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LE CHIEN D'OR

traduction par Pamphile Lemay d'un roman de William KIRBY.

William Kirby, fils de John Kirby, tanneur, et de Charlotte Parker, naît le 13 octobre 1817 à Kingston Upon Hull en Angleterre. Il fait à Newby Wiske dans le Yorkshire des études qui sont interrompues en 1832 par le départ de sa famille pour les États-Unis. Les Kirby habitent d'abord Cincinnati (Ohio), où leur fils fréquente l'académie de l'Écossais Alexander Kinmont. En 1839, William Kirby, loyaliste convaincu, croyant le Canada menacé par les Américains, passe la frontière et, après un vovage touristique à Toronto, à Montréal et à Québec, s'établit à Niagara-on-the-Lake dans le Haut-Canada, Kirby y exerce le metier de tanneur puis est maître d'ecole avant de devenir, en 1850, rédacteur du Niagara Mail. Nommé en 1871 percepteur des douanes à Niagara, il prend sa retraite après vingt-quatre ans de service et vit paisiblement dans sa ville d'adoption jusqu'à sa mort, le 23 novembre 1906. Le même jour de novembre, en 1847, il a épousé Eliza Magdalene Whitmore, qui lui donne deux fils et qui meurt le 5 juin 1891.

L'OEUVRE littéraire de Kirby est abondante et variée ; elle embrasse tous les genres : poésie, prose, théâtre, essai, biographie, histoire. Pourtant aucun de ses écrits n'est plus connu ni plus estimé que son roman historique The Golden Dog, le meilleur exemple du genre dans la littérature anglo-canadienne du XIXe siècle. Le principal précurseur de Kirby, madame Jean-Lucien Leprohon (Rosanna Eleonora Mullins), avait su utiliser, dans ses romans le Manoir de Villerai* (1861) et Antoinette de Mirecourt* (1865), certains détails pittoresques du passé national pour embellir ses récits, mais ce fut Kirby qui, le premier, reconstitua dans un roman anglo-canadien l'atmosphère du Régime français.

The Golden Dog doit son titre à la sculpture placée sur la maison de pierre que le chirurgien Timothée Roussel fit construire, rue Buade à Québec, en 1688. Le bas-relief, imité de celui d'une maison de Pézenas en France, ville voisine de la ville natale de Roussel, représentait un chien couché ; autour du chien on lisait une inscription en vers : « Je suis un chien qui ronge l'os ° En le rongeant, je prends mon repos ° Un temps viendra qui n'est pas venu ° Que je mordrai qui m'aura mordu. »

En 1734, les héritiers de Roussel avaient vendu l'immeuble de la rue Buade à Nicolas Jaquin dit Philibert, dont Kirby fera l'un des personnages de son roman. L'édifice fut enfin rasé en 1871, pour faire place à l'hôtel des postes, mais la sculpture fut incorporée dans le nouveau bâtiment, où elle se trouve toujours.

Kirby avait vu le chien d'or lors de sa première visite à Québec en 1839, quand l'honorable John Neilson lui faisait voir les curiosités de la ville. Son intérêt avait été ravivé par la lecture de la première série (1863) des Maple Leaves de James MacPherson Le Moine, laquelle contenait des chapitres sur le chien d'or, le prétendu « château Bigot » et la Corriveau. Pendant l'été de 1865, Kirby fit un séjour de plusieurs semaines à Québec, où il put causer avec son ami Benjamin Sulte et ses confrères de la vieille capitale de la légende du chien d'or et du roman qu'il voulait écrire sur ce sujet.

De retour à Niagara, Kirby continua ses recherches, mettant à contribution les ouvrages de Le Moine et les histoires de Charlevoix, de Garneau et de l'abbé Ferland. Il consulta des recueils de documents, fit copier des textes, prit des notes sur tous les aspects de la période qu'il voulait traiter. La plupart de ses notes, rédigées en français, sont conservées aux archives de la province d'Ontario (fonds Kirby) avec les manuscrits et la volumineuse correspondance du romancier. Les nombreuses lettres que Kirby échangeait avec Sulte et Le Moine témoignent de sa nouvelle préoccupation, ainsi que celles qu'il adressait à une jeune fille de Niagara, Joséphine Lowe, pensionnaire chez les ursulines de Québec. En plus de lui communiquer toutes sortes de renseignements précis sur l'aménagement et la discipline du couvent, c'est Joséphine Lowe qui fournit au romancier le modèle de son personnage Amélie de Repentigny.

