Collections - Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
CHARLES GUÉRIN

roman de Pierre-Joseph-Olivier CHAUVEAU.

Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, fils de Pierre Chauveau, cultivateur, et de Marie-Louise Roy, naît à Québec le 30 mai 1820. Après avoir terminé en 1836 un brillant cours classique au Petit Séminaire de Québec, Chauveau fait son droit et reçoit sa commission d'avocat le 30 août 1841. Sa carrière politique débute trois ans plus tard : le 12 septembre 1844, il est élu député du comté de Québec. De 1851 à 1853, il est solliciteur général du Bas-Canada dans le gouvernement Hincks-Morin, et secrétaire provincial, responsable de l'éducation, de 1853 à 1855. Il abandonne son poste de député le 1er juillet 1855 pour occuper celui de surintendant de l'Instruction publique. En 1867, il devient premier ministre de la nouvelle province de Québec, assumant en même temps les fonctions de responsable de l'éducation et de secrétaire provincial. En février 1873, il démissionne pour entrer au Sénat. Il v reste un peu moins d'une année avant de commencer deux nouvelles carrières : comme shérif de Montréal de 1877 à 1890 et comme professeur de droit romain (1878) à l'université Laval de Montréal, dont il est nommé doyen de la faculté de Droit en 1884. Parallèlement à sa carrière politique, Chauveau s'adonne à la littérature. Il publie des poèmes, un roman, des souvenirs et légendes en vers, des biographies, des essais sur la littérature et sur l'éducation. Il trouve encore les loisirs de tenir des chroniques régulières dans plusieurs périodiques, de prononcer d'innombrables discours politiques ou patriotiques et de rédiger une abondante correspondance. Il n'est pas moins actif comme membre et animateur de nombreuses sociétés littéraires ou historiques telles que l'Institut canadien et la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, la Société royale du Canada. Il meurt à Québec le 4 avril 1890. De son mariage avec Marie-Louise-Flore Massé, le 22 septembre 1840, sont nés huit enfants.

C'EST presque au début de sa carrière que cet homme remarquable s'avisa d'écrire un roman en s'inspirant de ses lectures et de son expérience d'étudiant en droit. La première moitié du texte de Charles Guérin parut d'abord, sans nom d'auteur, dans l'Album littéraire et musical de la Revue canadienne ; la première partie et presque toute la deuxième partie du roman y furent publiées en dix tranches (février 1846-mars 1847). Puis, vers 1852, l'éditeur Georges-Hippolyte Cherrier acquit le manuscrit entier et décida de le publier en édition de luxe avec frontispice et initiales gravées par John Henry Walker, qui ouvrit son atelier à Montréal la même année.

La publication en volume est annoncée en juin 1852, comme le confirme l'avis de l'éditeur publié dans le Pays du 2 juin et reproduit le 17 du même mois dans le Moniteur canadien. L'ouvrage parut toutefois en six livraisons de soixante-quatre pages chacune, sauf la dernière qui n'en comptait que cinquante. Le premier fascicule, daté du 19 août, est annoncé dans le Moniteur canadien, le 26 août, et dans le Pays, le lendemain. Le sixième et dernier fascicule sortit à la fin de février 1853, et le Pays en accuse réception le 28. L'ouvrage entier fut annoncé le 3 mars dans les deux journaux montréalais, au prix, considérable pour l'époque, de 7 shillings 6 pence.

