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CHARLES ET ÉVA

roman de Joseph MARMETTE

Né à Montmagny le 25 octobre 1844, du docteur Joseph Marmette et de Claire-Geneviève-Élisabeth Taché, Joseph Marmette fait ses études au Séminaire de Québec (1857-1864) et au Regiopolis Collège de Kingston (1864-1865). Il s'inscrit ensuite à la faculté de Droit de l'université Laval, mais accepte bientôt un poste de commis au bureau de la Trésorerie du gouvernement provincial. Il épouse en 1860 Joséphine Garneau, la fille de l'historien. Fatigué de poursuivre un travail pour lequel il est peu fait — celui de comptable, — Marmette doit prendre du repos, en janvier et février 1882. Pendant un mois, il parcourt les Etats-Unis avec l'abbé Casgrain, se rendant même jusqu'à St. Augustine, en Floride. Ce voyage est le prélude à une seconde carrière. Quelques semaines après son retour, il est nommé, par le gouvernement fédéral, agent spécial de l'immigration pour la France et la Suisse. Le 27 mai, il part pour l'Europe. C'est pendant ce séjour qu 'il passe au service des archives du même gouvernement. Sa mission consiste désormais à faire transcrire les documents concernant l'histoire du Canada conservés dans les dépôts d'archives français. Le reste de sa vie, il se consacrera à cette tâche, effectuant trois autres stages à Paris entre 1884 et 1887. En outre, il est chargé de constituer la bibliothèque du pavillon canadien à l'Exposition coloniale de Londres de 1886. À partir de 1887, Marmette ne quittera guère Ottawa où il meurt le 7 mai 1895.

Au MOMENT de la rédaction de Charles et Éva, Marmette désire, comme il l'écrira plus tard dans « À travers la vie »*, mêler l'utile à l'agréable en produisant un roman historique qui divertisse le lecteur tout en comportant sa leçon d'histoire et de morale. Il précisera d'ailleurs ses buts dans François de Bienville* : « C'était de rendre populaires en les dramatisant, des actions nobles et glorieuses que tout Canadien devrait connaître. C'est dans le premier essor de cette pensée que j'écrivis, il y a cinq ans, ma Nouvelle Charles et Éva. J'avais alors vingt ans ; à cet âge, on ne doute de rien, et l'on ne sait pas grand chose. Aussi y a-t-il plus de bonne volonté que de mérite et de style dans cette malheureuse Nouvelle qui n'en est pas une. » Plus moraliste que romancier, il ne se soucie guère d'appartenir à l'une ou l'autre école. D'ailleurs, les connaissances de l'auteur en herbe sont assez restreintes. Il a lu les grandes oeuvres classiques et romantiques. Et, s'il connaît les théories réalistes, c'est pour les rejeter.

L'intrigue de Charles et Éva est calquée sur celle du Rebelle* de Régis de Trobriand, lequel s'inspire sans doute de Pixérécourt et de Hugo. Pendant l'hiver de 1689, une expédition composée de trente Canadiens, dont Charles Couillard-Dupuis, se met en marche pour la Nouvelle-Angleterre, dans le dessein de raser quelques postes ennemis. Lors de la prise de Corlar (Schenectady), Couillard-Dupuis sauve de la mort une jeune orpheline, Éva Moririer, qu'il ramène à Québec grâce à un serviteur, Thomas Fournier, qui lui permet de triompher des obstacles dressés contre lui par un rival indien, Aigle-Noir. Le mariage est célébré peu après l'arrivée.

