Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
COURS D'HISTOIRE DU CANADA

de l'abbé Jean-Baptiste-Antoine FERLAND.

Fils d'Antoine Ferland, marchand, et d'Élisabeth Lebrun Duplessis, Jean-Baptiste-Antoine Ferland naît à Montréal le 25 décembre 1805. De Kingston, où il avait déménagé avec sa mère (1813), il se rend au Collège de Nicolet et y termine son cours classique (1816-1823). D'abord secrétaire de monseigneur Plessis, puis professeur au Collège de Nicolet, il est ordonné prêtre le 14 septembre 1828. Jusqu'en 1841, il exercera son ministère dans diverses paroisses puis accédera aux postes de préfet des études, de directeur et supérieur du Collège de Nicolet. Appelé auprès de l'archevêque de Québec en 1850, il devient professeur d'histoire du Canada à l'université Laval (1855) et doyen de la faculté des Arts (1864). Son voyage en Europe, de mai 1856 à avril 1857, lui permet de consulter et de rapporter des documents historiques de première main. En plus de ses travaux d'histoire, il rédige des récits de voyage en Gaspésie et au Labrador. Alors qu'il travaille à la correction du deuxième tome de son Histoire du Canada, il meurt à Québec le 11 janvier 1865.

LE COURS D'HISTOIRE DU CANADA de l'abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland est, en un sens, une riposte aux adversaires du clergé et de la nation. En 1815, le bureaucrate William Smith publiait une synthèse de l'histoire canadienne passablement défavorable à l'Église et à la société. Deux décennies plus tard, Michel Bibaud réhabilitait l'Église, mais, au goût de l'élite canadienne, nationaliste et libérale, il affectait trop de sympathie pour la minorité anglaise du pays et la Grande-Bretagne. Défaite sur le terrain politique et constitutionnel par l'Acte d'Union, humiliée par l'échec de la rébellion de 1837-1838, la petite bourgeoisie des professions libérales trouvait sa revanche, sur le terrain idéologique, dans l'histoire nationale de Garneau, qui reflète la conscience de classe de ce groupe anticlérical, démocrate et nationaliste.

Le réveil religieux des années 1840 prélude à l'accession du clergé au rôle d'élite nationale des Canadiens maintenant minoritaires et repliés sur l'Église, la famille et la tradition. Le libéralisme doctrinal et le laïcisme des notables sont voués à la défaite, au profit des idéologies de conservation propagées par les clercs. Dès la parution du premier tome de l' Histoire du Canada* de Garneau (1845), deux opuscules, l'un de l'abbé Charles-Étienne Brasseur de Bourbourg, l'autre de l'abbé Louis-Édouard Bois, sont consacrés à la défense de monseigneur François de Laval. Ils constituent une réfutation des jugements libéraux de Garneau à l'égard du prélat.

C'est dans une conjoncture éminemment favorable au rappel de l'épopée mystique et des élans colonisateurs de l'Ancien Régime — le milieu du XIXe siècle n'est-il pas de nouveau un moment important dans l'histoire de la colonisation et de l'expansion missionnaire ? — que le clergé va entreprendre l'élaboration d'une mémoire collective destinée à l'affirmation de son ascendant sur la société entière. Au cours des années 1840, l'abbé Jacques Faquin, auteur d'une histoire du Canada de quelque mille pages, ne réussit pas à se faire imprimer. Selon toute vraisemblance, monseigneur Ignace Bourget lui préfère le jésuite Félix Martin, nouvellement arrivé au pays, qui se charge de faire connaître et admirer les missionnaires et martyrs de son ordre. En 1852, un autre étranger, l'abbé Brasseur de Bourbourg, après un séjour de quelques années à Québec, publie une histoire du Canada où l'Église et l'activité missionnaire occupent une place privilégiée. Le sulpicien français Étienne-Michel Faillon, enfin, au cours d'un séjour de cinq années au Canada, collige les matériaux pour rédiger, entre 1852 et 1866, quelque quatre mille pages sur l'histoire canadienne. Puis, des historiens bien enracinés dans le milieu prennent la relève des auteurs étrangers. Leur appartenance au clergé ne les dissocie guère des ouvriers de la première heure, sauf que l'ingrédient nationaliste aura tendance à s'associer plus étroitement chez eux à une vision ecclésiastique du passé collectif. En 1864, l'abbé Casgrain publie l'Histoire de la Mère Marie de l'Incarnation* qui suit de peu le premier tome de l'histoire du monastère des ursulines de Québec, publié (1863) grâce à la collaboration des abbés Georges Lemoine et Jean-Baptiste-Antoine Ferland.