Cette édition originale de Charles Guérin fut précédée d'un « Avis de l'éditeur », dans lequel Georges-Hippolyte Cherrier exposait la situation pénible de l'édition canadienne et se félicitait de son « acte de courage et de bon exemple, en achetant [...] une oeuvre littéraire »: « Nous avons par là, déclara-t-il, assuré à notre littérature naissante un des premiers, sinon le premier roman de moeurs canadiennes, qui ait paru jusqu'à présent. »

Charles Guérin compte trente-deux chapitres groupés en quatre parties et suivis d'un épilogue et de douze pages de notes. Nous sommes en 1830 : dans la paroisse de R... sur la rive sud du Saint-Laurent, une belle veuve dans la quarantaine, madame Guérin, habite avec sa fille Louise et ses deux fils. Charles Guérin a seize ans ; son frère aîné, Pierre, en a dix-neuf. Malgré cette différence d'âge, tous deux viennent de terminer en même temps leurs études au Petit Séminaire de Québec, et se trouvent devant la question embarrassante : que faire ? Le choix des carrières est singulièrement restreint : « [...] il faut être médecin, prêtre, notaire ou avocat. En dehors de ces quatre professions, pour le jeune Canadien instruit, il semble qu'il n'y a point de salut. » Pierre, découragé par cette perspective, décide de partir pour l'Europe. Huit jours plus tard, un vaisseau en provenance de Québec fait naufrage à peu de distance de la maison des Guérin. Aucun cadavre n'est recouvré, et Charles conclut à la noyade de son frère.

Quatre mois après ces événements, nous retrouvons Charles Guérin, étudiant en droit, dans sa mansarde de la rue Saint-Jean à Québec, absorbé par la lecture des Martyrs de Chateaubriand. Il reçoit la visite d'un carabin de ses amis, Jean Guilbault, qui lui amène un jeune avocat ambitieux, Henri Voisin. Charles sort de cet entretien moins entiché que jamais des études de droit.

Une lettre de sa soeur Louise lui apprend bientôt que leur voisine, la jolie Clorinde Wagnaër, cultive l'amitié de Louise et lui a confié que monsieur Wagnaër père, homme d'affaires venu de Jersey, veut avoir comme gendre un avocat. Cette nouvelle fait rêver Charles à tel point qu'il commence à inscrire le prénom de Clorinde dans les actes qu'il rédige. Pendant ce temps, l'astucieux Voisin, déterminé à « faire son chemin », prépare, de concert avec le commis de Wagnaër, François Guillot, la cour qu'il va faire à Clorinde et encourage hypocritement Charles Guérin à la dissipation. L'esprit frivole de Charles trouble son patron, monsieur Dûmont, qui croit se débarrasser d'un clerc distrait en proposant à Charles un séjour à la campagne chez un riche cultivateur, Jacques Lebrun.

Or, voici que la bonté candide et le langage soigné de Marie, la fille du cultivateur, charment le jeune homme. La reconduisant en traîneau, après une veillée de mi-carême, il lui sauve la vie dans un accident. Quelques jours plus tard, il lui déclare son amour et se décide à reprendre ses études de droit. Mais, le 1er mai 1831, Charles rend visite à sa mère et assiste à la plantation du mai chez Wagnaër ; le soir il danse avec Clorinde. Le lendemain, madame Guérin propose à Charles son émancipation et le pousse vers un mariage brillant avec Clorinde. L'initiative que prend Charles pour exploiter la terre paternelle inquiète Wagnaër, qui trouve le moyen, un soir de bal, de faire endosser par Charles un billet de cent cinquante louis.

De mars à juillet 1831, des extraits du journal intime de Marie consignent sa triste solitude après le départ de Charles et sa conviction qu' « il en aime une autre ». À la fin de l'automne, nous apprenons, au cours d'une partie d'huîtres à Québec, que Charles et Voisin, endosseurs du billet, vont être obligés de verser la somme qu'ils avaient garantie ou bien de donner une confession de jugement. En mai 1832, la crise atteint son comble : la maison de madame Guérin est vendue aux enchères à l'homme de paille de Wagnaër et la veuve se rend compte de la trahison de son voisin. Le brave Guilbault. arrivé à R... trop tard pour empêcher la vente, conseille à Charles de fuir aux États-Unis avec sa mère, emmenant avec lui Clorinde pour la sauver d'un mariage avec Voisin. Mais, lorsque Charles propose cette fugue à Clorinde, celle-ci lui raconte sa vie passée et lui révèle le serment solennel, prononcé au chevet de sa mère mourante, de ne jamais se marier qu'avec un prétendant approuvé par son père.