Dans ce roman, Marmette campe des personnages que l'on retrouve dans les romans ultérieurs : une jeune orpheline, dans tout l'éclat de sa beauté, avec ses cheveux noirs, sa peau d'albâtre, ses yeux bruns et rêveurs, sa bouche vermeille, son profil grec, son buste harmonieux, sa taille svelte, ses mains potelées et ses pieds minuscules... Elle possède en outre les qualités du coeur et de l'esprit, les premières, selon Marmette, annonçant les secondes. Tel est le portrait d'Éva Moririer, victime des bonnes intentions de l'auteur plus que des ennemis de Dupuis, et rendue invraisemblable par la surabondance des qualités. Le romancier n'a pas été plus avare dans le cas de Dupuis qui, comme tous les bons prétendants, se signale par sa taille « avantageuse », ses cheveux bruns, son nez aquilin et ses yeux noirs. Comment un tel personnage ne I'emporterait-il pas sur tous les plans, d'autant plus qu'il ne manque ni de bravoure ni d'intelligence ! Plus favorisé que les héros romantiques, il réussira à triompher du destin. Et son idylle se terminera de façon heureuse, quoiqu'il soit assez gauche en amour. Quant au personnage du mauvais prétendant, il est accablé de tant de tares physiques et morales qu'il perd également toute vraisemblance. Marmette passe d'un extrême à l'autre.

Les personnages se ressentent de l'inexpérience de leur créateur. Charles, Éva, Aigle-Noir ne possèdent pas cette intensité humaine qui les rendrait plausibles. Leurs rapports manquent de naturel, leur étiquette est factice. Et ils nous sont révélés, non par leurs réactions, mais par les interventions de Marmette qu'il faut croire sur parole. Sans compter que leur conduite est dictée par des critiques qui, marqués par les idées nationalistes et religieuses de l'époque, reconnaissent aux Québécois et à leurs acolytes toutes les qualités, et aux autres tous les défauts. Et, tandis que le héros et l'héroïne triomphent du péril et donnent l'exemple de la vertu, les références historiques livrent une leçon de patriotisme.

Les nombreux ouvrages d'histoire qui parurent à l'époque de Charles et Éva et par la suite facilitaient la rédaction de romans historiques. Comme bien d'autres intellectuels, Marmette s'est enthousiasmé à la lecture de ce « glorieux passé ». De toute cette production, il retient surtout l'Histoire du Canada* de Garneau, et le Cours d'histoire du Canada* de l'abbé Ferland, et il connaît l'Histoire et Description générale de la Nouvelle-France* de Charlevoix. Marmette n'a pas su tirer parti d'une documentation pourtant abondante. Si les détails ne manquent pas, ils ne sont pas agencés de façon à recréer une atmosphère.

La critique fut bienveillante à l'endroit de Charles et Éva. Elle reconnaissait à cette oeuvre certaines vertus morales tout en croyant, non sans raison, que si l'écrivain acquiert son métier à force de travail, les chefs-d'oeuvre sont l'aboutissant d'une longue tradition. Au moment de la parution de l'oeuvre, la littérature québécoise n'en est encore qu'à ses débuts.

Roger LE MOINE.

OEUVRES

CHARLES ET ÉVA,

la Revue canadienne, décembre 1866-mai 1867 ; Montréal, les Éditions Lumen, chez Thérien frères limitée, [1945], 187 p.

ETUDES

Émile BÉGIN, « Notes de lecture », l'Enseignement secondaire au Canada, mai 1946, p. 545.

Camille BERTRAND, « Joseph Marmette, romancier », la Revue des livres, mars 1935, p. 8-10.

Léo-Paul DESROSIERS, Préface à l'édition de 1945, p. 7-13.

Roger DUHAMEL, « Courrier des lettres », l'Action nationale, décembre 1945, p. 316-319.

Maurice LEMIRE, les Grands Thèmes nationalistes du roman historique canadien-français, p. 79-81.

Roger LE MOINE, Joseph Marmette, sa vie et son oeuvre, p. 91-122, passim

Joseph Marmette, p. 6-11.

Frère STANISLAS, « Joseph Marmette, le Cooper canadien ». Thèse de maîtrise ès arts, Montréal, Université de Montréal, 1944, 131 f.

Guy SYLVESTRE, « Pot-pourri littéraire », le Droit, 20 octobre 1945, p. 2.

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