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CHANSONS POPULAIRES DU CANADA

recueillies et présentées par Ernest GAGNON.

Fils de Charles-Édouard Gagnon, notaire, et de Julie-Jeanne Durand, Frédéric-Ernest-Amédée Gagnon naît à Louiseville le 7 novembre 1834. Durant ses études au Collège de Joliette, il suit des cours de piano, à Joliette, d'un monsieur Beaudoin, puis à Montréal, vers 1850, d'un Allemand du nom de Seabold. En 1853, il devient organiste à l'église Saint-Jean-Baptiste de Québec. Quatre ans plus tard, il participe à la fondation de l'École normale Laval, dont il est le premier professeur de musique. En 1857-1858, il étudie à Paris avec le professeur d'harmonie Auguste Durand et les professeurs de piano Henri Hertz et Goria. À son retour d'Europe, après des vacances en Italie, il se consacre au professorat, tout en conservant son poste d'organiste. Fondateur de l'Académie de musique et de l'Union musicale, officier de l'Instruction publique de France et docteur es lettres de l'université Laval, Ernest Gagnon collabore à plusieurs périodiques, dont le Nouveau Monde et le Courrier du Canada, et fait paraître des ouvrages sur le folklore, la musique et l'histoire. Il meurt à Québec le 15 septembre 1915. Il a épousé en 1860 Caroline Nault.

LE MINISTRE français de l'Instruction publique et des Cultes, Hippolyte Fortoul, avait engagé la section de philologie du Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France à entreprendre une vaste enquête aux fins de recueillir les chansons populaires françaises. Jean-Jacques Ampère fut chargé de rédiger les « Instructions relatives aux poésies populaires de la France », qui parurent dans le Moniteur universel de Paris, en décembre 1853. Du 27 décembre 1853 au 10 janvier 1854, le Journal de Québec en reproduisit une partie sous le titre : « Poésies populaires de la France. Instructions du comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, institué par le ministère de l'Instruction publique ». En 1856, après la mort de Fortoul, le comité abandonna l'enquête. Comme de nombreux chercheurs de toutes les provinces de France voulaient néanmoins faire part de leur cueillette, on publia des recueils régionaux. En 1860, avec l'aide du compositeur et musicographe Jean-Baptiste Weckerlin, le romancier Champfleury publia à Paris un recueil semblable à celui qu'avait projeté le gouvernement : les Chansons populaires des Provinces de France, L'ouvrage était divisé par provinces et le Canada n'y figurait pas. Mais Hubert Larue, dans un article du Foyer canadien intitulé « les Chansons populaires et historiques du Canada », montrait, en 1863, que les chansons présentées par Champfleury comme particulières à telle ou telle province étaient bel et bien chantées couramment, avec des variantes, au Canada français. La réaction de l'écrivain français ne se fit pas attendre. Il envoya une lettre, insistant sur la nécessité de publier les mélodies. Larue fit part de cette demande à Ernest Gagnon, qui se mit tout de suite à l'oeuvre. Dès 1865, le Foyer canadien put distribuer à ses abonnés la première d'une série de six livraisons des Chansons populaires du Canada.

Polémiste à ses heures, Gagnon venait de participer à la campagne pour la restauration du grégorien déclenchée au Bas-Canada par la publication en 1860 de l'ouvrage de l'abbé Pierre Lagacé, les Chants d'église en usage dans la province ecclésiastique de Québec. Dans l'espoir de mettre un terme à la polémique, il rédige un article, étayé de citations de Niedermeyer, de Joseph d'Ortigue, de Fétis, de Coussemaker et de Scudo, qu'il place en appendice à ses Chansons populaires du Canada sous le titre « Remarques générales ». Il y parle encore de tonalité, de modalité, d'échelle de sons, de rythme, d'intervalles, de la division de l'octave chez les Arabes et chez les Hindous, avant de conclure : « 1. Que la tonalité grégorienne, avec ses échelles modales et son rythme propre n'est pas un reste de barbarie et d'ignorance, mais une des formes infinies de l'art, forme parfaitement rationnelle et éminemment propre à l'expression de sentiments religieux. 2. Que le peuple de nos campagnes, dont les chants se rapprochent tant de cette tonalité, est bien encore le digne descendant de ces vaillants et pieux enfants de la Bretagne, du Perche et de la Normandie, qui, le fusil d'une main, et de l'autre tenant la charrue, commencèrent, avec tant de courage, les premiers établissements de la Nouvelle-France. » Les Chansons populaires du Canada ne sont donc pas l'oeuvre d'un folkloriste qui se propose de recueillir l'ensemble des chansons populaires d'une région donnée, mais bien celle d'un musicien qui veut soutenir une thèse sur la musique populaire comparée au grégorien. Gagnon nous en avertit en ces termes : « Le nombre de nos chansons populaires est incalculable. Ce volume en contient juste cent, que j'ai choisies parmi les plus connues et parmi celles qui offrent un type particulier. »