Ayant perdu sa maison, madame Guérin prend un petit logement dans le faubourg Saint-Jean à Québec. Or, nous sommes en 1832 : une épidémie de choléra morbus sévit à Québec, et madame Guérin est emportée en quelques heures. Quand elle est enterrée dans la fosse commune, le prêtre tombe évanoui au moment de signer les registres : c'est Pierre Guérin, rentré d'ltalie, qui vient d'y lire le nom de sa mère. À quelque temps de là, Pierre doit assister à une prise de voile à la chapelle des ursulines et Charles l'y accompagne, ne sachant pas que la novice est Clorinde Wagnaër. Le choléra cesse graduellement de faire des victimes, au grand soulagement du patron de Charles, monsieur Dumont. Mais, par une ironie du sort, celui-ci meurt peu après d'une attaque d'apoplexie, en laissant ses biens à sa nièce Marie Lebrun pour les deux tiers, et à Charles Guérin pour l'autre tiers. Charles décide d'aller porter lui-même à l'héritière sa part de l'héritage. Quand il se présente à la ferme des Lebrun. Marie le reçoit froidement d'abord, mais son amour l'emporte sur son orgueil et un mariage est vite décidé.

Le roman se clôt par une double noce, car Jean Guilbault épouse en même temps Louise Guérin : l'abbé Pierre préside la cérémonie. Quelques années après son mariage, Charles réussit à dissuader les jeunes gens de sa paroisse d'émigrer aux États-Unis en leur proposant le défrichement des cantons avoisinants. Lorsqu'il est question d'y ériger une nouvelle paroisse, Pierre Guérin s'offre à la desservir. L'entreprise prospère et bientôt le « bourgeois » Charles Guérin, l'abbé Pierre et le docteur Jean Guilbault sont à la tête d'une paroisse florissante.

Sur la genèse de Charles Guérin nous n'avons aucun renseignement sûr, mais il est possible que la lointaine inspiration du roman remonte à la publication en feuilleton, dans l'Ami du peuple (29 août-19 septembre 1835), du Père Goriot de Balzac. Quoi qu'il en soit, il est évident que Chauveau écrit sous l'envoûtement des grands romantiques. Il nous présente un héros ensorcelé par « la prose poétique de Chateaubriand » : la mort de la mère d'Atala lui inspire celle de la mère de Clorinde ; il commente le passage célèbre d'Atala sur les larmes des rois et des reines. Chauveau connaît aussi Han d'lslande et a entendu parler d'une doctrine de « l'art pour l'art». Son dieu littéraire est l'auteur de la Comédie humaine. Les pages de Charles Guérin sont copieusement semées d'aphorismes à la Balzac. Dans l'affabulation même, Balzac sert souvent de modèle : voici un dialogue entre étudiants dont les répliques rappellent celles des pensionnaires de madame Vauquer : « — Il faudrait inventer un moyen de ne pas mourir de faim. Disons tout le mal que nous voudrons de ceux qui nous ont précédés dans la vie, mais convenons qu'ils ne sont pas morts de faim. C'est un grand point. — Oui, ils nous ont laissé cela. — Fameuse preuve de leur habileté ! — Ou de leur imprévoyance. — Ou de tous les deux à la fois. » L'arrivée de l'élégant Charles Guérin chez Marie Lebrun rappelle l'entrée de Charles Grandet chez sa cousine Eugénie à Saumur, comme la naïveté de Charles au moment de l'endossement du billet et son éblouissement devant la société mondaine de Québec évoquent le Rastignac première manière. L'on comprend qu'un contemporain ait qualifié Charles Guérin de « pastiche des romans français ».

