Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
CONTES POPULAIRES

de Paul STEVENS.

EN MAI 1860, au moment où paraît le premier numéro de l'Artiste, journal qu'il vient de fonder avec Charles-W. Sabatier et Édouard Sempé, Paul Stevens lance un appel à ses jeunes compatriotes pour « exploiter] le vaste champ de nos glorieuses légendes encore ensevelies dans un honteux oubli », invitation qui devance au moins d'une année le mot d'ordre donné aux Soirées canadiennes : « [...] soustraire nos belles légendes à un oubli dont elles sont plus que jamais menacées ». Quelques jours plus tard, il livre à l'Écho du cabinet de lecture paroissial son premier conte, « Esquisse de moeurs [Pierre Cardon] », qu'il avait lu à la séance du 15 mars 1859. Il en publie par la suite douze autres, qu'il réunit en recueil, en 1867, sous le titre de Contes populaires. Il y ajoute alors trois contes inédits : « Crinoline », « Télesphore le Bostonnais » et « les Trois frères ».

Fortement imprégné par la tradition orale, Stevens s'inspire tantôt d'un proverbe ou d'une maxime, tantôt d'une vérité pour en faire l'objet d'un conte. Deux contes illustrent cette vérité qu' « Il ne faut jamais remettre au lendemain ce que l'on peut faire le jour même ». Dans le premier, un fermier engrange son blé malgré la chaleur accablante. Le soir même s'abat sur la région un orage qui aurait ruiné sa récolte. Dans le second, un voyageur exténué omet de réciter sa prière avant de se mettre au lit. La chute de son chapelet le ramène toutefois à son devoir, qu'il avait un instant songé à négliger. Il se lève alors et découvre un brigand, qui s'était réfugié sous son lit pour le dépouiller de son argent. Dans « Pierreriche », c'est la maxime « Plus fait douceur que violence » qu'il entend illustrer. Pierreriche, fermier bourru et grognard, ne cesse de répéter que « si les femmes sont bonnes à quelque chose, assurément elles ne sont pas bonnes à grand'chose... un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles en une journée ». Un jour, sa femme, importunée, lui propose de tenir la maison tandis qu'elle se rendra aux champs. Le marché est aussitôt conclu, au grand désespoir de Pierreriche, qui multiplie les bêtises. Il n'en faut pas davantage pour le convaincre que « si les hommes sont bons à quelque chose, ils ne sont pas bons à grand'chose et qu'une femme [...] fait dix fois plus de besogne qu'aucun homme dans tout le pays ». Depuis, Pierreriche est « aussi doux, aussi tranquille, aussi pacifique que le plus doux des agneaux ».

D'autres contes illustrent des maximes comme « L'apparence est souvent trompeuse » (« les Trois frères »), « Plus on est vieux, plus on tient à la vie (« Télesphore le Bostonnais »), « Il faut craindre la sotte économie comme la sotte dépense («les Deux voisins»), ou encore «Est bien pris qui croyait prendre » (« les Trois diables »).

Dans « les Trois diables », le conte le mieux réussi du recueil, le cordonnier Richard obtient de saint Pierre, déguisé en mendiant, la réalisation de trois voeux et parvient à berner trois diables, les trois frères, qui se présentent tour à tour à sa maison pour réclamer l'âme de son épouse alcoolique. Nonobstant le pacte conclu avec le diable, Richard soustrait non seulement son épouse aux menaces de damnation, mais encore lui obtient le salut et celui de cent autres âmes vouées à l'enfer.

Ce conte surnaturel, que Stevens dit tenir d'un certain Blanchard, est une des rares versions littéraires du diable dupé par un humain. L'écrivain le raconte avec économie de détails et même avec humour. La façon dont le héros s'y prend pour tromper le premier diable ne manque pas de piquant. Le dialogue s'engage rapidement et le cordonnier, sûr de lui, passe à l'attaque. Il offre à son visiteur de s'asseoir sur un banc magique et l'immobilise pendant neuf jours. « Vaincu par la douleur », le diable propose à Richard de lui laisser son épouse « pour un an et un jour ». Le temps écoulé, le cordonnier a tôt fait de démasquer un deuxième visiteur. Mais le diable refuse de s'asseoir et croit ainsi déjouer la ruse de Richard. Grâce à saint Pierre, le cordonnier a d'autres cordes à son arc. Le diable ne veut pas de siège ! Qu'à cela ne tienne ! Il dansera sur les airs d'un violon magique, jusqu'à épuisement, pour finalement obtenir grâce en accordant une autre année de sursis. Le troisième diable, plus prévenu que les autres, n'entend pas se laisser avoir de si belle façon. Mais ne résistant pas à la vanité, il se laisse convaincre de se métamorphoser en rat. Aussitôt, Richard s'en saisit, l'enferme dans un sac magique, qu'il fait battre pendant quinze jours sur l'enclume du forgeron.

Trois souhaits, trois diables, trois situations presque identiques, autant de procédés qui révèlent l'inspiration populaire. Le comique de situation tient ici de la farce, qui égayait les spectateurs par les gestes plus que par les paroles. Le dialogue entre le cordonnier et les diables n'a rien de très remarquable. Il est même un peu stéréotypé comme dans la fable, mais il laisse toute sa valeur au geste.