Le clergé, qui depuis 1840 consolide graduellement ses positions, avait besoin d'un porte-parole capable de créer l'unanimité autour du couple Église-État. Ferland fut choisi parce qu'il avait la compétence et les convictions requises pour illustrer le rôle présumément salutaire du catholicisme sur les destinées nationales.

Dans son ouvrage, l'abbé Ferland reprend, comme on sait, son cours d'histoire du Canada donné à l'université Laval. Le premier tome est entièrement consacré à la période allant des voyages de Jacques Cartier à la réorganisation de la Nouvelle-France en 1663. Le second couvre le siècle qui suit l'épopée mystique. Si l'on s'en tient au découpage chronologique, il n'y a pas lieu de voir de disproportion entre les deux volumes. En réalité, si l'on considère que la colonie ne groupait que deux à trois mille habitants vers 1660, on doit admettre que Ferland a été beaucoup plus prolixe sur les origines que sur le dernier siècle du Régime français. Mais on ne peut conclure à un favoritisme dans le traitement des périodes. La vie pionnière, à la naissance des historiographies nationales, a toujours la faveur des écrivains.

Un premier chapitre énumère les sources et les études consacrées à l'Ancien Régime. Au chapitre des sources, Ferland retient les récits des découvreurs et les témoignages connus de Lescarbot, Biard, Champlain, Sagard, Marie de l'Incarnation, Ducreux, ainsi que le Journal* et les Relations* des jésuites. Ce sont pour lui les meilleurs guides : « [...] pour arriver plus sûrement à la vérité, écrit-il, il faut recourir à ceux qui ont été témoins oculaires des événements ».

À quelles fins Ferland écrit-il ? Pour lui, le passé canadien n'est pas moins beau que celui de la France de saint Louis, puisqu'il « nous retrace les moyens [...] employés pour fonder une colonie catholique [...] et désigne en même temps la voie que doivent suivre les Canadiens afin de maintenir intactes la foi, la langue et les institutions de leurs pères ». Ferland insiste sur l'aspect édifiant du passé canadien, qui a « un caractère d'héroïsme et de simplicité antique que lui communiquent la religion et l'origine du peuple [...] ». Rien d'étonnant qu'il dédie son ouvrage « à la religion et à la patrie ». Il écrit donc pour mettre en valeur la « puissante et salutaire influence » de la religion sur la colonie. C'est elle qui « a formé un peuple uni et vigoureux, qui continuera de grandir aussi longtemps qu'il demeurera fidèle aux traditions paternelles ».

Parmi les rares rappels de la France d'Ancien Régime, il faut en retenir deux types, dans la synthèse de l'abbé Ferland. Les uns ont trait à la religion, les autres, à l'abandon de la France.

Les allusions aux guerres de religion laissent percer une certaine discrimination. Dans « le calvinisme, les Français [...] apercevaient un despotisme déguisé sous le masque de la religion ». Ces guerres sont imputables à « un esprit de révolte incompréhensible » de la part des protestants. Ce sont eux aussi qui sont responsables des conflits en Amérique : « Les huguenots français, écrit-il à propos de la colonisation de la Floride au XVI* siècle, furent ainsi les premiers dans le Nouveau-Monde, à donner le signal de la guerre entre Européens. » L'auteur n'est donc pas partisan de la tolérance religieuse, bien que son interprétation soit loin d'être aussi discriminatoire que celle de Narcisse-Eutrope Dionne dans sa biographie de Samuel Champlain*, pour ne citer qu'un exemple.

L'indifférence de la France est la seconde référence à l'arrière-plan métropolitain. Le thème de l'abandon, cher aux historiens du XIXe siècle, fait l'objet de brefs développements, ça et là, tout au long du récit. Mais on ne saurait comparer le sentiment anti-français de Ferland à celui de l'abbé Casgrain. Ce dernier a rendu la France responsable de presque tous les maux dont souffrait la colonie. Il n'en va pas de même chez Ferland. Sa modération s'explique largement par un tempérament beaucoup plus froid, moins émotif que celui de son collègue. Le conflit qui oppose les soldats réguliers et les miliciens durant la guerre de la Conquête fournit un bon exemple des divergences d'interprétation des deux historiens. Dans Montcalm et Lévis* (1891), Casgrain dénonce sur un ton querelleur le mépris des soldats français pour les miliciens coloniaux. À Ferland, le conflit paraît normal. Il souligne qu'il y eut des torts de part et d'autre, et c'est l'interprétation que retiendra Thomas Chapais dans sa biographie de Montcalm (1911).

