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LA COMPLAINTE DE CADIEUX

Jean Cadieux, baptisé à Boucherville le 12 mars 1671, fils de Jean Cadieux et de Marie Valade, est vraisemblablement le Voyageur des pays d'en haut qui mourut en héros sur l'île du Calumet vers 1709. Cet événement tragigue a donné naissance à une chanson et à des légendes.

D'APRÈS Louvigny de Montigny, c'est en 1695, — l'année même de son mariage, à Boucherville, avec Marie Bourdon, — que le voyageur Jean Cadieux commença sa carrière, par une expédition en Louisiane. En 1704, cette fois sous les ordres de monsieur de Louvigny (il s'agirait de Louis de La Porte de Louvigny, qui commerçait même avec les Iroquois), il se rend au fort Pontchartrain, sur le lac Érié, pour servir la Compagnie de la Colonie. Après la paix de 1701, comme quelques tribus continuaient de les harceler, les Voyageurs avaient incité les Outaouais à attaquer les Tsonnontouans ; mais les Renards bloquaient toujours le passage des pays d'en haut. C'est vers 1709, au portage du Grand-Calumet dans une île de l'Outaouais, que Cadieux serait tombé dans une embuscade. Avant de mourir, il aurait consigné son aventure sur une écorce de bouleau qu'on aurait retrouvée sur son corps.

La complainte de Cadieux a un caractère épique. Dans la plus grande désolation, il s'adresse à l'oiseau qui joue le rôle symbolique, dans les chansons de tradition orale, de messager des amoureux : « Rossignolet, va dire à ma maîtresse ° À mes enfants qu'un adieu je leur laisse. » Il s'inquiète de ses compagnons de voyage : « Sont-ils tous noyés ? Les Iroquois les auraientils tués ? » Puis il repousse un loup, un corbeau, trop pressés de satisfaire leurs instincts de charognards. Il supplie le Sauveur et la Très Sainte Vierge de lui accorder la suprême consolation de mourir entre leurs bras. La scène la plus pathétique est celle où il voit venir des Français qu'il n'attendait plus. Sa joie est alors si grande qu'il reste interdit, incapable de manifester sa présence. Les Français partent sans l'avoir vu.

Ce chef-d'oeuvre lyrique, la légende veut que Jean Cadieux lui-même l'ait écrit. Mais comme les quatrains sont composés de décasyllabes, le vers préféré à partir du XVIIe siècle pour la poésie lyrique à style noble, tragique et épique, il semble que la chanson soit l'oeuvre d'un lettré, mais d'un lettré bien au fait de la vie des Voyageurs, comme le beau-père de Cadieux, le notaire Jacques Bourdon, ou même La Porte de Louvigny.

De la complainte, dont l'original n'a pas été transmis, nous n'avons que des versions issues de la tradition folklorique, c'est-à-dire des versions qui sont marquées par le travail de la transmission orale et qui ne reculent pas plus loin que le XIXe siècle. Dans le journal de son expédition de 1802 pour la compagnie du Nord-Ouest, George Nelson mentionne la tragédie. John J. Bigsby, relatant son voyage de 1823, dans The Shoe and Canoe, cite un court extrait de la chanson. J. D. Kohl fera de même en 1860. Ce n'est qu'en 1863 que la chanson est imprimée par deux écrivains de Québec, Hubert Larue et Joseph-Charles Taché. En 1865, Ernest Gagnon en publie deux mélodies, empruntant le texte de la chanson et de la légende à Taché. Depuis, la chanson de Cadieux a été recueillie une vingtaine de fois dans la tradition orale, au Québec, en Acadie, en Ontario et aux États-Unis. Marius Barbeau en a publié dix mélodies différentes en 1954, ce qui est l'indice d'un long cheminement à travers le peuple, surtout au moment où la tradition était très vivante. Loin d'ajouter foi aux soupçons de Benjamin Sulte, qui veut que Taché l'ait composée, nous ne serions pas étonné qu'elle ait plus de deux cent cinquante ans d'existence.

La mort épique et légendaire de Cadieux n'a pas retenu l'attention des historiens comme celle de Dollard Des Ormeaux et de ses compagnons. Ce sont les Voyageurs des pays d'en haut qui ont perpétué sa mémoire en interprétant sa chanson et en racontant sa légende toutes les fois qu'ils passaient devant son monument : une croix de branches, constamment et religieusement entretenue par eux jusqu'à la fin du XIXe siècle. En 1905, grâce à Joseph Bourque, de Hull, la croix de bois a été remplacée par une pierre taillée où est inscrit le nom du héros.

Aujourd'hui, les folkloristes recueillent encore parfois la chanson et la légende de Cadieux. Louis Fréchette lui consacra un poème de sa Légende d'un peuple*.

Conrad LAFORTE.

OEUVRES

« LA COMPLAINTE DE CADIEUX »,

dans Joseph-Charles TACHÉ, « Forestiers et Voyageurs », les Soirées canadiennes, 1863, p. 188-189 ; dans Ernest GAGNON, Chansons populaires du Canada, 2e édition. 1880, p. 200-208 ; dans Charles-Marius BARBEAU, « la Complainte de Cadieux, coureur des bois (ca l709) », Journal of American Folklore, April-June, 1954, p. 163-167.

ETUDES

« Catalogue de la chanson folklorique française », sur fiches, Archives de folklore de l'université Laval.

« Catalogue des légendes et faits de folklore », sur fiches, ibid.

Charles-Marius BARBEAU, op. cit., p. 163-183.

William CHAPMAN, « Cadieux », la Vérité, 16 janvier 1894, p. 4-5 ; le Lauréat, p. 91-102.

Madeleine FERRON, avec la collaboration de Robert CLICHE, les Beaucerons ces insoumis. Petite histoire de la Beauce, 1735-1867, Montréal, Hurtubise/H.M.H., 1974, p. 65.

Louis FRÉCHETTE, « Cadieux », la Légende d'un peuple, 1887, p. 115-124.

J. G. KOHL, Kitchi-Gami, London, [s.é.], 1860, p. 254, 259-264.

Conrad LAFORTE, la Chanson folklorique et les Écrivains du XIXe siècle (en France et au Québec), p. 37-38.

Guillaume LÉVESQUE, « la Croix du Grand Calumet », l'Écho des campagnes, 18 et 25 novembre 1847, p. 1-2, 1.

Louvigny DE MONTIGNY, « Cadieux et sa complainte », MSRC, juin 1933, section I, p. 1-32.

H. B. SMALL et J. TAYLOR, The Canadian Handbook and Tourist's Guide, Toronto, Cales Publishing Company, 1971, p. 108.

Benjamin SULTE, « la Légende de Cadieux », BRH, 1897, p. 173.

André VACHON, « Bourdon, Jacques », DBC, II, p. 96.

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