Vers la fin de 1873, l'ouvrage était prêt, et Kirby commença les longues démarches qu'entraînait à l'époque la publication d'un texte de plusieurs centaines de pages. Ce ne fut qu'après de nombreux contretemps — refus du manuscrit par plusieurs maisons américaines, anglaises et canadiennes, perte inexplicable du manuscrit pendant trois ans, nécessité d'abréger le texte, lenteurs dans la composition typographique et la correction des épreuves — que le roman parut enfin chez Lovell, Adam, Wesson et cie de New York, au mois de février 1877.

L'action du Golden Dog se déroule en 1748. Roland-Michel Barrin, marquis de La Galissonnière, est gouverneur de la Nouvelle-France et François Bigot en est l'intendant. Parmi ceux qui s'opposent aux pratiques frauduleuses de ce dernier se range l'honnête marchand Philibert, celui du chien d'or. Le fils de Philibert, le colonel Pierre, rentré des combats d'Acadie couvert de gloire, est secrètement amoureux d'Amélie de Repentigny. Le frère imprudent d'Amélie, Le Gardeur de Repentigny, aime éperdument la séduisante Angélique des Meloises, mais celle-ci aspire à devenir l'épouse de l'intendant. Bigot, lui, abrite dans son château de Beaumanoir la ravissante Caroline de Saint-Castin, petite-fille d'un chef abénaquis. Voulant à tout prix se débarrasser de cette rivale, l'impulsive Angélique s'adresse à une sorcière, la Corriveau, qui consent à empoisonner Caroline au moyen d'un bouquet de rosés imprégnées d'aqua tofana. Bigot et son agent, Cadet, trouvent le cadavre de Caroline dans une chambre secrète du château et l'y enterrent. L'intendant soupçonne Angélique d'avoir commis le crime, mais, le roi ayant ordonné une enquête, il décide de détourner l'attention par un attentat contre son ennemi, le bourgeois Philibert. Le Gardeur, soûlé par le secrétaire de Bigot et poussé par Angélique, tue Philibert dans une rixe sur la place du Marché. Pierre Philibert ne daigne pas se venger et Amélie, profondément affligée par l'épisode, entre au couvent des ursulines où elle meurt. « Notre récit est terminé, écrit Kirby. Il n'y a en lui ni poésie ni justice humaine. »

Dans les milieux anglophones du Canada le succès du roman de Kirby fut immédiat, et le romancier put bientôt compter parmi ses lecteurs la reine Victoria. Les Canadiens de langue française ne tardèrent pas non plus à découvrir, dans ce roman d'un loyaliste protestant, une fidèle reconstitution des dernières années du Régime français avec ses moeurs pittoresques, ses personnages hauts en couleur et ses événements lourds de conséquences. Pantaléon Hudon, dans la Revue canadienne (mars 1877), James Le Moine, dans le Journal de Québec (4 avril 1877) et Morning Chronicle (7 avril 1877), Benjamin Sulte, dans l'Opinion publique (3 mai 1877), en firent des comptes rendus élogieux ; tous voyaient dans l'ouvrage « un superbe hommage aux ancêtres des Canadiens français » (Préface de la traduction de 1884).

Cependant le succès du livre n'apportait aucun avantage à son auteur. En 1878 la maison Lovell, Adam, Wesson et cie fit banqueroute ; la propriété littéraire du Golden Dog n'ayant pas été enregistrée au Canada, la maison R. Worthington de New York en acheta les clichés et publia immédiatement une nouvelle édition (1878), sans même se donner la peine de corriger les fautes de l'édition originale. Dépossédé de ses droits d'auteur et privé de la satisfaction de voir paraître son ouvrage dans un texte correct, Kirby protesta mais en vain. Quand les clichés passèrent quelques années plus tard à la maison Joseph Knight et cie de Boston, le propriétaire L. C. Page publia d'abord pour son propre compte une édition (1896) non corrigée, et écrivit ensuite à Kirby (5 décembre 1896) pour lui proposer de modestes droits d'auteur en échange d'un texte autorisé mais abrégé de son roman. Kirby, quoique méfiant, accepta la proposition et commença la revision de son ouvrage ; sans attendre qu'il l'eût terminée, la maison Page, forte de l'autorisation de Kirby, publia à son insu une nouvelle édition tronquée (1897). Depuis l'année 1897 jusqu'à sa mort, Kirby ne reçut qu'une centaine de dollars pour toutes les réimpressions américaines de son ouvrage, lequel d'ailleurs ne parut jamais dans un texte approuvé par son auteur.