Soucieux de reconstituer le contexte atlantique dans lequel s'est déroulée l'histoire de la Nouvelle-France, Ferland a beaucoup lu, plus que la majorité des historiens du XIXe siècle, sur l'histoire coloniale des États-Unis. Il fait de nombreux parallèles entre les deux histoires. Sans dépeindre le destin américain avec des couleurs sombres, il signale, en laissant au lecteur le soin de tirer des conclusions, l'absence de tolérance religieuse en Nouvelle-Angleterre et la présence universelle du rigorisme. Son évocation de l'austérité des moeurs américaines n'a rien d'outrancier cependant : « Prudente, sérieuse, habile à deviner et à saisir les chances d'une entreprise commerciale, la population anglaise est devenue riche et commerçante [... ]. Le calvinisme lui a inspiré le cachet de sanctimonie et de froideur, dont elle n'a pu encore se débarrasser. » Ferland en déduit qu'il faut voir là l'origine de l'inimitié des Américains et des Amérindiens, alors que les Français savaient s'attacher ces derniers. Revenant aux puritains, il écrit : « Comme les juifs, ils tenaient aussi les yeux ouverts sur leurs intérêts temporels. » Par contre, ces jugements de valeur ne sont presque jamais mis en parallèle avec ce que certains appellent la supériorité de la civilisation franco-politique.

L'auteur quitte cependant le terrain de la neutralité quand il rappelle les engagements militaires de la Nouvelle-France et de la Nouvelle-Angleterre. Le colonel Pitre Schuyler, gouverneur général des colonies britanniques, estime que l'association des Amérindiens à la rivalité anglo-française, avec le cortège des cruautés qui s'ensuivait, était indigne de la civilisation chrétienne à laquelle appartenaient les belligérants. Ferland écrit : « C'étaient là les sentiments personnels du colonel Schuyler, et ils lui font certainement honneur ; mais il oubliait que par une longue suite d'empiétements et de cruautés, les habitants de la Nouvelle-Angleterre avaient inspiré aux Abénaquis une haine profonde contre la race anglaise. » Sans justifier les pratiques militaires amérindiennes, Ferland estime que les Canadiens et leurs alliés indigènes défendaient leurs biens et leur patrie. Au demeurant, réplique l'historien, les Iroquois alliés des treize états ont eux aussi commis des actes de cruauté contre la Nouvelle-France.

Le récit des années de la conquête n'est cependant pas une charge contre l'ennemi. En s'attaquant à la marine marchande française avant la déclaration de guerre, la Grande-Bretagne ne s'est pas, aux yeux de l'auteur, conformée aux usages diplomatiques. Mais Washington n'est pas qualifié de militaire incorrect dans ce que l'historiographie a appelé l'affaire Jumonville. « Le caractère si noble de Washington ne permet pas de supposer, pour un instant, qu'il ait eu l'intention de profiter d'un guet-apens. Mais, jeune encore, et concevant des inquiétudes sur son fort, au milieu de la solitude, il n'eut probablement pas la force de retenir ses troupes indisciplinées. » Ferland, pourtant, parle de « l'assassinat » de Jumonville. Selon l'historien, « [...] il semble y avoir eu, de la part des Anglais, une précipitation qui leur donne complètement tort dans toute l'affaire ». Ces propos sont peut-être les plus aigres-doux de Ferland sur les adversaires déclarés de la colonisation française.

Pour mettre en échec ses ennemis extérieurs, la colonie peut compter sur l'assistance du Ciel. Le récit de Ferland ne fait pas intervenir la Providence aussi souvent que celui de Faillon. Bien que son action soit plus discrète, Dieu veille constamment sur la colonie, que ce soit pour fonder des établissements, choisir des chefs, sauver un héros de la mort, ou encore repousser l'envahisseur et faire trembler la terre. Même la destruction de la Huronie semble avoir été décrétée par Dieu. Il y a tout lieu de croire que si Ferland eût prolongé son récit au-delà de 1760, il eût, lui aussi, fait sien le mythe de la conquête providentielle, un des éléments les plus constants du récit historique traditionnel.