La recherche de ce type particulier de mélodies dans la tonalité grégorienne, même si elle constitue un critère scientifique et objectif, limite le répertoire. Le recueil de Gagnon n'aide qu'en partie celui qui étudie la totalité des chansons de tradition orale du Canada. Certaines catégories de chansons sont mieux représentées que d'autres. Si l'ouvrage comprend soixante-dix mélodies pour quarante et un textes verbaux de chansons en laisse, il n'offre que quatre chansons en dialogue et onze chansons énumératives. Une douzaine de chansons seulement ont des paroles de composition canadienne. Trois d'entre elles décrivent les moeurs des anciens Voyageurs : « C'est dans la ville de Bytown », « Dans les chantiers nous hivernerons », et « Cadieux ». Mais Gagnon était bien conscient que toutes les chansons de son recueil faisaient partie du répertoire des coureurs des bois et des canotiers. Il se trouve que ces « chansons de Voyageurs » sont les plus archaïques, la coutume de les chanter a cappella ayant contribué à en conserver les modes originaux. Aussi le recueil de Gagnon contient-il des chansons d'une grande ancienneté : « Jamais je nourrirai le geai » est une version de « J'ay bien nourry sept ans ung joly gay», d'un manuscrit du XVe siècle que Gaston Paris a publié ; « Ah ! qui me passera le bois ? » est aussi une chanson dont on retrouve une version dans le Manuscrit de Bayeux du XVe siècle ; le refrain « J'ai vu le loup, le r'nard passer » était déjà connu au XVIe siècle, puisque Adrien Wilaert (1480-1562) l'a noté avec une version des «Trois fleurs d'amour»; «la Mariée battue » (titre de Gagnon : « En filant ma quenouille ») est une version d'une chanson qu'on retrouve dans le Recueil des plus belles chansons des Comédiens Français, imprimé à Caen, chez Jacques Mangeant, en 1615 ; dans une de ses nouvelles, Bonaventure Des Périers fait allusion au « pont où j'ouy chanter la belle » et Gagnon publie une chanson qui a pour incipit « Hier, sur le pont d'Avignon, ° J'ai ouï chanter la belle » ; Gagnon donne deux versions de la chanson des « Métamorphoses », qui a servi de point de départ à Frédéric Mistral pour son chant « Magali ».

Au point de vue musical, Gagnon fut un innovateur. En France, des musiciens comme Weckerlin publiaient des mélodies populaires en les habillant d'accompagnements pour piano. Aujourd'hui, on considère cette pratique comme peu scientifique. Ernest Gagnon a été un des premiers à s'y opposer en présentant les mélodies populaires sans accompagnement. Il écrit que « l'harmonie ne doit être ajoutée aux chants populaires qu'avec beaucoup de tact et de goût ; que, très souvent, elle en gêne l'allure et le rythme, quand elle n'en détruit pas complètement la modalité ; et que, dans les conditions actuelles de la science, il vaut mieux, le plus souvent, qu'elle ne paraisse pas du tout ». Par souci d'authenticité, Gagnon alla même jusqu'à noter les appoggiatures. Comme certains chanteurs et professeurs de chant lui reprochaient ces fioritures, il les enleva dans la deuxième édition, en 1880.