Nonobstant ces influences trop visibles, le roman de Chauveau est foncièrement canadien dans son cadre spatio-temporel, ses personnages, ses scènes et sa pensée. L'action commence « vers la fin d'une belle après-midi de septembre » de l'année 1830 et s'achève avec le mariage de Charles et Marie en 1833 : l'épilogue la prolonge jusqu'à la bataille de Saint-Eustache, le 14 décembre 1837. C'est une période débordante de l'histoire du Canada français : lourde de misère économique, traversée par des épidémies épouvantables, et signalée par des luttes politiques vouées à l'échec. Par son triple décor aussi — village, ville, campagne — le roman fait revivre le Bas-Canada d'autrefois, avant que la construction des chemins de fer n'eût favorisé l'expansion de Montréal. L'auteur nous brosse de belles fresques de ce petit monde révolu : le joli site du village de R..., le Saint-Laurent châtié par le vent du nord-est, la silhouette des toits de Québec au clair de lune, les quais de la ville encombrés de ses populations mixtes.

C'est dans ce cadre que se déroule la faible intrigue amoureuse du roman. Charles hésite entre deux jeunes filles également aguichantes : la brune Clorinde Wagnaër aux « grands yeux noirs » et la « blonde et naïve » Marie Lebrun, la «petite habitante». Entraîné d'abord par une vie de plaisirs auprès de Clorinde, il se révèle, dans la deuxième partie du roman, plus sensible aux belles qualités morales de Marichette ; dans la troisième, il est de nouveau captivé par Clorinde ; enfin, par un dernier revirement assez mal motivé, il revient à Marie pour toujours. L'auteur ne nous cache pas que Charles est « romanesque » et qu'il s'adonne à la lecture de romans frivoles, mais la psychologie du personnage reste courte et peu convaincante. L'explication de cette inconséquence serait sans doute que l'auteur avait changé d'intention. Lorsqu'il composait vers 1846 les deux premières parties, Chauveau voyait apparemment dans l'amour de Charles pour Clorinde un simple caprice ; plus tard il consentit à en faire une grande passion désespérée.

« C'est à peine s'il y a une intrigue d'amour dans l'ouvrage », avait écrit l'éditeur Cherrier dans sa présentation, « [...] le fond du roman semblera, à bien des gens, un prétexte pour quelques peintures de moeurs et quelques dissertations politiques ou philosophiques ». Et, effectivement, le roman nous offre un tableau représentatif de la société canadienne de 1830. Autour de la petite famille Guérin se dressent des personnages secondaires variés et bien dessinés : le spéculateur Wagnaër, l'étudiant Guilbault, l'opportuniste Voisin, le clerc Guillot, l'avocat Dumont, le cultivateur Lebrun. Plus loin se rangent les personnages épisodiques qui, malgré leur rôle très réduit, servent à donner au récit l'ampleur d'un véritable roman : le père Morelle, la mère Paquet, le capitaine Martin, l'oncle Chariot, le seigneur de Lamilletière, le vieux Jean-Pierre et les serviteurs des Guérin.

Ces personnages, et surtout les petites gens, figurent dans l'une ou l'autre des scènes de moeurs qui jalonnent le roman et qui constituent un répertoire dont s'inspireront par la suite presque tous les « romanciers de la fidélité » : la fin des vacances, l'Angélus, l'épluchette de blé d'Inde, le départ et le retour inattendu du fils aîné, la mi-carême, la plantation du mai. la vente aux enchères et la famille chassée de ses terres, le fléau du choléra, le convoi du pauvre, les expéditions nocturnes des « résurrectionnistes », la promesse faite au chevet d'une mère mourante, la prise de voile, et ainsi de suite. Une partie du pittoresque de ces scènes provient de la reproduction phonétique du parler populaire, technique que Chauveau a été l'un des premiers à utiliser : « — Tais toé donc ; son père était-i' pas-z-huissier. — Pourquoi qu'il l' serait pas lui-z-aussi ? — Queu noblesse de Toupin ! huissiers de père en fils ! »