L'action du clergé auprès des Français et des Amérindiens occupe une place privilégiée dans la synthèse de l'historien. Au sein de l'épiscopat, monseigneur de Laval a, pour ainsi dire, la plus haute cote de popularité. Son patriotisme n'a d'égal que la fermeté avec laquelle il a combattu les trafiquants d'alcool en pays missionnaire. Aux adversaires du prélat, Ferland répond : « Quelques-uns lui ont reproché d'avoir été ferme jusqu'à l'opiniâtreté. Nulle vertu n'est parfaite sur la terre ; il a pu quelquefois se tromper ; mais il vaut mieux que le fondateur d'une société pèche par excès de fermeté que par faiblesse. » Une conduite moins rigoriste eût été fatale à la colonie naissante, au dire de Ferland.

Monseigneur de Saint-Vallier mérite aussi de grands éloges. Mais ce sont les jésuites qui ont davantage la faveur de Ferland. Ils prennent plus d'une fois la vedette, surtout à cause de leurs martyrs. Avec émotion, Ferland raconte le supplice de chacun. Il insiste d'autre part sur le succès de l'entreprise apostolique. Il retrace, en des termes élogieux, la vie du missionnaire avant l'implantation des réductions indiennes. En pays huron, le combat fut dur, mais il finit par conduire à la victoire. Ce fut « une longue lutte pleine de péripéties, entre les apôtres de la vérité et les puissances des ténèbres, entre les lumières de l'Évangile et l'ignorance brutale de l'homme dégradé par l'état sauvage, entre la civilisation chrétienne et les barbares superstitions des enfants de la forêt. Pendant plusieurs années la petite bande de missionnaires [...] remporta peu de succès sur la terre qu'elle arrosait de ses sueurs et de son sang ; menacée de la hache et du feu, elle voyait néanmoins grossir ses rangs par l'arrivée de nouveaux combattants [ ... ]. Le dévouement et le courage de ces nobles soldats du Christ finirent enfin par triompher. » On reconnaît bien ici l'historien clerc du XIXe siècle. Pour un laïc libéral comme Benjamin Sulte, l'effort missionnaire s'est soldé par un échec à peu près complet (Histoire des Canadiens-français*).

Il ne manque pas de grands noms laïcs pour peupler le panthéon de Ferland. Jacques Cartier, le « brave Breton », est le héros chrétien qui ouvre la voie à ses successeurs. Mais, comme Ferland fournit toujours des portraits nuancés, il n'hésite pas à trouver son personnage un peu trop rusé dans ses relations avec les autochtones.

C'est dans ce même esprit de respect pour les aborigènes que Ferland condamne, à la suite de Charlevoix, l'alliance militaire de Champlain avec les Hurons. En revanche, le fondateur de Québec mérite des éloges, notamment parce qu'il voulait « augmenter la puissance de la mère patrie, et faire pénétrer la foi et la civilisation au sein des épaisses ténèbres, dans lesquelles étaient plongées les tribus américaines ». Le successeur de Champlain, à son tour, « s'attacha à asseoir la petite colonie sur les seules bases solides d'un état, la religion et l'honneur ».

Le gouverneur Frontenac est un personnage ambigu. Si Ferland trouve à louer son patriotisme au moment de l'attaque de Québec par Phips et dans ses rapports avec les Amérindiens, il condamne cependant son attitude à l'égard du clergé colonial. Frontenac, selon lui, avait des préjugés contre les jésuites et le clergé séculier. Dans ses démêlés avec le sulpicien Fénelon, qui se permit de l'attaquer du haut de la chaire, l'historien estime que le gouverneur a joué un rôle indigne.

Les intendants Talon et Dupuy sont également jugés en fonction du nationalisme clérical de la seconde moitié du XIXe siècle. Talon fut un bon administrateur. « Son administration, active et intelligente, avait fait avancer le pays », écrit Ferland. Cependant, il a « nourri des préventions contre les prêtres séculiers et les jésuites ». L'historien dénonce l'anticléricalisme de Dupuy, mais sans charge véhémente. Ferland adopte toujours un ton modéré pour réduire l'adversaire. Même les « honteuses spéculations de Bigot et de ses amis » sont dénoncées sans passion, contrairement à la rhétorique vengeresse courante chez nos anciens historiens.

