Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
CHRONIQUES

d' Hector FABRE

LES CHRONIQUES d'Hector Fabre. publiées en 1877, à Québec, par l'imprimerie de « l'Événement », sont un recueil de quatre causeries et de vingt-six articles rédigés entre les années 1862 et 1876. À ces textes s'ajoutent comme des hors-d'oeuvre un dialogue dramatique, « Scènes électorales », et une nouvelle, « la Chasse aux dots ». Parus les uns dans le Canadien, les autres dans l'Événement, une dizaine d'articles sont consacrés à la ville de Québec, aux coutumes et aux moeurs de ses habitants ; quelques-uns traitent de politique ; les autres enfin abordent des sujets divers tels que le droit et le journalisme, et se ramènent le plus souvent à des détails autobiographiques. Plusieurs chroniques font connaître les circonstances qui ont entouré la fondation du journal l'Événement, et, surtout, les réactions d'un témoin privilégié des débuts de la confédération canadienne.

Ces circonstances et ces réactions se situent dans un cadre précis auquel on pourrait donner comme sous-titre général : la ville de Québec en 1866, 1867 et 1868. Il s'agit en effet, au sens strict, de « chroniques », c'est-à-dire de cette partie d'un journal où l'on raconte les principaux bruits de la ville et, à l'occasion, les nouvelles politiques. « Tout ce qui n'est pas accident, incendie de maison ou mort d'homme, appartient à la chronique », écrit l'auteur. Cette conception élargie permet à Fabre d'oublier de l'actualité son côté plus superficiel pour privilégier ce qu'on pourrait appeler le temporel profond, celui qui demeure. L'attention aux bruits de la ville conduit le chroniqueur à parler de ces événements annuels que sont la fête de Noël, les visites du jour de l'an, l'hiver, le pont de glace, les déménagements, la saison des pluies, les vacances, la rentrée des classes, les sessions de la « chambre locale » (la législature provinciale). Ainsi se trouve restitué un tableau fidèle de la vie quotidienne à Québec au milieu du XIXe siècle. Fabre exprime d'une façon réaliste les coordonnées spatio-temporelles qui, déjà, définissent l'identité québécoise : « La vraie saison du Canada, c'est l'hiver, l'hiver aux jours clairs, aux nuits sereines. [...] Le mois de mai, le mois des poètes, n'est ici qu'une suite d'averses qui, avant de féconder la terre, trempent les hommes. [...] Nous avons peu à peu subi l'influence de notre climat et il nous a façonnés, jusqu'à un certain point, à son image. » Atténuant en nous une certaine vivacité française, « le froid a ralenti notre sang et s'est glissé jusqu'à notre âme ». Parlant des déménagements, Fabre dénonce l'une des tendances chroniques de la population québécoise : « Il y a des gens d'humeur vagabonde qui déménagent tous les ans, en jurant, chaque fois, que c'est la dernière. » Décelant chez les Québécois le goût des équipages élégants, des chevaux et des voitures, il écrit : « Il me semble que la rue Saint-Jean devrait être réservée aux piétons. »

Particulièrement fier de la ville de Québec, qui a abrité dans ses murs « le Parlement national du Bas-Canada, à qui nous devons la liberté », Fabre exprime un nationalisme sans équivoque lorsqu'il dit : « Notre amour-propre de race est intéressé à la prospérité, à la grandeur de la capitale nationale du pays, de la ville qui a le mieux conservé dans ses moeurs, et jusque dans sa forme extérieure, l'empreinte française, le cachet gaulois. » Le transfert de la capitale de Québec à Ottawa, en 1865, retient à plusieurs reprises l'attention du chroniqueur, humilié de voir Québec devenue « la seconde capitale du royaume. C'est à Ottawa, maintenant, que l'on fait rôtir les projets de loi. [...] N'importe ! il nous plairait de voir les choses de plus près et de rôder, toute la journée, autour des fourneaux de l'État. » Hector Fabre exprime de la sorte une frustration politique qui n'en est qu'à ses débuts. Les gens de Québec se trouvent désormais éloignés des centres de décision et doivent se contenter de ce qu'on appelle à cette époque la « chambre locale », où, dira-t-il ailleurs, on voit trois catégories de députés : « [...] ceux qui parlent, ceux qui écoutent, ceux qui fument ».