Moins attrayantes que ces passages pleins de couleur locale, les « dissertations politiques ou philosophiques », que Cherrier avait relevées, ont néanmoins leur importance comme indices sociologiques. Dès le début du roman, le problème socio-économique de l'encombrement des professions libérales est nettement posé : il est vrai que Chauveau semble l'oublier au cours des trois cents pages de son roman, pour y revenir dans l'épilogue. Le « désir du départ », que Jean-Charles Falardeau a étudié dans un article pénétrant, y reçoit une de ses premières formulations. De longues réflexions sur le déclin de l'autorité paternelle ou sur l'injustice sociale alternent avec des allusions piquantes au zèle excessif d'un certain clergé, aux longueurs de la procédure, ou à la vénalité des médecins mondains. La douce ironie de Chauveau, célèbre à l'époque, se manifeste une dernière fois à l'ultime page du roman, lorsque le député de Québec et futur premier ministre laisse entrevoir le sort qui attend son héros : « Malheureusement sa réputation d'homme de bon conseil s'est répandue au loin dans les autres paroisses, et l'on parle fortement de lui déférer la deputation au prochain parlement [...]. Bons lecteurs, et vous aimables lectrices, si vous vous intéressez à lui et à sa jeune famille, priez le ciel qu'il leur épargne une si grande calamité ! »

Par sa date, comme Séraphin Marion l'a souligné dans une belle étude, Charles Guérin est notre troisième roman canadien-français. Qu'il comporte des fadeurs, des idées rebattues, des longueurs ne doit pas nous étonner. Cependant celui qui, en toute honnêteté, met Charles Guérin en parallèle avec les autres romans canadiens-français du XIXe siècle, voire avec la production romanesque moyenne de la France d'il y a cent ans, se verra forcé de concéder que, pour la richesse et la précision du vocabulaire, la variété de la syntaxe, l'harmonie et l'équilibre des phrases, sinon pour la simple correction grammaticale, Chauveau est l'un des meilleurs prosateurs canadiens de son siècle.

Ajoutons, à l'honneur de ses lecteurs, qu'ils n'ont pas tardé à lui reconnaître certaines qualités littéraires. Dès le 19 novembre 1852, sans attendre que la publication en fascicules du roman fût achevée, la Minerve avait publié une notice élogieuse de l'ouvrage de Chauveau, déclarant que « dans les circonstances actuelles [...] son livre peut passer pour excellent ». Cet éloge fut reproduit par le Moniteur canadien (25 novembre 1852) et trouva des échos partout. Le Français Henri-Émile Chevalier consacra un long article à Charles Guérin dans le deuxième numéro de sa Ruche littéraire (mars 1853) où, sans taire le manque d'unité et la prolixité du roman, il le jugea « un bon livre, que tout Canadien ou étranger lira avec plaisir ». De l'autre côté de l'Atlantique, quelques hommes de lettres, auxquels Chauveau avait adressé des exemplaires de faveur, lui écrivirent des lettres courtoises (lettre de Lamartine, le 10 février 1854 ; la lettre du comte de Montalembert, du 19 octobre 1854, est reproduite en tête des éditions à partir de celle de 1899). Louis-Adolphe de Puibusque, qui avait connu Chauveau au Canada, lui fit l'honneur d'un long article publié dans l'Union de Paris (30 juillet 1855) et reproduit dans le Canadien (27 août 1855) : il s'agit sans doute du premier compte rendu d'un roman canadien-français publié dans un journal parisien.