Dans cette histoire, les héros militaires sont également à l'honneur. L'exploit de Dollard des Ormeaux est raconté longuement. Ferland s'étonne que Charlevoix ait gardé le silence sur ce fait d'armes auquel la Relation de 1660 était consacrée. Durant la seconde moitié du XVIIe siècle, la colonie laurentienne prend de l'expansion. La conquête du territoire est en partie due aux explorations, en partie aux expéditions militaires. Ferland insiste sur la conquête militaire. C'est ainsi que Cavelier de La Salle, Jolliet, Marquette, Dollier de Casson, Bréhant de Galinée n'occupent pas une place comparable à celle de Le Moyne d'Iberville.

Comme les autres historiens de son époque, Ferland s'acharne contre la bourgeoisie commerçante et lui attribue toutes les faiblesses de la colonie naissante, sans toutefois brandir l'anathème contre le commerce, comme le font généralement les premiers chroniqueurs de la Nouvelle-France. Les compagnies ne se sont pas souciées de remplir leurs obligations de coloniser ; Ferland en prend note, sans animosité. C'est seulement lorsque les commerçants trafiquent de l'alcool en échange du castor que l'auteur hausse le ton.

L'historiographie du XIXe siècle a fréquemment opposé les bienfaits de l'agriculture aux méfaits présumés du commerce en Nouvelle-France. Ferland a une pensée plus nuancée. Certes, lorsque Louis Hébert a des démêlés avec les compagnies commerciales, il prend le parti de l'agriculture : « Tandis que les autres habitants perdaient leur temps à faire la traite avec les sauvages, Louis Hébert avait compris que le plus solide fondement de la prospérité d'un pays nouveau, est l'agriculture. » Aussi Louis Hébert et Guillaume Couillard sont-ils considérés comme « des bienfaiteurs pour un pays nouveau ». Ils ont su suivre les idées de Champlain, « homme sensé et pratique », qui « comprenait que l'agriculture est la mère nourricière des peuples ». Mais de là à condamner le commerce comme néfaste en soi, il y a une marge que Ferland n'ose pas franchir. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre, en partie du moins, son opposition aux monopoles.

Le peuple, dont Ferland parle fort peu, devait être à l'image des chefs. La première tentative de colonisation, par Roberval, a heureusement échoué parce que les colons qu'on amenait n'offraient pas de suffisantes garanties morales. Pensant au petit nombre des immigrants en Nouvelle-France, Ferland se réconforte en constatant leur qualité. Ces colons étaient même incités à la pratique des vertus par la menace iroquoise qui les obligeait à « se tenir prêts à faire une mort chrétienne ». Au total, en dépit de certains vices signalés discrètement, ce sont les conduites vertueuses qui l'emportent.

Les interprétations les plus originales de Ferland portent sur les groupes ethniques amérindiens. Ferland ne se contente pas, comme tant d'autres, de mettre en évidence les grands convertis au catholicisme. Contrairement à la majorité des historiens du XIXe siècle, il étudie avec une sympathie exceptionnelle les moeurs des autochtones. Avant de décrire la fondation de Québec en 1608, il consacre à l'étude de la civilisation amérindienne une cinquantaine de pages dans lesquelles les jugements de valeur discriminatoires font place à des descriptions neutres ou sympathiques, prélude d'une représentation peu courante du groupe amérindien dans notre première historiographie. Car parler des « philosophes sauvages », de « théologie » amérindienne, c'est aller très loin, au XIXe siècle. C'est admettre que les Amérindiens avaient une religion, une pensée originale, quand d'autres se contentent de qualifier de superstitions les croyances amérindiennes pour mieux marquer la vérité du catholicisme.

Les moeurs socio-politiques des Amérindiens sont étudiées avec un même souci de décrire et de comprendre les civilisations primitives, sans les mesurer constamment aux coutumes et à l'échelle de valeurs des Blancs. La plupart des historiens du XIXe siècle ont taxé d'inconstance ou de manque de logique les Amérindiens qui s'avisaient de rompre des traités d'alliance ou de paix avec la population française. Ferland ne rejette pas ces interprétations. Mais il va plus loin. La liberté individuelle, explique-t-il, était à la base des ruptures : « (...) les traités le plus solidement établis par les hommes publics n'étaient pas considérés comme devant gêner les individus ».