Dans l'intervalle, il avait été question au Canada de publier une traduction française du roman, seul moyen pour Kirby de récupérer des droits d'auteur. C'est Sulte qui s'avisa le premier de l'avantage de traduire le roman (lettre à Kirby du 17 mai 1877), mais absorbé par ses propres travaux il ne revint à la charge que trois ans plus tard (lettre à Kirby du 28 février 1880), alors que le propriétaire de l'Opinion publique lui demandait de préparer une traduction pour la revue. De nouveau Sulte renonça à donner suite au projet, qui resta lettre morte jusqu'au 17 janvier 1884, date à laquelle Louis Fréchette écrivit à Kirby pour lui demander l'autorisation de traduire son roman pour un journal littéraire de Montréal dont il ne révéla pas l'identité. Après un double échange de lettres avec Kirby (21, 27 et 31 janvier 1884) et devant la réticence de ce dernier, trop souvent dupé, Fréchette aussi abandonna le projet. Puis, le 24 avril, le sénateur François-Xavier-Anselme Trudel, directeur de l'Étendard de Montréal, proposa à Kirby de publier dans son journal une version française du Golden Dog, que Trudel venait de lire pour la première fois et qui l'avait rempli d'enthousiasme (lettre de Trudel à Le Moine, 13 février 1886). Sulte était de nouveau trop occupé pour assumer la tâche : il recommanda comme traducteur le poète-bibliothécaire Pamphile Lemay. Kirby connaissait Lemay depuis 1865, ayant ressenti pour lui une grande sympathie au moment de la publication des Essais poétiques* (lettres à Sulte des 10 novembre 1865 et 12 mai 1866) ; il venait de retrouver Lemay à la réunion de la Société royale du Canada tenue à Ottawa au mois de mai, et il « avait bonne opinion » de lui (lettre de Kirby à Trudel, 26 mai 1884). Il s'ensuivit des négociations avec le « grand vicaire » Trudel sur les modalités du contrat, selon lequel Kirby recevrait, comme unique compensation pour la publication en feuilleton, la propriété littéraire de la version française, quitte à toucher pour une période de cinq ans des droits d'auteur de dix pour cent sur la vente de l'édition en volume, si on jugeait bon d'en publier une. Le contrat fut signé le 26 mai. On avait cru pouvoir faire paraître les premiers chapitres dans l'Étendard à partir du mois de juin, mais, l'Assemblée législative siégeant toujours, Lemay ne put se mettre à la tâche que plus tard (lettre de Trudel à Kirby, 31 mai 1884) et le travail avança lentement. Annoncé dans l'Étendard à partir du 7 août 1884, le feuilleton commença de paraître le 30 août ; il continua jusqu'au 16 février 1885, pour un total de cent trente-huit tranches. Les abonnés à l'édition hebdomadaire de l'Étendard recevaient le texte en livraisons séparées ; les abonnés à l'édition quotidienne qui avaient payé une année d'abonnement d'avance recevaient le roman sous forme de volumes brochés. Le 20 février 1885, Le Moine écrivit à Kirby pour lui annoncer que Lemay avait terminé sa traduction, pour laquelle il allait recevoir $400.00.

Le traducteur était loin d'être un inconnu dans le petit monde des lettres canadiennes-françaises. Il était, en 1884, un des chefs littéraires de l'époque. Bibliothécaire et bibliophile, compilateur du premier catalogue de la bibliothèque de la Législature, il avait, comme son contemporain Kirby, le goût des livres et de l'histoire.