Une vingtaine d'années plus tard, Charles Guérin donna lieu à une petite controverse dans les colonnes de l'Opinion publique. Le 14 mars 1872, « Placide Lépine » (pseudonyme conjoint de l'abbé Henri-Raymond Casgrain et de son « secrétaire » Joseph Marmette) signa dans l'hebdomadaire montréalais une « silhouette littéraire » de Chauveau mi-figue, mi-raisin, qui renfermait ce passage : « Pastiche des romans français, mieux écrit qu'un grand nombre d'entre eux, Charles Guérin est un joli livre qu'on loue et qu'on ne lit pas. De canadien, il n'a guère que la signature. Il a toutes les qualités de la forme sauf la vie : style élégant, harmonieux, irréprochable, mais sans nerf et sans couleur locale. » Quinze jours plus tard, André-Napoléon Montpetit, ancien collaborateur de Chauveau au Journal de l'Instruction publique, riposta dans la même revue, déclarant qu'il avait lu et relu Charles Guérin et qu'il trouvait les « petits tableaux de moeurs canadiennes d'un naturel charmant, d'une vérité parfaite ». Se sentant visé dans sa qualité de critique, Casgrain écrivit au début de l'été deux grands articles de « critique littéraire » qui parurent dans l'Opinion publique (15 et 22 août 1872) et circulèrent ensuite sous forme de plaquette. Le second article traitait exclusivement du roman de Chauveau : Casgrain lui reprochait un style peu soigné, mais uniquement dans le passage de Charles Guérin consacré au vent du nord-est (« [...] il n'y a pas moins de dix phrases qui commencent par ce ou cela, tandis que le même pronom reparaît ailleurs en treize endroits différents ») et condamnait le dialogue du chapitre « La mi-carême », qu'il trouvait insignifiant et indigne des paysans canadiens. « En résumé, conclut-il, si l'on nous demandait notre jugement définitif sur Charles Guérin, nous dirions que c'est une ébauche, une étude inachevée de moeurs canadiennes. »

Cette opinion ne fut pas partagée par la plupart des contemporains de Casgrain. Des lecteurs de formation aussi diverse que le journaliste radical Louis-Michel Darveau et l'ultramontain Jules-Paul Tardivel étaient unanimes sur la valeur du style. Avec le temps les exemplaires de l'édition originale se raréfièrent ; en 1898-1899, le texte fut reproduit en feuilleton dans la Revue canadienne (janvier 1898-avril 1899), et repris, avec une brève introduction par Ernest Gagnon, dans l'Album de la Revue canadienne (Montréal, 1899) avant de paraître en volume séparé en 1900. Les jolies gravures de Walker y furent remplacées par celles, très inférieures, de Jean-Baptiste Lagacé. Une autre édition, imprimée en Belgique, parut chez Beauchemin en 1925. Enfin, en 1973, l'on reproduisit, par un choix discutable, l'édition de 1900 dans la collection « Classiques du Canada français ». Cette réédition est précédée d'une introduction bio-bibliographique d'Yvon Boucher, suivie d'une étude originale et intéressante des « Fonctions et Séquences dans Charles Guérin » analysées selon le système de classement thématique du formaliste russe Vladimir Propp.

David M. HAYNE.

OEUVRES

CHARLES GUÉRIN. Roman de moeurs canadiennes,

l'Album littéraire et musical de la Revue canadienne, février 1846-mars 1847 [incomplet, anonyme] ; Montréal, G. H. Cherrier, des Presses à vapeur de John Lovell, 1853, VII, 359 p. ; la Revue canadienne, janvier 1898-avril 1899; l'Album de la Revue canadienne, janvier-décembre 1898; Montréal, la Cie de publication de « la Revue canadienne », 1900, 384 p. ; Librairie Beauchemin limitée, 1925, 211 p. ; Marc-André Guérin, 1973, XXXII, 384 p.

ETUDES

[ANNONCES], le Moniteur canadien, 26 août 1852, p. 3 ;

le Pays, 27 août 1852, p. 1 ; 3 mars-2 avril 1853, p. 4 ;

le Moniteur canadien, 5, 10 et 17 mars 1853, p. 3.

[ANONYME], « Bibliographie. Charles Guérin », la Minerve, 19 novembre 1852, p. 2 ; le Moniteur canadien, 25 novembre 1852, p. 4 ; le Pays, 28 février 1852, p. 3.

