections des entreprises du Sieur de la Salle, sur les Mines de St. Barbe, &c. Enrichi de la Carte, de figures expressives, des moeurs & manieres de vivre des Sauvages du Nord, & du Sud, de la prise de Quebec Ville Capitale de la Nouvelle France, par les Anglois, & des avantages qu'on peut retirer du chemin recourci de la Chine & du Japon, par le Moien de tant de Vastes Contrées, & de Nouvelles Colonies, Utrecht, Chez Antoine Schouten, 1698, [70], 389 p. [ Pour de plus amples renseignements sur les nombreuses rééditions en diverses langues de chacun de ces ouvrages, le lecteur consultera les travaux bibliographiques de Lemay, Goyens, Greenly et Paltsits décrits plus bas. Il existe deux éditions anglaises récentes : A New Discovery of a Vast Country in America, Extending above four thousand Miles, Between New France & New Mexico ; with a Description [ sic ] of the Great Lakes, Cataracts, Rivers, Plants, and Animals, Toronto, Canadiana House, 1969, 2 vol. [ réimpression, en fac-similé, de l'édition de 1699 ]. A New Discovery of a Vast Country in America, Reprinted from the second London issue of 1698, with facsimiles of original title-pages, maps and illustrations, and the addition of introduction, notes and index by Reuben Gold Thwaites, Chicago, A. C. McClurg & Co., 1903, 2 vol. [ réimpression : New York, Kraus, 1972 ; Toronto, Coles Pub. Co., 1974, 2 vol. ].

ETUDES

Gilbert CHINARD, l'Amérique et le Rêve exotique dans la littérature française au XVIIe et au XVIIIe siècle, p. 160-166.

Jean DELANGLEZ, Hennepin's Description of Louisiana. A Critical Essay, Chicago, Institute of Jesuit History, 1941, VIII, l64 p.

Jérôme GOYENS, « Coup d'oeil sur les oeuvres littéraires du Père Hennepin », Archivum Franciscanum Historicum (Florence, Italie), XVIII (1925), p. 341-345.

A. H. GREENLY, « Father Louis Hennepin : his Travels and his Books », Papers of the Bibliographical Society of America, 1957, p. 38-60.

Gustave LANCTOT, Faussaires et Faussetés en histoire canadienne, p. 71-95.

Hugolin LEMAY, Bibliographie des bibliographies du P. Louis Hennepin, récollet, Montréal, Imprimerie des Franciscains, 1933, 31 p. ;

Bibliographie du Père Louis Hennepin, récollet. Les Pièces documentaires, Montréal, [ s.é. ], 1937, XXVII, 238 p.

Henri-Jean MARTIN, Livres, Pouvoirs et Société à Paris au XVIIe siècle ( 1598-1701), Genève, Librairie Droz, 1969, 2 vol.: 1091 p. [pagination continue].

Conrad-Marie MORIN, « Du nouveau sur le récollet Louis Hennepin », RHAF, juin 1947, p. 112-117.

Victor Hugo PALTSITS, « Bibliographical data », dans Reuben Gold THWAITES [editor], A New Discovery of a Vast Country in America, by Father Louis Hennepin, Chicago, A. C. McClurg & Co., 1903, I, p. XLV-LXIV.

Jean-Roch RIOUX, « Hennepin, Louis », DBC, II, p. 288-292.

H.-A. SCOTT, « Un coup d'épée dans l'eau ou Une nouvelle apologie du P. Louis Hennepin », MSRC, 1927, section I, p. 113-160.

J. STENGERS, « Hennepin et la Découverte du Mississipi », Bulletin de la société royale belge de géographie d'Anvers, 1945, p. 61-82.

Marc VILLIERS DU TERRAGE, la Louisiane. Histoire de son nom et de ses frontières successives (1681-1819), Paris, Maisonneuve, 1929, p. 13-20, 40-43.

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