La version française du Chien d'or préparée par Lemay n'est nullement une traduction littérale de l'original. C'est une adaptation libre qui, tout en restant fidèle à l'esprit de l'original, laisse tomber des détails fastidieux, voire des phrases entières, fond des chapitres ensemble, supprime des longueurs, et ajoute parfois des nuances au texte de Kirby. Bref, comme toute bonne traduction, celle de Lemay recrée l'original plutôt que de le reproduire, et l'apport du traducteur se mêle imperceptiblement à celui du romancier.

Vers la fin de sa vie, le septuagénaire Lemay entreprit, comme il l'avait fait pour son Évangéline, de retoucher sa traduction, à laquelle Sulte ajouta en octobre 1916 une introduction et quelques notes historiques. (Le manuscrit de cette édition serait conservé parmi les papiers laissés par Gérard Malchelosse.) Pourtant les deux amis avaient disparu bien avant la publication en 1926 de la seconde édition, « remaniée, enrichie et définitive », de la traduction de Lemay. En 1971, la version de 1926 fut rééditée pour le public de nos jours, qui persiste à reconnaître dans ce roman d'un Canadien anglophone l'un des meilleurs romans du Canada français.

David M. HAYNE.

OEUVRES

LE CHIEN D'OR. Légende canadienne.

Traduction de Pamphile Lemay, l'Étendard, 29 août 1884-16 février 1885 ; Montréal, Imprimerie de « l'Étendard », 1884, 2 vol.: t. I: 483 p. ; t. II : 294 p. ; 2e édition, Québec, Librairie Garneau, 1926, 2 vol.: t. I : 369 p. ; t. II : 393 p.; 1971, 1 vol. : 769 p. The Chien d'or (The Golden Dog). A Legend of Quebec, New York and Montréal, Lovell, Adam, Wesson & Co., 1877, VI, 678 p. ; New York, R. Worthington, 1878 ; The Golden Dog (Le Chien d'or). A Romance of the Days of Louis Quinze in Quebec, Boston, Joseph Knight Company, 1896, VI, 624 p. ; L. C. Page & Company, 1897.

ETUDES

[ANONYME], « le Chien d'Or. The Golden Dog. A Legend of Quebec, by William Kirby [...] », le Journal de Québec, 4 avril 1877, p. 2; Morning Chronicle, April 7, 1877, p. 1:

« Choses et Autres », l'Opinion publique, 1er août 1878, p. 365 ;

« Une oeuvre nationale», l'Étendard, 15 octobre 1884, p. 2.

H. P. GUNDY, « The Manuscript of Kirby's The Golden Dog », Douglas Library Notes, Kingston (Ontario), December, 1956, p. 1-2.

A. Ch. de GUTTEMBERG, « William Kirby », la Revue de l'université Laval, décembre 1954, p. 337-345.

P. H., « Bibliographie. (Le Chien d'Or, par William Kirby. Niagara) », la Revue canadienne, mars 1877, p. 227.

Maurice LEMIRE, les Grands Thèmes nationalistes du roman historique canadien-français, p. 134-138.

James MacPherson LE MOINE, « le Chien d'or. Son origine — son histoire », le Canadien, 9 janvier 1886, p. 2; l'Étendard, 13 février 1886, p. 2; la Revue canadienne, 1886, p. 84-87.

Lorne PIERCE, William Kirby. The Portrait of a Tory Loyalist, Toronto, Macmillan of Canada, 1929, XIV, 477 p.

Raymond G. RICHARD, « Historical Accuracy and Inaccurary Found in The Golden Dog», Thesis of Master of Arts, Quebec, université Laval, 1963, V, 109 f.

William Renwick RIDDELL, William Kirby, Toronto. The Ryerson Press, [1923], 176 p.

Pierre-Georges ROY, « l'Histoire vraie du Chien d'or », les Cahiers des Dix, 10(1945), p. 103-168.

J. R. SORFLEET, « On the MSS of William Kirby's Chien d'or », Canadian Notes & Queries/Questions et Réponses canadiennes, Kingston, juin 1973, p. 7-9.

Benjamin SULTE, « Le Chien d'or. Le Chien d'or. A Legend of Quebec, by Wm. Kirby [...] », l'Opinion publique, 3 mai 1877, p. 208.

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