Trois contes en vers, bien que fidèles à la thématique traditionnelle, dérogent un peu à l'esprit du recueil. Disciple des classiques français, Stevens voulait évidemment devenir le Charles Perrault du Canada. « Les Trois souhaits », « Jacquot le bûcheux » et « José le brocanteur » n'ont pas la même valeur. Stevens y perd tous ses moyens et se contente d'une simple imitation. Cela est particulièrement frappant dans « les Trois souhaits » qu'il emprunte au grand conteur français et à madame Leprince de Beaumont.

Dans une autre série de contes qui n'ont aucune parenté avec la tradition orale, Stevens brosse des scènes de moeurs et exploite à sa façon certains thèmes particulièrement chers aux écrivains du XIXe siècle. Disciple des abbés Charles Chiniquy et Alexis Mailloux, il condamne, dans « Pierre Cardon », l'ivrognerie, « le plus grand, le plus misérable de tous les vices qui déshonorent l'humanité». Le marchand Pierre Cardon file avec sa jeune épouse le parfait bonheur jusqu'au jour où il se laisse entraîner par un mauvais compagnon, récemment revenu des États-Unis. Dès lors, il se désintéresse de son commerce et oublie, dans l'alcool, sa mauvaise situation financière. Au retour d'une longue fugue à la ville, il apprend la mort de son unique enfant. De nouveau, il déserte son foyer. En son absence, les huissiers saisissent tous ses biens et son épouse meurt dans la honte. Rongé par les remords, l'ivrogne s'amende, mais trop tard. Surpris par la tempête, il paye de sa vie son égarement.

Dans « Pierre Souci dit Va-De-Boncoeur », Stevens condamne l'exil de ses compatriotes aux États-Unis. C'est pauvre mais heureux que Pierre Souci revient sur une ferme du Québec après un désastreux séjour en terre étrangère. Plus favorisé que bon nombre de ses concitoyens, il a pu renoncer à temps à ses chimères. Avec la Terre paternelle *, ce récit est un des écrits avant-coureurs de la littérature agriculturiste qui inondera le Québec au début du XXe siècle.

Stevens sait également exploiter une situation et provoquer le rire. Fortuné Bellehumeur feint la surdité et obtient à bon prix gîte et nourriture à l'auberge du Lion d'or, où l'on célèbre les « épousailles » de Romulus Plumitif et de Félicité Beaubec. Comme le cordonnier Richard, Fortuné Bellehumeur dupe tous ceux qu'il croise.

Dans ses Contes populaires, Stevens apparaît comme un bon conteur. Sans avoir la verve de Fréchette, en particulier dans les contes de Jos Violon, l'écrivain belge a laissé des contes en général mieux écrits et mieux structurés que ceux de Lemay et de Faucher de Saint-Maurice. Il reste, cependant, un conteur intellectuel, formé dans la tradition du XVIIe siècle et qui véhicule le répertoire international sans chercher à lui donner une couleur locale, tant dans la langue que dans la description. C'est pourquoi, étranger au grand public québécois, il n'a pas atteint la renommée de certains autres conteurs de son époque. Mais ses Contes populaires résistent encore à l'analyse et méritent la réédition au même titre que les oeuvres de Fréchette, de Lemay ou de Taché. Le style en est agréable, la langue soignée.

Aurélien BOIVIN.

OEUVRES

CONTES POPULAIRES,

Ottawa. G.-E. Desbarats, 1867, XIII, 252 p.; Librairie Beauchemin limitée, 1922, 138 p. ; 1924, 122 p. [Ces deux dernières éditions sont incomplètes. — Les contes de Stevens avaient d'abord paru dans l'Écho du cabinet de lecture paroissial :] « Lectures de Mr. Paul Stevens, le 15 mars 1859. Esquisses de moeurs. Influence des mauvaises liaisons. Effets désastreux de l'intempérance » [« Pierre Cardon »], 15 mai 1859, p. 147-157. « L'Émigration ou Pierre Souci. Étude de moeurs » [ « Pierre Souci dit Va-De-Boncoeur » ]. 1er et 15 mars 1860, p. 71-75, 88-93. « Les Trois souhaits », 6 décembre 1860, p. 365-366. « Il faut aimer ce que l'on a. Conte en vers » [« José le brocanteur »], 5 janvier 1861, p. 6-8. « Il ne faut pas trop blâmer la faute d'autrui. Conte en vers » [« Jacquot le bûcheux »], 20 juillet 1861, p. 225-227. « Les Trois diables », 1er septembre 1862, p. 393-397. « Le Père Mathurin », 15 mai 1862, p. 226-228. « Conte populaire », [« La Fortune et Sylvain »], 1er juillet 1862, p. 304-306. « Plus fait douceur que violence. Conte populaire » [« Pierreriche »], 15 mars 1864, p. 89-92. « Les Trois vérités », 15 juin 1864, p. 187-191. « Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même », 15 juillet 1864, p. 222. « Les Deux voisins », 1er mai 1865, p. 138-142. « Il est bon quelquefois d'être sourd. Conte populaire » [« Fortuné Bellehumeur »], 1er mai 1866, p. 154-158.

ETUDES

[ANONYME], « Bibliographie. Contes populaires par Paul Stevens », l'Écho du cabinet de lecture paroissial, 1867, p. 399-400.

Aurélien BOIVIN, le Conte littéraire québécois au XIXe siècle, p. 337-344.

Édouard-Zotique MASSICOTTE, « Paul Stevens, fabuliste et conteur», BRH, 1945, p. 373-374.

Joseph ROYAL, « Contes populaires par Paul Stevens », la Revue canadienne, 1867, p. 396-398.

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