Quant aux moeurs guerrières, si souvent condamnées, des indigènes, Ferland les considère avec sympathie. Sans s'opposer à ceux qui ont été horrifiés par le traitement que les guerriers indiens réservaient à leurs prisonniers, il ne se contente pas de les condamner. Il explique, en adoptant le point de vue de l'adversaire. Après avoir décrit le dépeçage d'un prisonnier, il note : « Tout horrible que parût cette sanglante exécution aux yeux des Français, elle semblait légitime et naturelle aux sauvages ; suivant eux, c'était un des droits de la guerre. » L'anthropophagie, qui suivait parfois les expéditions amérindiennes contre les Blancs, ne scandalise pas l'historien outre mesure : « C'était de la politique sauvage [...] elle avait peut-être au fond autant de valeur que celle des rusés diplomates de l'Europe. Aussi, craignant que les Iroquois ne prennent un goût trop prononcé pour la chair française, M. de Montmagny crut qu'il serait à propos de leur fermer le passage par lequel ils pénétraient ordinairement dans le pays. »

Ce sont les mêmes sympathies qui incitent encore l'auteur à condamner certaines pratiques des Blancs dans leurs rapports avec l'aborigène. D'une manière plus générale, Ferland reconnaît que les Européens ont employé « le même argument de la force contre les nations sauvages ». Ils n'ont pas compris que les aborigènes « ne voulaient point souffrir de maîtres étrangers dans leur pays. Toujours les gouvernements des deux pays étaient prêts à entrer en guerre pour s'approprier les terres possédées depuis des siècles par les peuples américains, et ceux-ci refusaient courageusement de se soumettre à des pouvoirs étrangers. » La reconnaissance chez les Amérindiens d'un nationalisme agressif, légitimé par la dépossession progressive de leurs territoires, voilà une interprétation qui n'est pas courante, même parmi les historiens d'aujourd'hui.

Ferland écrit dans un style qui contraste singulièrement avec celui des historiens de son temps. Chez lui, la raison du savant l'emporte presque toujours sur la rhétorique patriotarde. Les envolées ne sont pas son fait. Dans le premier tome, il faut attendre les deux dernières pages pour retrouver le ton oratoire qu'emploie continuellement Casgrain. Les dernières lignes du second tome laissent difficilement imaginer qu'on est rendu au terme d'un ouvrage somme toute magistral : « Un certain nombre de provinciaux [...] profitèrent de ces clauses [droit d'émigrer dans les dix-huit mois], et laissèrent le pays pour retourner en France dans les années 1763 et 1764. » Combien d'autres auraient trouvé là matière à épiloguer sur le sort de la colonie ?

Ferland écrit avec modération et nuance. Il est peu enclin aux artifices littéraires. Avare d'épithètes et de métaphores, il se permet rarement de citer la bible ou d'évoquer l'antiquité gréco-romaine. Son récit impersonnel laisse souvent croire à une impassibilité qui n'est au fond qu'apparente. Parce qu'il glisse sur les questions controversées de l'histoire de la Nouvelle-France, il donne une impression d'objectivité encore plus accentuée.

Serge GAGNON.

OEUVRES

COURS D'HISTOIRE DU CANADA. Première partie 1534-1663,

Québec, Augustin Côté, 1861, XI, 522 p. Seconde partie 1663-1759, 1865, VI, 620 p. ; Québec, N.-S. Hardy, 1882, 2 vol. ; la France dans l'Amérique du Nord. Les temps héroïques de la Nouvelle-France 1497-1662. Le Canada sous Louis XIV et Louis XV. 1663-1760, Montréal, Granger frères, 1929, 2 vol.: t. I : 411 p. ; t. II : 496 p. ; New York, The Johnson Reprint Corporation, [1969] [réimpression de la première édition],

ETUDES

[ANONYME], « Cours d'histoire du Canada par M. l'abbé Ferland », le Courrier du Canada, 18 novembre 1861, p. 2 :

« Bibliographie », le Journal de Québec, 21 novembre 1861, p. 2 ;

« Bibliographie. Cours d'histoire du Canada, par M. l'abbé Ferland », le Journal de Québec, 23 novembre 1861, p. 2.

Henri D'ARLES [ pseudonyme d'Henri BEAUDÉ ], Nos historiens, p. 157-191.

Thomas-Marie CHARLAND, J.-B.-A. Ferland,

Antoine GÉRIN-LAJOIE, « l'Abbé J.-B.-A. Ferland », le Foyer canadien, 1865, p. I-LXXII.

Edmond LAREAU, Histoire de la littérature canadienne, p. 186-192.

Joseph ROYAL, « Cours d'histoire du Canada, par M. J.-B.-A. Ferland [...] seconde partie, 1663-1759 », la Revue canadienne, 1867, p. 552-554.

Plan du site | Droits d'auteur | Confidentialité | Déclaration de services aux citoyens | Accès à l'information
© Bibliothèque et Archives nationales du Québec