Fabre semble accueillir d'abord avec prudence la nouvelle confédération canadienne, dont l'un des instigateurs officiels fut son beau-frère, George-Étienne Cartier. Son attitude est peut-être celle de l'accueil poli et silencieux qu'il prête aux habitants de Québec : « La Confédération a fait, hier, son entrée dans la bonne ville de Québec, sans vacarme, écrit-il le 2 juillet 1867. On l'a reçue fort poliment ; chacun lui a tiré son coup de chapeau. À peine quelques-uns de ses adversaires vaincus sont-ils allés à la campagne — en pique-nique — pour ne pas assister à son tranquille triomphe. » Le journaliste reprend aussitôt l'image qui deviendra vite surannée, où l'on compare le pacte fédéral à une alliance matrimoniale. Il est d'abord admis comme un postulat indiscutable, dans cette comparaison, que les Anglais (le Haut-Canada) incarnent l'époux, et les Canadiens français (le Bas-Canada), l'épouse. Considérant l'Acte d'Union de 1840 comme un premier mariage malheureux où « le fiancé n'était pas de notre goût », et où, après une lune de miel désagréable, « le jeune mari ne sut pas détruire la fâcheuse impression qu'avait produite le fiancé », si ce n'est pendant le ministère Baldwin-Lafontaine, Fabre regrette qu'on n'ait pas profité de l'adoucissement du Haut-Canada pour conclure une alliance à deux lors du ministère Sicotte. Le chroniqueur exprime l'appréhension légitime du Bas-Canada de se voir désormais allié à un conjoint plus fort et plus dangereux. Aussi, en juillet 1867, voit-il la Confédération comme un mariage de convenance, sans amour, et dont ne se trouve pas exclue tout à fait l'hypothèse suivante, qui ne manque pas de saveur prophétique : « Tel mari bat sa femme qui, avant le mariage, était doux comme un mouton et tendre comme un tourtereau. » Neuf mois plus tard, le 2 mars 1868. le journaliste et futur sénateur libéral semble rassuré ; il tiendra désormais des propos plus optimistes : « Le Bas-Canada est heureux ; il méritait de l'être. »

Le dialogue intitulé « Scènes électorales », de faible teneur dramatique, constitue un croquis des moeurs électorales des années 1860. L'auteur y dénonce l'esprit mercantile des « hommes pratiques » et la manipulation des naïfs par des profiteurs sans conscience. Le candidat sera défait, et le nombre des votes reçus sera inférieur au nombre de livres sterling investies dans la campagne. Dans « la Chasse aux dots ». un jeune médecin, nommé Blandy, épouse l'héritière d'un riche marchand. Le jour de son mariage, l'intrigant apprend qu'il ne recevra pas de son beau-père la dot escomptée. Les jugements de valeur, les interventions constantes du narrateur, les réflexions sur la conduite de la vie sont d'un moraliste plutôt que d'un conteur.

L'ensemble de ces pages constitue un excellent document sur la vie québécoise au XIXe siècle. Le ton des chroniques est celui de la causerie intime. Déjà fort accaparé par la fondation de l'Événement, Hector Fabre semble heureux de traiter sans contrainte des sujets variés. Il aime raconter ce qu'il a vu, d'une façon sobre et vivante, et dans des phrases courtes, parfois lapidaires, où abondent les paradoxes, les mots d'esprit, les intuitions brillantes ou banales. On sent chez lui le tempérament littéraire d'un homme qui écrit parce qu'il aime écrire et qui, plus dilettante qu'homme d'action, semble au-dessus des partis pris d'ordre politique ou autre. Son humeur et son humour, plus amusés que désabusés, n'atteignent pas l'ironie mordante ni l'agressivité qui caractériseront, par exemple, Arthur Buies et plus tard Jules Fournier. Son style est soigné jusque dans le détail, jusque dans l'emploi fort judicieux de la virgule et du point et virgule. La pureté, la finesse, l'élégance de cette écriture furent reconnues par quelques contemporains dès la parution de l'ouvrage. Les Chroniques, enfin, sont d'une présentation matérielle impeccable et elles constituent encore de nos jours une excellente leçon de typographie pour les éditeurs et les correcteurs. Le journaliste avait maîtrisé l'art de remplir avec perfection l'espace qui lui était assigné.

Alonzo LEBLANC.

OEUVRES

CHRONIQUES,

Québec, Imprimerie de « l'Événement », 1877, 264 p. [parues dans le Canadien, 1862-1867, et dans l'Événement, 1867-1876.]

ETUDES

[ANONYME], « Bibliographie», le Canadien, 10 mars 1877, p. 2.

Auguste ACHINTRE, « Croquis à la plume — L'Honorable Hector Fabre », la Presse, 28 février 1885, p. 3.

Paul DE CAZES, « la Littérature au Canada. Hector Fabre », l'Événement, 20 juillet 1877, p. 2.

Laurent-Olivier DAVID, Souvenirs et Biographies, 1870-1910, p. 171-190.

A. G[ÉLINAS], « Littérature canadienne — Chroniques par Hector Fabre », l'Opinion publique, 15 mars 1877, p. 121.

Albert LOZEAU, « J. H. Fabre », le Devoir, 1er août 1912, p. 1.

Léon LORRAIN, « Chroniques par Hector Fabre », la Revue de Montréal, 1877, p. 333-334.

Édouard MONTPETIT, Au service de la tradition française, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1920, p. 105-116.

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