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LE BAL CHEZ BOULÉ

chanson anonyme.

PARMI les chansons citées dans les Anciens Canadiens*, il en est une que Philippe Aubert de Gaspé donne comme étant de composition canadienne : « le Bal chez Boulé ». Il relate les circonstances qui l'auraient inspirée au vieux domestique des d'Haberville, José, qui compose oralement des chansons que « les beaux chanteux », analphabètes comme lui, viennent mémoriser pour les rechanter aux quatre coins du pays.

Racontant la mésaventure d'un « habitant » chassé d'un bal pour qu'il apprenne à danser, tandis que sa blonde y est admise, cette composition orale, « le Bal chez Boulé », est une chanson en laisse, où le récit est contenu dans des vers de douze pieds uniformément assonances et comportant une césure épique. Cette laisse ne se chante pas telle quelle ; elle peut se présenter en trois formules strophiques différentes avec l'aide de six refrains et d'au moins trois mélodies bien distinctes.

La variété des refrains et surtout des formules strophiques est une preuve d'ancienneté. La chanson a dû se propager au moment où il était encore possible de renouveler à volonté une laisse par le refrain et la formule strophique, c'est-à-dire à l'époque où la chanson était reliée à des coutumes comme la danse et, au Canada, le canotage à l'aviron. De composition à la fois orale et archaïque, elle ne peut être l'oeuvre d'un lettré ni même celle de Philippe Aubert de Gaspé qui considérait comme de mauvais alexandrins cette incomparable série de vers obéissant aux lois moyenâgeuses plutôt que classiques.

Quant au nom Boulé, c'est un patronyme très répandu dans la région de Montmagny. S'il suggère une idée d'homme fort (de l'anglais bully ), ce n'est qu'en un sens bien secondaire. Il n'est pas dit dans la chanson, comme le prétend Gaspé, que José Biais va au bal sans être invité, ni que « le jeune homme eut la maladresse de faire tomber en dansant la fille de la maison ». La chanson fait bien plus état des longs préparatifs du paysan pour aller au bal que de l'incident pendant la danse. Elle ne nomme pas non plus le personnage qui mit le galant maladroit à la porte pour qu'il apprenne à danser. Imaginons cependant que « le Bal chez Boulé » soit l'oeuvre d'un Voyageur des pays d'en haut. Pour ce personnage devenu légendaire, ce raftsman, ce « boulé » en quelque sorte nomade, il y aurait un certain plaisir à amplifier les inconvénients de la vie du paysan sédentaire, obligé de faire son train et de se changer avant d'aller au bal : tous ces longs préparatifs pour finalement se faire mettre à la porte et perdre sa belle. Tandis qu'eux, les « boulés », les raftsmen, « quand ils ont bien dansé, ils s'en vont se coucher ».

Cette interprétation témoigne en faveur d'une origine canadienne. Les contemporains de Gaspé n'en ont pas douté, ils ont même renchéri en apportant des preuves fondées sur des éléments secondaires : « Ces seuls mots [écrit Hubert Lame] : « Mit son gilet barré ° Et ses souliers francés », trahissent son origine. » Mais ce genre d'expression ne peut servir d'indice ni sur l'origine ni sur l'ancienneté d'une chanson : il ne fait qu'attester une adaptation locale.

Allant à rencontre de tous ses devanciers, Pierre-Georges Roy a prétendu que la chanson venait de France. De fait, à défaut de versions identiques en France, nous pourrions établir un parallèle avec une chanson, recueillie deux fois en Ille-et-Vilaine, que nous avons intitulée « la Belle Femme au bal » et qui présente quelques analogies dans les thèmes et motifs avec notre « Bal chez Boulé ». Dans les deux cas, il s'agit d'un paysan qui va au bal avec sa belle. Mais alors que, dans « le Bal chez Boulé », il soigne ses animaux avant d'aller au bal, dans « la Belle Femme au bal » il se réfugie dans ses étables où les animaux se moquent de lui. Si les mêmes motifs sont repris, ils le sont dans un autre ordre et dans des sens différents : la chanson de France accentue les différences entre la noblesse et la paysannerie, la chanson du Canada présente la caricature d'un paysan par un voyageur.

Typique chanson en laisse aux multiples formes et aux sens divers, « le Bal chez Boulé » est bien représentatif de la culture et de la civilisation canadienne et française. C'est méconnaître la tradition que de considérer, comme Pierre-Georges Roy l'a fait, la version canadienne comme « une déformation de la chanson française ». Il n'y a en folklore de déformation que celle que les lettrés y introduisent. Y voir une adaptation servile ne serait pas non plus conforme à la réalité. Ces deux petits chefs-d'oeuvre archaïques et de tradition orale présentent certains parallèles qui les apparentent. Il serait vain d'aller plus loin sans l'aide de documents additionnels.

Conrad LAFORTE.

OEUVRES

« LE BAL CHEZ BOULÉ »,

dans Charles-Honoré LAVERDIÈRE, Supplément au Chansonnier des collèges, 1851, p. 68-69 ; Philippe AUBERT DE GASPÉ, les Anciens Canadiens, 1864, p. 110-113 ; Ernest GAGNON, Chansons populaires du Canada, 1865, p. 116-117; [version Édouard-Zotique Massicotte], le Canard, 5 décembre 1896, p. 3 ; « [la Belle Femme au bal] J'aime pas la nobiesse », dans Adolphe ORAIN, Chansons de la Haute-Bretagne, Rennes, H. Caillière, 1902, p. 54-57 ; « le Bal chez Boulé », la Province, 3 avril 1937, p. 10 ; dans Charles-Emile GADBOIS, la Bonne Chanson, VII, [Saint-Hyacinthe, s.é., n.d. ], p. 340.

ETUDES

Philippe AUBERT DE GASPÉ, op. cit., p. 109-110.

Ernest GAGNON, op. cit., p. 115-116.

Conrad LAFORTE, la Chanson folklorique et les Écrivains du XIXe siècle (en France et au Québec), p. 105-124.

Hubert LARUE, « les Chansons populaires et historiques du Canada », le Foyer canadien, 1863, p. 360.

Pierre-Georges ROY, À travers les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé, p. 33.

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