En quête de mélodies archaïques, Gagnon n'eut qu'à choisir parmi les plus connues. Des musiciens amateurs lui communiquèrent onze variantes de chansons : les abbés Calixte Marquis, Pierre Lagacé et Charles-Honoré Laverdière, J.-A. Malouin, le docteur J.-A. Leblanc et un « Amateur de chansons populaires » qui pourrait bien être encore l'abbé Laverdière. Quant aux informateurs de Gagnon, ce sont des personnes résidant à Québec ou de passage au Séminaire de Québec ou au Parlement ; ce sont aussi des écrivains comme Philippe Aubert de Gaspé père, Antoine Gérin-Lajoie, Joseph-Charles Taché, Hubert Larue, George-Etienne Cartier, alors ministre, lui chante une variante des « Trois beaux canards » (« V'là l'bon vent »), apprise des hommes de cage de l'Outaouais. Gagnon a même recueilli une chanson des canotiers de la Rivière-Rouge par l'intermédiaire de trois missionnaires. On trouve encore parmi ses informateurs un de ses parents, Clément Cazeau, le député Houde, des élèves du Collège de Nicolet, du Collège de Juliette et du Séminaire de Québec, des prêtres du Séminaire. Nous avons compté trente et une chansons qu'il a notées sous dictée. Avec celles qu'il a reçues de collaborateurs, cela donne quarante-deux mélodies sur cent vingt-deux dont il indique la source. Les autres sont tellement connues qu'il n'eut qu'à les noter de mémoire. Cette époque était bien l'âge d'or de la chanson, alors que tout le monde pouvait connaître ou chanter sans hésitation un si grand nombre de chansons folkloriques.

Donné en prime aux abonnés du Foyer canadien, l'ouvrage parut en six livraisons, de février 1865 à février 1867. Le retard des deux derniers fascicules permit à l'auteur de faire des additions et des rapprochements avec les recueils français de Bujeaud (1863-1864), de Durieux et Bruyelle (1864), de Damase Arbaud (1862), de Murger (dans les Vacances de Camille) et d'ajouter des variantes de collaborateurs et d'informateurs de dernière heure. Les premiers, les musiciens et les spécialistes de la chanson populaire signalèrent le recueil de Gagnon comme un modèle et un classique français du genre. Les écrivains et les littérateurs canadiens l'exaltèrent avec une fierté toute patriotique.

Dès la parution de la première livraison, un compte rendu très élogieux d'un critique musical qui signe « Louis Roger » paraît dans la Semaine musicale de Paris ; l'article est aussitôt reproduit dans la Minerve et dans le Courrier du Canada (le vendredi 28 avril 1865). Dans l'Union du 11 mai 1865, un critique parisien, « Laurentie », présente le recueil de Gagnon en ces termes : « Il nous est venu du Québec un recueil de Chansons populaires, qui ont été pour nous comme une révélation du sentiment de la patrie française, toujours vivante en cette terre soumise à des lois étrangères. Ces chansons sont les mêmes que chantait la France heureuse en d'autres temps ; le peuple canadien continue de les chanter et la France ne s'en souvient plus. » Le 25 février 1866, Jean-Baptiste Weckerlin, à titre de membre du Comité des études au Conservatoire impérial de musique de Paris, écrit à C. Darveau, gérant du Foyer canadien, pour lui demander un exemplaire des Chansons populaires du Canada. Weckerlin, qui avait collaboré à la partie musicale du recueil de Champfleury, appréciait l'oeuvre de Gagnon à sa juste valeur. Il fit nommer le musicien canadien membre correspondant de la Société des compositeurs de musique de Paris, en 1868.

La renommée du recueil de Gagnon ne cessa de grandir parmi les musiciens et les folkloristes. Dès 1884, Anatole Loquin, dans Mélusine, le classait sans aucune réserve parmi les recueils français. De son côté, Patrice Coirault écrivait : « Avec l'oeuvre de Bujeaud, celle de Smith et quelques autres, cette collection, excellente au point de vue artistique, amassée par un folkloriste musicien, est l'un des premiers et solides piliers sur quoi le monument de notre trésor poético-musical de tradition orale s'est bâti. » Sur ce point, Coirault s'accorde avec les folkloristes français Eugène Rolland, Anatole Loquin, Julien Tiersot, J.-B. Weckerlin, Puymaigre, Beaurepaire, Jules Gilliéron, Georges Doncieux, Paul Verrier, Théodore Gérold. Aucun ouvrage sérieux sur la chanson populaire ne s'est écrit en France sans citer le recueil de Gagnon.