Louis-Philippe AUDET, « P.-J.-O. Chauveau, ministre de l'Instruction publique (1867-1873)», MSRC, 1967, section 1, p. 171-184 ;

« le Premier Ministère de l'Instruction publique au Québec (1867-1876)», MSRC, 1968, section I, p. 97-123.

Réal BERTRAND, « Chauveau, le premier ministre de l'Éducation», le Magazine Maclean, février 1970, p. 26-29.

Yvon BOUCHER, « Fonctions et Séquences dans Charles Guérin », [introduction à l'édition de 1973], p. IX -XXVII.

Henri-Raymond CASGRAIN, « Critique littéraire », l'Opinion publique, 15 et 22 août 1872, p. 385-386, 397-398 ; Québec, C. Darveau, 1872, 56 p.

Paul DE CAZES, « l'Instruction publique au Canada», l'Événement, 24 avril 1877, p. 2 [reproduit du Monde de Paris].

Georges-Hippolyte CHERRIER, « Charles Guérin, par P.-J.-O. Chauveau. Avis de l'éditeur », le Moniteur canadien, 17 juin 1852, p. 4.

H[enri]-É[mile] C[HEVALIER], « Charles Guérin », la Ruche littéraire et politique, 1853, p. 106-108.

Louis-Michel DARVEAU, Nos hommes de lettres, p. 124-153.

Jean-Charles FALARDEAU, « le Désir du départ dans quelques anciens romans canadiens », Recherches sociographiques, mai-août 1963, p. 219-223;

«Idéologies et Thèmes sociaux dans trois romans canadiens du XIXe siècle », Notre société et son roman, p. 11-38.

Ernest GAGNON, « l'Esprit d'autrefois », la Revue canadienne, 1897, p. 23-27 : Préface de l'édition de 1900, p. 5-6 [parut d'abord dans la Revue canadienne, décembre 1897, p. 739-741].

Madame Manoël DE GRANDFORT, l'Autre Monde, Paris, Librairie Nouvelle, 2e édition, 1857, p. 270-271.

David M. HAYNE, ALC, III, p. 37-67.

David M. HAYNE et Marcel TIROL, Bibliographie critique du roman canadien-français, 1837-1900, p. 70-76.

Thérèse-Louise HEBERT, « Bio-bibliographie de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, LLD », Montréal, École des bibliothécaires, Université de Montréal, 1944, 96 f.

André LABARRERE-PAULÉ, les Laïques et la Presse pédagogique au Canada français au XIXe siècle, passim; Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, p. 23-46.

Maurice LEBEL, « P.-J.-O. Chauveau, humaniste du dix-neuvième siècle », MSRC, 1962, section I, p. 1-10.

Placide LÉPINE [pseudonyme d'Henri-Raymond CASGRAIN et Joseph MARMETTE], « Silhouettes littéraires. Pierre J. O. Chauveau », l'Opinion publique, 14 mars 1872, p. 122 ; les Guêpes canadiennes, I, p. 235-242.

Séraphin MARION, les Lettres canadiennes d'autrefois, IV, p. 70-86.

André-Napoléon MONTPETIT, « M. Placide Lépine », l'Opinion publique, 28 mars 1872, p. 147.

Louis-Adolphe DE PUIBUSQUE, « De la littérature française au Canada. Charles Guérin », l'Union (Paris), 29 et 30 juillet 1855, p. 3 : le Canadien, 27 août 1855, p. 1-2 ;

« Charles Guérin. Roman de moeurs par M. Pierre Chauveau (de Québec) », le Journal de Québec, 25, 30 août et 1er septembre 1855.

Jules-Paul TARDIVEL, « Charles Guérin. Roman de moeurs canadiennes par M. P.-J.-O. Chauveau », le Canadien, 27 mars 1880, p. 2 ;

Mélanges ou Recueil d'études religieuses, sociales, politiques et littéraires, II, p. 301-307.

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