Les écrivains canadiens-français lui ont aussi fait une place enviable. À l'occasion de la parution de la deuxième édition, le Courrier du Canada du 12 juillet 1880 publiait une note extraite du Globe : « Dans cette classe d'écrivains qui se livrent à la tâche louable de conserver intacte l'histoire sociale et politique du Québec, M. Gagnon peut être placé au premier rang. Garneau, Ferland et Turcotte ont recueilli les archives politiques. Le docteur Taché, l'abbé Casgrain, Larue, Faucher de St-Maurice, Lemoine, et autres ont exploité le vaste champ des traditions [...]. De Gaspé, dans ses Anciens Canadiens nous a laissé une peinture vivante de la vie sociale du vieux temps ; et M. Gagnon a recueilli et mis en ordre les chansons et ballades chantées par le peuple, couronnant ainsi l'oeuvre de De Gaspé. » Dédiée à la princesse Louise et au marquis de Lorne, gouverneur général du Canada, la deuxième édition a aussi amené William Chapman à composer un long poème en l'honneur d'Ernest Gagnon. Mais c'est Thomas Chapais qui résume le mieux l'admiration et la reconnaissance des contemporains de Gagnon pour « son volume Chansons populaires du Canada, que l'on peut appeler, dans son genre, un monument national, et qui a révélé à la France, plus que bien d'autres manifestations peut-être, le fait merveilleux de la survivance française au Canada ».

Conrad LAFORTE.

OEUVRES

CHANSONS POPULAIRES DU CANADA,

recueillies et publiées avec annotations [...] par Ernest Gagnon, Québec, Bureau du « Foyer canadien », 1865, VIII, 375 p. ; Robert Morgan, 1880, XVII, 350 p. ; C. Darveau, 1894; Darveau, Jos. Beauchamp, 1900 ; Montréal, Beauchemin, 1908. [Par la suite, Beauchemin a fait de nombreuses réimpressions, conformes à l'édition de 1880].

ETUDES

[ANONYME], « Publications», le Pays, 9 février 1867, p. 2 ;

«Bibliographie», le Courrier du Canada, 23 juin 1880, p. 2 ;

« les Chansons populaires », le Courrier du Canada, 12 juillet 1880, p. 2.

[Jean-Jacques AMPÈRE], « Poésies populaires de la France. Instructions du Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, institué par le ministère de l'Instruction publique », le Journal de Québec, 27, 29 et 3l décembre 1853 et 10 janvier 1854, p. 1 [reproduit du Moniteur universel (Paris), décembre 1853].

Roger BONIN, « Bibliographie de Monsieur Ernest Gagnon », Montréal, Ecole des bibliothécaires, Université de Montréal, 1945, 77 f.

CHAMPFLEURY, Chansons populaires des Provinces de France, Paris, Bourdilliat, 1860, XXVII, 224 p.

Thomas CHAPAIS, « Ernest Gagnon », MSRC, 1916, section I, p. IV-VIII;

« Notice biographique », dans Ernest GAGNON, Pages choisies, Québec, Garneau, 1917, p. 13-23.

William CHAPMAN, « À M. Ernest Gagnon », l'Oiseau-mouche, 9 juin 1894, p. 45 ; la Revue canadienne, 1894, p. 488-490; les Aspirations, Paris, Librairies-Imprimeries réunies, Motteroz, Martinet, 1904, p. 122-126.

Patrice COIRAULT, Notre chanson folklorique, Paris, Auguste Picard, 1941, p. 244, note 3, p. 245, note 2, et p. 411.

Conrad LAFORTE, la Chanson folklorique et les Écrivains du XIXe siècle (en France et au Québec), passim.

Pierre LAGACÉ. les Chants d'église en usage dans la province ecclésiatique de Québec, Paris, Hector Bossange et fils, [1860], XVII, 430 p.

Hubert LARUE, « les Chansons populaires et historiques du Canada», le Foyer canadien, 1863, p. 321-384, et 1865, p. 5-72. –

LAURENT [pseudonyme d'Hubert LARUE], « Profils et Grimaces. Ernest Gagnon », l'Événement, 31 janvier 1873, p. 1.

[LAURENTIE (pseudonyme)], « la Musique populaire du Canada », l'Union (Paris), 11 mai 1865 ; le Courrier du Canada, 2 juin 1865, p. 3 [sans signature] ;

« Curiosités musicales », le Courrier du Canada, 10 janvier 1868, p. 2.

Anatole LOQUIN, « Notes et Notules sur nos mélodies populaires », Mélusine, 1884, p. 27-28.

Louis ROGER [pseudonyme], « Chansons populaires du Canada », la Minerve, 26 avril 1865, p. 2 ; le Courrier du Canada, 28 avril 1865, p. 3 [reproduit de la Semaine musicale de Paris].

Jean-Baptiste WECKERLIN, [Lettre à M. C. Darveau, gérant du Foyer canadien], le Foyer canadien, 1866, p. 330-331.

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